----------------------------------------------------------------- ------------- ©Tout droits réservés Sifriat Hava, Beit El, Mizrah Binyamin 96031 Israël Communauté On-Line : WWW.COL.FR ---------------------------------------------------------------------------- --PINHAS LE FANATISME ET LA PAIX "L'Eternel parla à Moïse en disant: 'Pinhas fils d'EIazar,fils d'Aaron le prêtre, a détourné Ma colère de dessus les Enfants d'Israël, en assouvissant Ma vengeance au milieu d'eux, de sorte que Je n'ai pas anéanti les Enfants d'Israël dans mon indignation. C'estpourquoi, tu annonceras que Je lui accorde Mon alliance de Paix ..." (Nombres, XXV, 10-12). De prime abord, la bénédiction que Dieu accorde à Pinhas, au début de notre section hebdomadaire, peut sembler paradoxale. En effet, I'Eternel annonce qu'il transmet son alliance de paix à un homme, qui, dans un acte d'une violence inouie, vient juste de tuer de sa propre initiative deux êtres d'importance - dont l'un n'est autre qu'un prince de la tribu de Shimon. Il est donc parfaitement légitime de nous demander comment un personnage apparemment si fanatique, peut être celui qui portera le message de la paix divine à travers les générations. Pourquoi ne pas tout simplement lui avoir proposé de se porter garant du zèle religieux qu'il a été si prompt à manifester dans cette circonstance particulière ? Si cette décision divine nous apparaît paradoxale à plus d'un titre, la réponse à notre double interrogation n'en est pas moms assez contradictoire. Elle nous conduit en effet à developper deux concepts complémentaires: premièrement, toute paix négociée par une personne prompte au compromis est suspecte, et seul un leader radical et zélé est à même de conclure une paix digne d'être prise en considération, parce que pourvue du minimum de composants indispensables à son maintien et à son affermissement. Pour la Tora il n'existe donc pas qu'une seule et unique expression de la paix: il y a "la paix des lâches" qui appelle sans cesse au renoncement et à la fuite, et puis il existe la paix du zèle et du courage, celle qui, portée par la fermeté et la vigueur, aboutit à l'harmonie et à l'amour véritables. C'est là l'essence même de la distinction entre une paix authentique, sincèrement désirée par les protagonistes, et une paix mensongère qui ne sera en fait qu'un court intermède entre deux guerres... Nos Sages répètent à plusieurs reprises que l'Eternel est un "Dieu zélé": "Celui qui croit que l'Eternel est un Dieu ouvert aux concessions, [en hébreu: 'vatran'], doit savoir qu'il risque lui-même de faire les frais de ces concessions...". Car comment pourrait-on même envisager de faire la moindre concession et le moindre compromis quant à la vérité ? L'on sait que lorsqu'un peuple idolâtre imposait sa dommation sur un autre peuple, il l'obligeait d'une part à adorer ses propres divinités, mais, par souci de conciliation, il faisait aussi siennes les divinités du peuple conquis ! Le meilleur exemple historique de cette "ouverture" fort interessée est certainement celui de l'assimilation entre les dieux grecs et romains. Or, il va sans dire que cette attitude apparemment "fraternelle" est intolérable pour les valeurs juives: I'Eternel n'est-Il pas le Dieu absolu - c'est le "Dieu unique et Un", comme nous l'affirmons dans la fameuse pnrière "Shema Israël " ? Puisque la Tora ne peut concevoir d'autres divinités, ses valeurs sont porteuses d'un monotheisme sans concessions à l'égard des cultes idolâtres ou des croyances, présentant la divinité sous des aspects panthéistes, liées aux "forces de la nature". Par ailleurs, seule une religion minée par le doute et l'incertitude, quant à son message spirituel, peut accepter un compromis ou des solutions alternatives ! A l'inverse, celui qui, au-delà de toute relativité, a intériorisé la vérité avec une grande finesse et une ferme conviction, n'a aucune raison d'aller chercher l'inspiration ailleurs. On raconte l'anecdote suivante: les leaders spirituels des trois grandes religions monothéistes se rencontrent pour débattre de la nécessité d'amener la paix universelle sur terre. Le prêtre chrétien déclare d'emblée que, pour parvenir à faire régner ume paix authentique pammi tous les peuples de l'humanité, il serait prêt à concéder que Jésus de Nazareth n'etait pas un personmage d'essence divine. Animé par le même but fort noble, I'imam musulman renchérit et annonce solennellement que, pour la paix, il accepte de ne plus proclamer en toute occasion la centralité du message révélé au monde par le prophète Mahomet. Convaincus d'avoir fait des concessions de taille, ils se toument tous deux vers le grand rabbin qui déclare d'un air impassible: "Nous Juifs, pour le bien de l'humanité nous sommes désormais prêts à renoncer à la seconde prière du "Yekoum pourkan" que nous récitons chaque Shabbat avant l'office supplémentaire de Moussaf !" La leçon de cette anecdote est que la vérité ne peut être objet de renonciation ! Surtout que la fin relate que ces paroles du grand rabbin éveillèrent une profonde indignation dans le monde juif: comment a-t-i. osé ?! Souvent, concesslons et renonciation ne sont que l'expression d'une faiblesse de l'âme et d'un profond désespoir. C'est la porte ouverte à ce que l'on appellerait aujourd'hui le "j'm'enfoutisme" ! Par contre, lorsque, convaincu de l'absolue vérité du message dont il est porteur, "I'homme zélé" se montre prêt à faire un authentique sacrifice pour la paix, alors on peut être assuré d'avoir en main les garanties nécessaires pour que cette paix, se concrétisant ainsi dans les meilleures conditions, devienne une alliance définitive. Bien sur, cette corrélation entre la paix et le zèle peut paraitre assez surprenante, mais elle s'explique pourtant de manière limpide grâce au concept complémentaire: "C'est uniquement lorsqu'un homme est profondément épris et amoureux de paix, que son zèle peut en devenir authentique et sincère ! " Cependant, c'est à juste titre qu'a priori, tout zèle - surtout dans le domaine religieux - est d'emblée considéré avec méfiance comme l'expression même d'une agressivité, d'une nervosité, et d'une violence de la parole dissimulées sous un voile opaque de "vertus" et de "prétendu idéalisme" Mais pourtant, lorsque cette conviction est portée par un homme de paix, nous pouvons être convaincus que c'est là un véritable "zèle d'amour" authentique. Dieu est certes "zélé et jaloux", mais Son zèle est assurément pur - ce qui n'est pas forcément le cas de ses fidèles ! Nos Sages font remarquer que le terme utilisé pour évoquer le zèle de Pinhas est le vocable hébreu "kano", mais écrit cette fois sans la lettre adjonctive "vav", tandis que lorsque l'on évoque le zèle divin, ce terme est employé avec le vav. Evidemment, cette différence sémantique ne peut etre en aucun cas le fruit du hasard: elle est là, expliquent nos Sages, pour insister sur l'aspect incomplet du zèle manifesté par l'être humain. Alors que le "zèle divin" est empreint de perfection, le zèle humain est imparfait car il est empreint d'implications émotives et donc personnelles. La meilleure illustration de cette attitude est celle du prophète Elie qui fut un "grand zelote", et que la tradibon juive assimile justement à Pinhas. Ainsi, I'on voit qu'Elie ne pouvait plus supporter les fautes et les transgressions du peuple d'Israël (voir I, Rois, XIX, 9-10). Ce comportement intransigeant lui valut aussitôt cette réprimande divine: "Pourquoi agis-tu ainsi ?" lui dit l'Eternel. -"Je manifeste ce zèle, pour Toi, Dieu des Armées, car Israël a rompu Ton alliance", rétorqua alors Elie. - "S'agit-il de ton alliance ou de Mon alliance ?", lui répondit Dieu. - "La Tienne !", reconnut Elie. - "Alors, cela ne te regarde pas !" conclut l'Eternel, apparemment courroucé. - "Ils ont détruit tes autels". - "Les tiens ou les miens ? " - "lls ont fait périr tes prophètes par le glaive". - "Mes prophètes ou les tiens ? N'es-tu pas resté vivant ?" - "Moi seul suis resté et ils veulent me mettre à mort !" (Chir ha- Chirim Rabba, 1, 6). A présent tout est clair. Ce dialogue nous amène à la conclusion que le zèle religieux de l'être humain n'est jamais pleinement désintéressé puisque, même dans le cas du "géant de l'esprit" que fut bel et bien le prophète Elie, on décèle au fond de sa conscience religieuse des preoccupations personnelles. Effectivement, le zèle ne constitue parfois qu'un acte de violence habilement dissimulé. C'est justement la raison pour laquelle la Tora a tenu à mentionner d'emblée la prestigieuse ascendance de Pinhas, ' fils d 'Elazar, fils d 'Aaron le grand-prêtre" . C'est pourquoi, dit Rachi, il fallait absolument préciser que Pinhas n'avait pas agi avec zèle au nom de son grand-père maternel - lequel n'était autre que Jétro, le beau-père initialement idolâtre de Moïse - mais bien au nom de son grand-père paternel, Aaron, dont il est dit expressément qu"'il aime la paix et la poursuit" (Avot, I) Conclusion: lorsqu'un homme possède une nature coléreuse et violente, son zèle religieux n'en est pas un - sa fermeté et sa "conviction" sont des légitimations mensongères ! On rapporte à ce propos qu'avant d'accomplir son geste zélateur, Pinhas avait lui-même compris la nécessité de demander une autorisation explicite du Sanhédrin. C'est pourquoi il est essentiel de préciser que des actes aussi "extrémistes" doivent être l'apanage de personnages exceptionnels comme Pinhas. Avant de "faire du zèle", il est donc indispensable de connaître dans les moindres détails le caractère du zélote en question, et d'obtenir l'accord de l'autorité religieuse ! "Seul un être d 'exception agira par pur zèle, et ne sera pas animé par l'esprit de violence", explique le Rav Kook dans son ouvrage "Olat Reiya" (volume 1, page 394). Comme le disalt le Rabbi de Ostrowtza: "Seul, celui dont le zèle provient de l'amour de la nation juive et de chaque Juif pris individuellement, peut agir comme l 'a fait Pinhas". N'oublions pas en effet que la Tora elle-même est un message de paix: Dieu n'a pas trouvé d'autre réceptacle pour transmettre Sa bénédiction que la paix ! Parvenu au terme de cette analyse, il nous faut cependant remarquer que nos explications, tout comme celles, fort nombreuses, de nos Sages au sujet de la paix, concernent avant tout la "paix intérieure" au sein même de la nation juive. Ce qui ne signifie nullement que la paix avec nos voisins n'est pas de première importance ! Mais il serait judicieux que tous ceux qui oeuvrent actuellement avec tant de zèle, dans cette direction, avec nos voisins arabes, agissent avec autant d'énergie - et même avec une énergie décuplée - afin de renforcer la paix, I'amour, la compréhension et le dialogue entre les différentes composantes du peuple d'Israël.