----------------------------------------------------------------- ------------- ©Tout droits réservés Sifriat Hava, Beit El, Mizrah Binyamin 96031 Israël Communauté On-Line : WWW.COL.FR ------------------------------------------------------------------------------ HAYE SARAH UN ETRANGE TOMBEAU Bien que les fondements de la Tora soient tous axés sur la vie et non pas sur la mort, nous voilà confrontés dans notre section hebdomadaire à un long et laborieux dialogue autour de l'acquisition par le patriarche Abraham de la caverne tombale de Makhpéla tout près de Hébron. Cette véritable négociation commerciale est rapportée dans ses plus infimes détails. Rabbi Avraham Ibn Ezra attire notre attention sur le fait qu'il s'agit là de la première acquisition formelle et juridique du peuple d'Israël en terre d'Israël: "Cet épisode nous a été rapporté afin de nous faire prendre conscience du niveau supérieur conféré à la terre d'Israël par rapport aux aulres contrées, que ce soit pour les vivants ou pour les défunts. Il s'agit également de la réalisation de la promesse divine visant à assurer à Abraham un héritage". L'achat de ce tombeau destiné à Sarah, I'épouse d'Abraham, marque donc le début de l'enracinement réel et pratique du patriarche sur cette terre. Mais sa pénible discussion avec les propriétaires de cette caverne doit particulièrement attirer notre attention au fait qu'il y a là un problème d'une extrême gravité. Au début, Abraham demande de manière très innocente: "Accordez- moi une sépulture au milieu de vous afin que j'ensevelisse mon mort de devant moi" (Genèse, XXIII, 4). A cette requête, les enfants de Het, qui sont propnétaires du terrain, répondent apparemment avec largesse: "Dans la meilleure partie de nos tombes, ensevelis ton mort. Nul d'entre nous ne te refusera sa tombe pour inhumer ton mort" (ibid, 6). Puis, tout à coup, Abraham devient plus direct: "Veuillez intercéder de ma part auprès de Ephron, fls de Tzohar, et qu'il me donne la caverne de Makhpéla qu'il possède" (ibid, 8-9). Et Abraham explique alors qu'il ne veut pas un autre lieu. A partir de là, le texte biblique nous fait assister à un long débat entre Abraham et les enfants de Het (ibid, 10-16) Ot, ce qui est le plus remarquable, c'est que la Tora revient à deux reprises sur ce fait en précisant que le champ d'Ephron appartient désormais à Abraham: "Le champ d'Ephron el la caverne qui s'y trouve devinrent la propriété tombale d'Abraham", (ibid, 17-18). Et nos Sages insistent: "Ce champ a reçu une élévation particulière car il passait de la main d'un homme simple à celle d 'un roi". Si, de fait, la Tora accorde une extrême importance à cette acquisition, c'est parce que les deux premiers êtres humains, Adam et Eve, y étaient déjà enterrés (Traité talmudique Erouvin, p. 53/a) - ce que Abraham savait, tout comme les enfants de Het. Les deux parties avaient fort bien compris qu'être inhumé dans la caverne de Makhpéla signifiait qu'Abraham et Sarah étaient bel et bien les continuateurs d'Adam et Eve. Evidemment, du fait de sa grande et constante humilité, Abraham ne parle pas ici de lui-même, mais explique qui est Sarah: "Et Abraham vint pour prononcer une éloge funèbre sur Sarah et pour la pleurer" (ibid, 2). Dans son propos, Abraham insiste sur la nature de Sarah, continuatrice de la voie tracée par Eve, la mère de toutes les vies dans le monde. "A ce titre, fait remarquer Rachi, elle n'est plus Saraï [Ma princesse], mais Sarah, la princesse du monde entier" (Genèse, XVII, 15). Sarah a même, selon nos Sages, le mérite de réparer les erreurs dramatique d'Eve qui avaient fait choir Adam et qui avaient entraîné l'apparition de la mort sur terre . Toujours à propos de Sarah, il est écrit: "Tout ce que te dira Sarah, écoute sa voix" (Genèse, XXI, 12). Ainsi, lorsque Sarah dit à Abraham, à propos d'Agar et d'Ismaël: "Renvoie cette servante et son fils", Abraham est-il vraiment perplexe et hésitant. "La chose fut mauvaise pour Abraham à propos de son fils", dit explicitement la Tora: pour lui, il n'est pas du tout certain que ce soit là un conseil pertinent. Abraham se souvient en effet du précédent catastrophique survenu au sein du premier couple, lorsque Adam a écouté le conseil d'Eve au coeur du jardin d'Eden. C'est alors qu'intervient l'annonce divine citée dans la Tora laquelle confirme qu'il est impératif pour Abraham de suivre le conseil de sa femme. On le sait, Eve fut punie et dut "enfanter dans la douleur": "Dans la souffrance, tu enfanteras" (Genèse, III, 16). Or pour Sarah, I'enfantement est au contraire un magnifique cadeau divin et un miraculeux rajeunissement: "Après avoir flétri, je reviendrais à la jeunesse" (Genese, XXVIII, 12 et XXI, 6-7). De son côté, Abraham est également le successeur d'Adam dans le monde. Nos Sages nous indiquent ainsi qu'il y a dix générations d'Adam à Noé - dont les fils furent effacés de la surface de la terre par le Déluge - et dix générations de Noé jusqu'à Abraham qui "reçut le salaire de toutes ces générations", (Avot, V, ). Notre patriarche est donc en quelque sorte le but ultime de la Création et la conclusion provisoire de sa première phase. En effet, jusqu'à l'apparition d'Abraham, n'a-t-on pas la sensation que tout ce qui s'était passé dans l'univers était finalement sans grande valeur ? Et c'est bien Abraham qui donne signification et valeur à l'existence du monde . A propos du verset "Voici l'histoire du ciel et de la terre lorsqu'ils ont été créés [en hébreu: 'Behibaream']", nos Sages disent: "Ne lis point 'Behibaream', mais 'BeAbraham' [par Abraham]", (Midrash Beréchit Rabba, XIX, 6) En d'autres termes, le monde entier trouve sa justification à travers Abraham. Notre patriarche et, à sa suite, I'ensemble du peuple d'Israël, oeuvrent afin de sauver l'humanité entière et de la soustraire aux affres dans lesquelles elle se trouve précipitée depuis la faute du premier homme . Cette action continuelle a pour objectif de ramener le monde à sa situation d'avant le péché originel, de le faire revenir au Jardin d'Eden et, qui plus est, de le retransformer en Jardin d'Eden (voir à ce propos les Lettres du Rav Kook, Vol 1, page 163). Quant au Ramhal - Rabbi Moshé Haïm Luzato (dans son livre Dereh Hachem) - il insiste sur le fait que c'est uniquement au sein du peuple d'Israël que demeure encore quelque chose de l"'éclat spirituel" dont était pénétré Adam avant sa faute. La tâche des enfants d'Abrabam sera désormais de restaurer cet éclat dans le monde entier. Les enfants de Het auxquels s'adresse Abraham ne sont pas des gens communs, mais des personnalités de première importance: ils habitent en terre d'Israël et ont donc indubitablement un lien avec cette terre. Par ailleurs, les textes rapportent que leur culture était bien plus développée que celle d'Abraham: c'est pourquoi, au cours des negociations, ils comprennent apparemment très bien pourquoi Abraham insiste autant pour obtenir le Caveau de Makhpéla. On comprend donc mieux pourquoi ces pourparlers se durcissent à partir de là et deviennent ostensiblement beaucoup plus ardus et pénibles. En parallèle de cete négociation commerciale, se dévoile en filigrane un débat extrêmement profond qui a pour objectif de déterminer qui est le continuateur authentique d'Adam, le premier homme sur terre. Très souvent, on remarque l'importance et la stature d'un homme dans le monde au travers de sa volonté d'être enseveli précisément dans le tombeau familial, près de ceux dont il se considère le continuateur. La Halacha - le code de la Loi juive traditionnelle - accorde d'ailleurs une importance particulière au lieu dans lequel l'homme est enterré et également aux autres morts avec qui il est enterré. Chaque roi prend toujours ses dispositions afin de se faire enterrer dans un caveau royal, avec ses ancêtres (voir II Chroniques, XXI, 20-24-25). Lorsqu'à l'époque du roi Ezéchias, Chevna décide que la majorité du peuple est avec lui, il se creuse symboliquement un tombeau dans le caveau royal (Talmud Sanhedrin, p. 26/a). Ainsi, les tombeaux familiaux ont-ils une importance telle d'après la Loi juive qu'il est même permis de sortir un mort pour l'enterrer auprès de ses ancêtres - et ce, bien que d'une manière genérale, il s'agisse là d'un acte interdit et considéré comme une profanation pour le défunt. Nous en déduisons donc que le lieu même où l'homme est enterré est en relation profonde avec sa nature, son esprit et son âme. D'apres le Talmud, la tombe reste le dernier lieu de rencontre de la persorme humaine avec un lieu terrestre, son âme restant dans une certaine mesure attachée à ce lieu même (Traité Berakhot, p. 1 8/b). C'est pourquoi Abraham tient tant à s'attacher au site où ont été inhumés Adam et Eve, en tant que continuateur du projet divin au sein de l'humanité. La première manifestation d'enracinement authentique et durable en terre d'Israël a également une signification cosmologique - c'est-à-dire historique - au plan de l'évolution centrale de l'humanité: n'est-il pas évident qu'aujourd'hui, les litiges les plus sérieux relatifs à la possession de la terre d'Israël possèdent bel et bien un sens historique et spirituel dépassant de loin les questions de geostratégie et de politique ?