-----------------------------------------------------------------
-------------
																					©Tout droits réservés

							Sifriat Hava, Beit El, Mizrah Binyamin 96031 Israël

											Communauté On-Line : WWW.COL.FR
------------------------------------------------------------------------------
CHEMINI

UN ENTHOUSIASME FUNESTE

"Et Moise et Aaron entrèrent dans la Tente d'Assignation. Ils en
ressortirent et bénirent le peuple, et la gloire de Dieu se manifesta au
peuple entier. Un feu s'élança de devant le Seigneur et
consuma, sur
l 'autel, I 'holocauste et les graisses. A cette vue, tout le peuple poussa un
cri de joie et ils tombèrent sur leurs faces" (Lévitique, IX,
23-24).

En cette journée d'inauguration du Temple, nous voici donc parvenus
au paroxysme de la relation entre le Maître de l'univers et le peuple
d'Israël: c'est dans toute sa force que la gloire de Dieu se
dévoile à
l'ensemble de la nation, sans discours pompeux, et le peuple d'Israël se
réjouit. Or voici qu'au sommet de cette joie, un malheur sans
précédent se
produit: Nadav et Avihou, les deux fils valeureux d'Aaron, accomplissent
un acte problématique:

"Les fiIs d'Aaron, Nadav et Avihou, prenant chacun leur encensoir, y
mirent du feu, sur lequel ils jetèrent de l'encens et
apportèrent devant
Dieu un feu profane que l'Eternel n'avait pas ordonné"
(Lévitique X, 1).
Les conséquences de ce geste sont autant immédiates que
fulgurantes: un
feu du Ciel les frappe sans pitié et les consume sur le champ !

Nos Sages se sont longuement penchés sur la signification de ce "feu
profane" ou "étranger", cité par le verset. "Etranger"
à quoi, se demandent-
ils ? Et tous s'accordent à reconnaitre qu'au cours de cet
épisode, une grave
faute a été commise par les deux enfants d'Aaron qui
faisaient partie de la
haute prêtrise et de l'élite du peuple.

En fait, il nous faut chercher les causes de cet accident dans les
retranchements les plus profonds de l'âme. Nos Sages
détaillent en effet un
certain nombre de raisons qui constituent tous les aspects d'une même
réalité intérieure. Il en ressort globalement que les
enfants d'Aaron ne sont
morts que parce qu'ils avaient enseigné en présence de leur
maître Moïse".
Ils citent quatre causes ayant provoqué la mort des deux enfants du grand
prêtre Aaron: ils ont pénétré dans le Saint des
Saints (le Kodesh ha-
Kodashim) du Sanctuaire; ils ont offert un sacrifice sans en avoir reçu
I'ordre; ils ont offert un "feu étranger"; et enfin, ils n'avaient
pas pris
conseil l'un de l'autre. D'autres Sages ont répertorié quatre
autres raisons à
cet événement tragique: ils étaient ivres; ils
étaient en manque de
vêtements; ils ont pénétré dans la Tente
d'Assignahon sans se laver les
mains et les pieds; et enfin, ils n'avaient pas d'enfants (voir Vayikra
Rabba, chap. XX).

D'après le rav Kook, cette énumération de divers
défauts témoigne en
fait d'une sérieuse distorsion existant dans la personnalité
des deux fils
d'Aaron, et elle ne constitue qu'un seul et même symptôme de
désordre
intérieur (voir Orot ha-Kodesh, Vol. III, p. 360).

Ainsi faut-il comprendre que la faute de Nadav et Avihou n'a pas
débuté au huitième jour de l'inauguration du Temple,
mais bien avant. au
moment même du don de la Tora sur le mont Sinai. Depuis cette
époque,
ils aspiraient déjà à un statut qui n'était pas
le leur. Lorsque Moïse et
Aaron marchaient dans le désert à la tête du peuple,
Nadav et Avibou les
suivaient, et ce n'est que derrière eux que marchaient l'ensemble des
Enfants d'Israël. "Alors Nodav disait à Avihou: 'Quand donc mourront
ces deux vieillards [Moïse et Aaron], afin que toi et moi, nous prenions la
direction de cette génération ' Les entendant dire du mal, Dieu se
manifesta à eux et déclara: 'Nous verrons bien qui enterrera
qui !' ..."
(Traité talmudique Sanhédrin, p. 52/a).

Ils se croyaient donc supérieurs à l'ensemble de la nation et
aspiraient à
la diriger, comme l'explique aussi Rachi: "lls aspiraient aux honneurs
réservés aux leaders, et c'est pourquoi ils sont morts".

A première vue, il y a là de quoi être
étonné: Moïse étant leur oncle et
Aaron leur père, comment ont-ils pu avoir de telles pensées
à l'égard de
ces personnages hors du commun ?

De manière quelque peu imagée, nous pourrions peut-être
avancer que
lorsqu'ils constataient que le peuple d'Israël se trouvait en marche
derrière
eux, ils allaient jusqu'à s'imaginer que ce même peuple les
honorait ! Ce
faisant, ils ressentaient le "goût du pouvoir", et voulant
précipiter les
événements, ils se voyaient déjà assumer la
fonction suprême de chefs de
la nation.

Ce désir les enivrait moralement, et ils en sont même
arrivés à se
mépriser l'un l'autre, et à ne plus se faire confiance. C'est
pourquoi, nous
expliquent nos Sages, "ils n'avaient pas pris conseil l'un de l'autre, et ne
s'étaient nullement concertés, comme il est écrit .
'Chacun prit son
encensoir' . " (Vayikra rabba, XX). Lorsque la confiance envers leur
maître spirituel disparaît, même les relations entre les
deux frères en
pâtissent.

Cette surévaluation prétentieuse de leur propre personne
poussa Nadav
et Avihou à d'autres graves erreurs: "Pourquol n'étaient-ils
pas mariés
Parce qu'lls étaient imbus de leur personne et arrogants. Beaucoup de
femmes étaient prêtes à les épouser, mais eux
les prenaient de très haut:
'Le frère de notre père est roi, le frère de notre
mère est prince, notre père
est grand prêtre, et nous, nous sommes ses adjoints directs ! Quelle femme
pourrait donc nous convenir ?' .." (Sifra). Evidemment, cette faute en
entrainera une autre puisqu'ils n'avaient pas d'enfants.

"Ils étaient tellement imbus de leur personne qu'ils n'avaient pas cru
bon de se concerter avec ceux qui leur étaient supérieurs.
Pourquoi est-il
écrit 'Nadav et Avihou, fils d'Aaron' ? Car ils n'ont pas rendu assez
d'honneur à leur père Aaron. Ils n'ont pas non plus
demandé conseil à
Moïse. Pourquoi est-il écrit 'un feu profane que l'Eternel ne
leur avait pas
ordonné' ? Parce qu'ils n'ont pas pris conseil auprès de
Moïse. lls ont
aussi été punis parce qu'ils ont pris une décision de
Halakha [la
réglementation des commandements] en présence de leur
maître, et celui
qui agit de la sorte est passible de mort" (ibid.).

Pour le Rabbi de Gour, I'expression "ils ont pris une décision de
Halakha en présence de leur maîtré ' vient nous
expliquer que leur
enseignement était fondé, mais qu'ils l'avaient perçu
sans que leur maître
Moïse ne soit impliqué: "En effet, il ne suffit pas d'agir
selon sa propre
perception des choses: I'important pour la Tora est d'accomplir des
actes, suite à un ordre divin qui ne pouvait être transmis que
par Moïse,
selon l'expression traditionnelle 'Halakha léMoshe mi-Sinal' - [une loi
transmise à Moïse sur le mont Sinaï]". Leur enseignement
était correct,
explique le Rabbi de Gour, mais il ne résultait pas d'un ordre divin
transmis par Moïse. C'était donc l'essentiel qui faisait
défaut: la relation de
"transmission" avec Dieu ! Nous comprenons désormais pourquoi nous
prononçons une bénédiction avant chaque
accomplissement d'un
commandement: il est clair ainsi que l'action de l'homme est consécutive
et bien fonction d'un commandement divin. Le comportement prétentieux
et par trop "autonome" des deux fils d'Aaron constituait donc ce "feu
étranger" Nous pouvons d'ailleurs déduire qu'a priori, celui
qui accomplit
un précepte sans le comprendre, mais uniquement parce que c'est la
volonté de Dieu, a plus de mérite que celui qui accomplit un
geste en
fonction de sa "profondeur spirituelle" sans pour autant qu'il ait
été
ordonne par l'Eternel: "Nadav et Avihou étaient bien des
'géants de
l'esprit', mais ils ont été punis parce qu'ils n'avaient pas
reçu d'ordre
divin à ce sujet" (Sfat Emet).

Cette arrogance ne les a certes pas conduits à transgresser le plus
infime alinéa de la Tora. Au contraire, leurs sentiments
intérieurs les ont
amenés a ajouter davantage que ce que Dieu leur avait
ordonné, comme
l'explique le Rav Naftali Tzvi Yéhouda Berlin (sumommé le Natziv):
"Car ils ont pénétré, animés d'un feu
d'enthousiasme et d 'amour de Dieu.
Or, la Tora a dit que l 'amour de Dieu est la chose la plus
précieuse, mais
non par une voie que l'Eternel a ordonnée' (HaamekDavar).

Et voilà comment le Rabbi de Gour a expliqué l'expression "ils ont
pénétré ivres dans le sanctuaire": "Cela ne signifie
absolument pas qu'ils
méprisaient le service du Temple au point d'y pénétrer
ivres, mais plutôt
qu'ils estimaient que le vin éveillait le coeur et pouvait contribuer
positivement au service de Dieu dans une ambiance plus gaie et plus
vive ! Or ils avaient oublié que le prêtre n'a pas le droit
d'ajouter le
moindre ,détail extérieur à son saint travail, et que
Dieu est encore plus
pointilleux à l'égard des Justes ..." (Sfat Emet).

Nos Sages font brièvement allusion a cette dernière
explication: "Les
enfants d 'Aaron agirent dans la joie, et ils rajoutèrent amour sur amour"
(Sifra). C'était donc un profond amour qui les avait
entraînés à commettre
cette grave erreur.

Le rav Shimshon Rafael Hirsh analyse ce drame de la manière suivante:
"Lorsque la nation a mérité le dévoilement de la
Présence divine, Nadav
et Avihou ont ressenti la nécessité d'offrir un sacrifice
particulier pour
eux. C'est donc que dans leur coeur, ne vibrait point l'esprit authentique
de la prêtrise, car les prêtres ont quasiment fondu leur
personnalité
propre dans l'intérêt commun de la nation tout entière:
ils n'ont pas de
statut particulier, et toute leur essence est de se trouver au sein
même de
la nation" (Commentaire sur la Tora, Vayikra, X, 1).

Il est certain que même après qu'ils aient offert ce "feu
étranger", la
Tora a continué à qualifier Nadav et Avihou de "saints": "Je serai
sanctifié par ceux qui Me sont proches". Les deux fils d'Aaron
étaient bel
et bien des gens saints, animés d'un profond idéal et amour
de Dieu, mais
cela n était pas suffisant: il leur fallait encore être
capables d'écouter leurs
maîtres davantage empreints de sagesse, savoir annuler leur propre
volonté
et leur intérêt égoïste, et ne jamais croire
qu'ils étaient les seuls à tout
savoir et à posséder, en quelque sorte, le monopole du
service divin.
C'est que la bonne volonté ne suffit pas: "L'enfer, dit le proverbe, est
pavé de bonnes intentions". Si effectivement, la bonne volonté est la
source de toute chose, elle doit être etayée par une profonde
sagesse qu'il
faut puiser directernent de ses maîtres.