----------------------------------------------------------------- ------------- ©Tout droits réservés Sifriat Hava, Beit El, Mizrah Binyamin 96031 Israël Communauté On-Line : WWW.COL.FR ---------------------------------------------------------------------------- --PESSAH (I) LE PEUPLE ETERNEL Le célèbre commentateur Rabbi Abraham Ibn Ezra avait posé la question suivante à son non moins célèbre beau-père, Rabbi Yéhouda Halévi: "Pourquoi la Tora définit-elle l'Eternel avec la référence de l'épisode de la Sortie d'Egypte, comme c'est le cas dans le premier des Dix commandements: 'Je suis l'Eternel, ton Dieu qui t'a fait sortir du pays d'Egypte' ?" On aurait pu s'attendre à une définition plus abstraite et plus universelle de la Puissance divine, du type: "Je suis le Dieu omniprésent qui a créé le monde". Pourquoi, et c'est bien la question centrale de notre étude, la Tora a-t-elle "défini" Dieu en mentionnant l'Histoire nationale du peuple d'Israël? Relevons d'emblée que cette question a troublé les plus grands esprits parmi nos Sages puisqu'effectivement, Rabbi Abraham Ibn Ezra mentionne lui-mème cette question dans son commentaire sur le premier des Dix commandements. Quant à Rabbi Yéhouda Halévi, il y fait référence au début de son célèbre ouvrage, Le Kouzari: après le philosophe aristotélicien, après le théologue chrétien et après le penseur musulman, Rabbi Yéhouda Halévi explique dans son commentaire qu'une définition trop philosophique de Dieu est toujours entachée d'un doute. En effet, qui peut prétendre avoir assisté à la création de l'univers ? Au contraire, lors de la sortie d'Egypte, I'ensemble du peuple hébreu a été témoin de l'intervention divine ! Cette naissance historique du peuple est donc un evénement que nous avons expérimenté. C'est pourquoi la référence à la Sortie d'Egypte est nettement plus convaincant que des données empiriques. Les Sages ont d'ailleurs l'habitude d'utiliser l'expression suivante "On ne peut pas aller à l'encontre de ce qu'expriment nos sens". Mais la portée de cette "définition" de Dieu est en fait beaucoup plus profonde: la "démonstration" de l'existence de Dieu est, selon nous, I'essence particulière du peuple juif, et c'est bien grâce à elle que l'on peut concevoir et comprendre la pérennité de notre peuple ! C'est bien cette éternité de notre peuple qui représente la quintessence de son particularisme. Lorsque Dieu s'adresse pour la première fois à Moïse, Il se dévoile à lui dans le spectacle éblouissant du buisson ardent. Dans un premier temps, fortement impressionné par cette vision, Moïse décide de se détoumer de son chemin pour contempler ce spectacle grandiose, et il dit: "Pourquoi le buisson ne se consume-t-il pas ?" (Exode, III, 3). A cette époque-la Moïse craignait que les Egyptiens ne parviennent à exterminer le peuple hébreu. Le spectacle du "buisson ardent" lui prouva que ses craintes n'étaient pas justifiées: de même que le buisson ardent brûle mais ne se consume pas, nous explique le Midrash (Shemot Raba , 5), ainsi est le peuple juif qui ne peut être "consumé" même s'il est "brûlé" et frappe par les souffrances infligées par Pharaon. Ce peuple subsistera donc toujours et ne sera jamais effacé de la surface de la terre. En somme, le buisson ardent était la preuve "visuelle" de la pérermité d'Israël, et c'est pourquoi Dieu a choisi de se révéler à Moïse par son intermédiaire. On retrouve ce thème ès l'apparition du peuple d'Israël en Egypte: "Mais, plus on l'opprimera, plus sa population grossira et débordera". Le Talmud s'interroge sur la mauvaise concordance de temps pour les verbes de cette phrase. On aurait dû en effet dire: "Plus on l'oppressait, plus il se multipliait". Or les Sages répondent que c'est l'Esprit saint qui leur a anonce: "Sa population grossira et débordera". Et Rachi de nous expliquer: l'Esprit saint suggérait aux Egyptiens et annonçait aux Enfants d'Israël: "Tous vos efforts sont inutiles ! Dieu les multipliera toujours". Il ne s'agit pas là d'une description historique d'un événement, mais bien plus d'une révélation prophétique énonçant que le peuple d'Israël ne saurait disparaître. Même à travers toutes les tempêtes de son histoire, le peuple juif n'a jamais sombré. C'est donc cet instinct de conservation qui constitue pour nous la preuve même de l'existence de Dieu. Dans son introduction au Devoir des coeurs, le célèbre philosophe, Rabénou Bahya Ibn Pakouda, nous dit: "Si vous cherchez de nos jours à assister à l'un de ces miracles dont nos ancêtres ont été témoins, il vous suffit de constater avec force sincérité ue depuis de nombreuses genérations, en fait depuis le début de l'Exil, nous réussissons à survivre au sein des nations". Nous pouvons alors être aisément persuadés que notre sort sera semblable à celui de nos ancêtres comme Dieu nous l'a promis: "Et même lorsqu'ils se trouveront sur la terre de leurs ennemis, Je ne les ai point méprisés pour les détruire et pour cesser Mon alliance" (Lévitique, XXVI, 44). Et de même, Ezra a dit: "Car nous sommes des esclaves, et dans notre esclavage, Dieu ne nous a point abandonnés" (Le Portique de la Contemplation, V). Qui plus est, cette pérennité du peuple juif ne met pas en éveil uniquement notre conscience, mais également celle de l'humanité entière: il se trouve que c'est paradoxalement Pharaon lui-même qui, le premier, a pris conscience de l'existence d'une entité nationale hébraïque et qui s'est aperçu qu'il s'agissait là d'une véritable nation qui n'était jadis qu'une somme d'individus. La dureté de l'exil les a transformés en nation ! Pharaon lui-même s'en aperçut, comme il est écrit: "Et un nouveau roi se leva sur I'egypte ... et il dit à son peuple: 'Voici, la nation des Enfants d'Israël est plus forte el plus puissante que nous ' . . . " (Exode, I, 8-9). Le Rabbin Naftali Tzvi Yehouda Berlin, dit le Natziv, explique que l'emploi du terme "nation" signifie que le peuple a une conduite autonome (Haamek davar, ibid, adjonction). Il est remarquable et même surprenant que ce terme soit employé pour la premmère fois par le tyran égyptien, mais nous savons que peu après, dans le récit historique, cet attribut sera effectivement confirmé par Moïse: "Renvois donc mon peuple !" Or, à notre époque, c'est bien l'ensemble des nations de la planète regroupées au sein de l'ONU qui ont prononcé une nouvelle reconnaissance du peuple juif lors de sa résurrection sur sa terre. Bien que tous ces événements soient gravés dans la mémoire historique du peuple juif, il devient indispensable de réactiver cette mémoire pour empêcher le doute de s'installer dans les esprits: "Demande donc aux premiers jours qui ont été avant toi . S'est-il passé une si grande chose, où a-t-elle été entendue ? Est-ce qu'un peuple a entendu la voix de Dieu lui parlant à travers le feu comme tu l'as entendue ? Est-ce qu'un Dieu a déjà essayé de prendre une nation du milieu d'une autre nation, comme par des miracles et des signes et des prodiges !? .. Selon tout ce que Dieu vous a fait à tes yeux, tu as donc vu l'Eternel ton Dieu, il n'v a personne comme Lui . Et Il t'a sorti par Sa grande force d'Egypte ... Et tu respecteras Ses commandements et Ses préceptes que je t'ordonne aujourd'hui" (Deutéronome, IV, 32-40). Evidemment, cette éternité d'Israël semble parfois être menacée et éclipsée dans l'Histoire, un effacement qui ne doit pas nous induire en erreur ! En effet, d'après nos Sages, c'est la raison même pour laquelle I autonté spintuelle suprème du peuple d'Israël, a été appelée en son temps les "Gens de la Grande Assemblée". Apparemment assez pompeux, ce titre a été accordé a ce prestigieux conseil de Sages parce que ce sont eux qui ont restitué "la splendeur originelle". Moïse avait en effet dit: "Le Dieu grand, fort, et redoutable". Jérémie avait répliqué: "Mais les non- Juifs dansent dans Son Sanctuaire: comment peut-on alors affirmer que Dieu est redoutable "' Et Daniel de surenchérir : "Les non-Juifs asservissent Ses enfants: où sont donc Ses actes puissants ? Il n'est donc pas puissant !" Alors, les "Gens de la Grande Assemblée" sont venus et ont dit : "C'est justement là, la puissance divine !" Rachi l'explique dans le Traité talmudique Yoma (p. 69/b): "Pendant toutes ces années où nous sommes esclaves, Il domine Son instinct et s'arme de patience vis-à-vis de tous les décrets qui sont lancés contre Ses enfants, et ce sont là Ses actes redoutables !". Car sans la crainte de Dieu, comment une nation pourrait survivre si longtemps chez les autres nations ? Rachi ajoute: "Depuis le jour de la destruction du Temple, tu peux apprendre Ses actes redoutables, car toutes les nations de la terre se sont rassemblées pour exterminer les Enfants d'Israël et cependant ils survivent". Malgré toutes les epreuves et les humiliations de tous les siècles, malgré l'lnquisition, les pogroms et la Shoa, le peuple d'Israël existe encore! Cette nation possède donc une spécificité métahistorique: on ne peut expliquer son histoire à l'aide des critères habituels. Qui ne connaît pas le fameux cycle de la "grandeur et décadence" des nations - Rome ou Athènes pour ne citer que les plus célèbres ? Or, si prestigieuses fussent-elles, tous ces peuples eurent, semble-t-il, une existence comparable à celle du fragile être humain: naissance, développement, maturité, apogée, décadence, puis fin. L'Histoire a apporté la preuve que le peuple d'Israël ne peut quant à lui être atteint par une éventuelle phase de décadence, ni par la fin qu'ont connue les autres nations C'est que le secret de sa survie trouve sa source au-delà de l'Histoire: chez le Maître de l'Histoire !