----------------------------------------------------------------- ------------- ©Tout droits réservés Sifriat Hava, Beit El, Mizrah Binyamin 96031 Israël Communauté On-Line : WWW.COL.FR ------------------------------------------------------------------------------ REEH PARTICULARISME ET UNIVERSALISME " Vous êtes les enfants de Dieu " (Deutéronome, XIV, 1). En dotant le peuple juif d'un statut préférentiel et élitiste, cette affirmation péremptoire semble, en raison de son vif particularisme, s'opposer toutes les idées d'universalisme qui font la fierté d'une humanité désormais lassée de tant de sang inutilement versé à travers des confrontations sans fin. Les murailles entre l'homme et son prochain se seraient-elles dorénavant écroulées comme par enchantement ? L'humanité aurait-elle trouvé la solution à tous ses maux en prônant un amour pour l'homme en tant qu'homme, sans distinction de race et de religion, et en rejetant la possibllité d'une relation privilégiée avec le divin ? Le problème a effectivement été soulevé au cours d'un récent symposium où fut énoncée une théorie selon laquelle le judaïsme posséderait deux pôles ou deux courants d'attraction contraires: le courant particulariste et le courant universaliste. Le courant particulariste aurait fait du verset cité en exergue sa devise tandis que le courant universaliste trouverait plutôt sa jusbfication dans ce passage biblique: "C'est à l'image de Dieu que l'homme a été créé" (Genèse, 1, 27). Le concept d'homme est ici employe dans son extension la plus large, celle qui le définit dans toute sa plenitude d'être exceptionnel crée par Dieu. Cette analyse est corroborée par deux autres versets des Maximes des Pères 'lls sont aimés les Enfants d'Israël qui sont appelés enfants de Dieu"; et, d'autre part : Il est aimé, I'homme qui a été créé à l'image de Dieu". La première Michna des Maximes vient à l'appui du courant particulariste, tandis que la seconde met en valeur le concept d'universalisme. J'ai alors fait remarqué qu'à mon humble avis, le judaisme ne considère nullement ces deux tendances comme opposées et contraires, puisque les deux verses cités précédemment ont été prononcés concommitament et par la même personne, en l'occurence Rabbi Akiba (Maximes des Pères, III, 14). Il ne pourrait exister de contradiction entre le grand amour divin qui inclut tous les êtres de la terre, et l'amour plus puissant et plus profond dont l'Eternel gratifie le peuple juif en particulier, depuis la Création de l'univers. Abraham notre père personnifiait cet amour sincère pour l'ensemble de l'humanité: il aimait les idolâtres, tout en combattant leurs habitudes païennes. Passé maître en matière d'hospitalité, il ouvrait sa maison aux anges de Dieu aussi bien qu'aux idolâtres. Et, lorsque Dieu lui annonça que la ville de Sodome était vouée à la destruction, il mit tout en oeuvre pour tenter de sauver ce qui pouvait l'être. Dans tous ses actes, Abraham refusa donc de se consacrer exclusivement à la nation hébraïque et il entoura l'Humanité entière de son amour. D'autre part, toujours dans les Maximes des Pères, Hillel nous conseille de suivre l'exemple d'Aaron, premier grand-prêtre du peuple d'Israël et considéré comme la personnification même de la paix et de l'amour : "Sois un des disciples d'Aaron qui aime la paix et poursuit la paix, qui aime les créatures et les rapproche de la Tora" (Pirké Avot, I). Or il est bien évident qu'il ne s'agit pas là de rassembler toute l'humanité sous le chapiteau de la Tora Seul le peuple juif a reçu de Dieu cette mission d'observer la Tora Contrairement à celui d'Abraham, I'amour d'Aaron est donc uniquement destiné au peuple d'Israël. Pourtant ces deux expressions de l'amour ne sont pas contradictoires. Aaron était le descendant direct d'Abraham et, dans ce contexte, nous pouvons affirmer que la qualité profonde de l'amour d'Aaron était le "diadème" qui couronnait l'aspect quantitatif de l'amour dont a fait preuve Abraham pour nombre d'êtres humains. Entre les deux extrêmes qui représentent d'un coté l'exclusion de tous, et de l'autre le rassemblement universel, il existe toujours la voie médiane: celle de la diversité dans l'unité, ou encore celle de l'unité du divers: I"'univers". Nous sommes différents, car nous représentons différentes manières d'être hommes; cependant, nous contribuons à appartenir à une seule et même unité. La Tora nous propose en effet un processus de différenciation au sein même de l'humanité. Au départ, nous reconnaissons qu'Adam, le premier homme, a été créé à l'image de Dieu. En d'autres termes, selon Maïmonide (voir son Guide des Egarés, I,1), cette projection de Dieu en l'homme se retrouve dans la faculté qu'il a de réfléchir sur lui-même et dans sa capacité de se remettre en cause: c'est ce que l'on appelle la "conscience humaine et morale". Après Adam, apparait l'homme noahide qui se définit à travers un certain nombre de valeurs contenues dans les sept "lois noahides", véritables fondements de la moralité humaine. Après l'homme noahide, apparaît l'homme hébraïque qui, lui, se voit doté non plus de sept, mais de six cent treize commandements auxquels s'ajoutent les décrets rabbiniques . On comprend désormais pourquoi toute association malveillante des valeurs du peuple juif à une quelconque forme de racisme, est pour le moins erronée ! Le racisrne ne peut se définir qu'à travers trois éléments: I'existence des races, I'existence de races élues et, enfin, le droit qu'aurait l'une de ces races d'asservir les autres. Or il est bien clair que le judaisme ne peut être considéré comme une race. Comme on le sait, il existe des Juifs appartenant à toutes les races d'Europe et à presque toutes les races d'Afrique et d'Asie. En outre, le judaïsme est ouvert à toute personne qui souhaiterait se convertir, quelle que soit son origine ethnique. Nous devons donc être extrêmennent circonspects dans le choix de notre terminologie il n'existe pas de "race élue", mais plutôt un "peuple élu". Qui plus est, cette élection ne peut en rien impliquer le droit de mépriser ou d'écraser d'autres nations ! Bien au contraire, par sa soumission aux six cent treize commandements, le peuple juif n'a pas pour devoir de veiller uniquement à son propre bonheur, mais également à celui de l'humanité toute entère, comme il est écrit à propos d'Abraham: "Et toutes les familles de la terre seront bénies par toi" (Berechit XII, 2). A ce stade de notre analyse, une autre question s'impose: I'identité juive représente-t-elle une réalité absolue, ou bien dépend-elle de la décision libre et voulue de la personne concernée ? En d'autres termes, I'identité juive est-elle un fait objectif ou un fait subjectif ? Doit-on la considérer comme l'émanation d'une réalité divine immuable, ou bien comme l'expression d'une réalité humaine où chacun possède la liberté de choix ? On pourrait exprimer de la même manière la problématique de l'identité humaine, présentée comme une projection de Dieu. Le traité Avot (III, 14) précité nous donne deux indications différentes sur cette projection divine, la première ayant un caractère absolu : "Il est aimé l'homme qui a été créé à l'image de Dieu" Le caractère précieux de l'homme est ici mentionné de manière totalement indépendante de son comportement ! Toutefois, dans une seconde affirmation, la Michna nous fait comprendre qu'il existe une forme supplémentaire d'amour, liée au fait que I'homme se reconnaît comme conçu à l'image de Dieu. En d'autres termes, s'il prend conscience de sa noblesse particulière et qu'il la réalise dans sa vie, I'homme acquiert une valeur supplémentaire. Deux niveaux d'amour trouvent ici leur expression: un premier niveau qui inclut tous les êtres humains, quelle que soit leur conduite, et une seconde qui fait une sélection des êtres en fonction de leur comportement. D'une certaine manière, on pourrait affirmer que plus l'homme rend possible la révélation dans sa vie de ses propres valeurs intrinsèques, plus il est aimé et accepté. La même forme de raisonnement est applicable à l'identité juive. Dans une première assertion, nos Sages écrivent dans le traité Avot: "Aimés sont les Enfants d'Israël qui sont appelés Enfants de Dieu". Cette affirmation a un caractère absolu qui ne tient nul compte du comportement. Certes, chaque juif est appelé à rester fidèle à sa nature intrinsèque, mais même si ce n'était pas le cas, il n'en demeurerait pas moins aimé, tout comme un père continuerait à aimer son fils, même si celui-ci devenait rebelle. Ce phénomène est abordé dans le Traité talmudique Kiddouchin (p. 36), qui se demande si nous sommes appelés "enfants" uniquement lorsque nous avons un comportement digne de ce titre. D'après rabbi Méir, I'utilisation du terme "enfants" est totalement indépendante de toute contingence quotidienne. Quel que soit notre comportement, nous sommes donc les enfants de Dieu, mais seule la prise de conscience de l'image divine qui est en nous, donne à notre amour une dimension particulière, conformément à la seconde assertion de Rabbi Akiva Il ne faudrait pas croire que c'est la pratique des commandements qui donne à l'homme sa qualité de juif, mais c'est plutôt le contraire. Le Juif est juif dans sa nature et dans son essence, et le respect des mitsvot représente pour lui l'expression même de sa nature juive. Dans le même ordre d'idées, I'être humain n'acquiert pas sa qualité d'homme grâce au niveau de sa moralité: il l'est de par sa nature, mais il doit veiller à se comporter en adéquation avec ce qu'il a en lui. Le peuple juif est, de par sa nature, placé à un rang différent de celui qui est octroyé au reste de l'humanité, mais il se doit d'assumer ses responsabilités. Le philosophe Jean-Paul Sartre prétendait que l'identité juive n'existait pas en elle-même et que le peuple juif n'avait pour raison d'être que le refus séculaire de l'antisémitisme à toutes les époques. Sans polémiquer sur le bien-fondé historique de cette définition sociologique, qui omet de souligner le fait qu'avant d'être pourchassé par l'antisémiisme nous étions un peuple heureux sur notre terre, nous devons comprendre que cette approche est également entachée d'un antisémmtisme subtil, puisqu'elle refuse au peuple Juif une essence propre et le droit a l'existence en tant que tel Avant sa mort, Jean-Paul Sartre se serait en fait lui-même corigé et il aurait fini par admettre que le peuple juif consitue également une nation possédant son essence propre et qui trouve sa source dans l'attachement à Dieu. Venant de la bouche d'un athée, une telle réflexion prend un relief particulier et vient confirmer l'appellation selon laquelle nous sommes bel et bien les "enfants de Dieu". L'attachement à Dieu, qui est profondement enraciné dans nos coeurs, ne trouve peut-être pas encore toute la force de son expression, mais il ne fait aucun doute qu'il se dévoilera un jour dans toute sa splendeur.