-----------------------------------------------------------------
-------------
																					©Tout droits réservés

							Sifriat Hava, Beit El, Mizrah Binyamin 96031 Israël

											Communauté On-Line : WWW.COL.FR
------------------------------------------------------------------------------
BAMIDBAR

LE REGNE DES NOMBRES

"Faites le relevé de toute la communauté des Enfants d
'Israël, selon
leurs familles et leurs maisons paternelles, au moyen d'un recensement
nominal de tous les mâles, comptés par tête" (Nombres,
I, 2). C'est
grâce à ce verset que nous pouvons comprendre pourquoi le
quatrième des cinq Livres du Pentateuque est appelé en
français le
"Livre des Nombres".

Appelé "Bamidbar" en hébreu (littéralement: "dans le
désert"), le
Livre des Nombres débute par le recensement détaillé
des Enfants d'Israël
tel qu'il est intervenu après la sortie d'Egypte, dans le
désert du Sinaï.

La Mishna elle-même (la quintessence de la Loi orale transcrite par
écrit) relate ainsi qu'à Yom Kippour, on lisait dans le
Temple de Jérusalem
un passage du "Houmash Pikoudim" (voir Traité Yoma, VII, alinéa 1)
faisant mention du comptage du peuple.

Dans notre propre section shabbatique, ce ne sont pas moins de
quarante-quatre versets que la Tora emploie pour décrire le recensement
des douze tribus. Nous pourrions à juste titre être assez
surpris par la
longueur de ce décompte et surtout par son caractère
problématique: n'est-
il pas dangereux d'associer des êtres humains qui viennent à
peine d'être
extraits de l'esclavage le plus sauvage et barbare à de simples
numéros ?
Ne savons-nous pas que, d'après la tradition juive, I'homme est
lui-même
un infini ? Comment peut-on donc procéder au dénombrement
d'infinis ?

Le mathématicien Georges Kantor, fondateur de l'arithmétique de
l'infini qui avait lui-même des ascendances juives, avait clairement
démontré qu'additionner des infinis ne modifiait nullement le
résultat final
auquel on devait aboutir.

D'après ces premmers eléments, une autre question vient
naturellement à
l'esprit: serions-nous, au sein du peuple juif, finalement obnubilés
par les
nombres ?

Rabbi Shlomo Ben Méir, connu par le sigle Rachbam, petit-fils du
célèbre commentateur Rachi de Troyes, répond ainsi
à cette interrogation:
"Au moment où le peuple va se préparer à
pénétrer en Terre d'Israël, il
est indispensable de connaître le nombre précis de jeunes en age de
combattre, et ce en prévision d'une guerre".

Il faut parfois le répéter: en tant que peuple hautement
épris de paix,
Israël déteste radicalement la guerre. Mais c'est une
évidence, qu'il faut
parfois s'y préparer avec efficacité, comme le suggère
la célèbre maxime
latine "Si vis pacem, para bellum" - "Si tu veux la paix, prépare la
guerre".
Comme nous ne vivons pas encore dans un monde de paix et d'amour
universels, nous sommes obligés d'intimider et de dissuader nos ennemis.
Lorsque ces derniers savent que nous sommes prêts au combat, ils
réfléchissent à deux fois avant de nous attaquer. Dans
la vie quotidienne de
toute société humaine, connaître le nombre de persormes
valides n'est pas
une priorité absolue. Par contre, lorsque cette
société est menacée et
qu'elle se prépare à la guerre, ce recensement prend une
importance vitale.
Un commandant en chef des armées doit en effet savoir très
précisément
sur qui il peut compter, et de combien de combattants en armes il dispose
exactement pour mener à bien son offensive.

C'est également ce qu'explique Nahmanide: "La guerre est une
réalité.
Les Enfants d'Israël s'apprêtaient à
pénétrer en Terre d'Israël et à y
affronter les rois amoréens qui occupaient la rive est du Jourdain.
Or, la
Tora, qui nous enseigne qu'il ne faut pas compter sur des miracles dans
les situations difficiles, conçoit fort rationnellement qu'une seule
personne ne puisse en vaincre mille" (Ramban, Nombres, I, 45).

Des miracles peuvent survenir, mais au lieu de compter sur cette
éventualité pour se tirer d'un danger, il faut se
préparer de manière
habituelle aux inévitables difficultés de la vie.

Ressentant que cette analyse quelque peu "guerrière" était
peut-être
insuffisante, Nahmanide est allé un peu plus loin pour expliquer ce
recensement: "Si son but était exclusivement militaire, pourquoi
serait-il
nécessaire de dénombrer personnellement [chaque membre mâle
d'Israël]" On nous explique en effet que Moïse et Aaron, ainsi
que leurs
aides, rencontraient personnellement chacune des persormes
dénombrées -
aunsi qu'il est écrit: "Depuis l'age de vingt ans et au-delà,
tous les
Israélites aptes au service, vous les classerez selon leurs
légions, toi et
Aaron Vous vous adjoindrez un homme par tribu, un homme qui soit
chef de sa famille paternelle" (Nombres, I, 3-4)

Assurément, Moïse et Aaron s'étaient vus confier une
tâche fort lourde.
Le Ramban insiste ici sur le fait que Dieu ne s'était même pas
contenté
d'exiger un décompte par famille, mais qu'il avait demandé
à Moïse de
rencontrer chaque membre de chaque famille, personnellement.
Nahmanide y voit une raison essentielle: chacun des Enfants d'Israël
possédait sa propre personnalité et devait rencontrer
Moïse au moins une
fois dans sa vie. Chaque membre du peuple juif d'Israël se devait de
connaître le chef de la nation, et il fallait au guide spirituel et
politique
absolument connaître chacun des membres de sa nation personnellement.

Nos Sages ont comparé dans le Midrash le décompte des Enfants
d'lsraël au décompte des étoiles, comme il est
écrit: Il dénombre les
étoiles et Il leur donne à toutes un nom" (Psaumes 147, 40 et
Yalkout
Shimoni, début de Shemot). De loin, toutes les étoiles
ressemblent en effet
à des points identiques apparemment dénués
d'identité spécifique. En fait,
chaque étoile possède sa particularité qui la fait se
distinguer de milliards
et de milliards d'autres.

Ainsi, chaque homme d'Israël est assimilé à une
étoile: de loin, il n'est
qu'un petit point dans l'univers, identique aux autres êtres humains.
Et ce
n'est que lorsque l'on s'approche de lui, que l'on se rend compte que
chaque être humain constitue, à lui seul, un monde a part.

Voici le texte de la bénédiction rarissmme que la Halakha (la
Loi juive
traditionnelle) prescrit de réciter lorsque l'on a le mérite
de voir plus de six
cents mille Juifs réunis: "Baroukh ... Haham harazim" - "Béni
soit le Sage
des secrets". Or nos Sages se demandent qui est donc ce "Sage des
secrets" et quel est le sens exact de cette curieuse expression. Leur
réponse est la suivante: "Lorsqu'un artisan forge des pièces
de monnaie
dans un certain moule, toutes les pièces sortiront identiques. Il n'en est
pas ainsi pour l'humanité: Dieu a fait se reproduire son peuple
à partir
de la même source, pourtant, ils sont tous différents - 'Leurs
visages sont
distincts et leurs opinions sont différentes' .. " (Traité
talmudique Berakhot
p. 58).

Effectivement, de loin tout semble confondu dans la masse et
dépersonnalisé. Ainsi, si des milliers de personne se
réunissent, nous
pouvons redouter que celui qui les observe risque de ressentir un sentiment
tendant à annihiler l'individualité de chacun d'entre eux,
une tendance qui
pourrait mener tout droit à ce que les sociologues appellent une
"psychologie de masse". C'est pourquoi il nous est enjoint de prononcer
une bénédiction spéciale qui nous met en garde contre
ce risque de
dépersonnalisation: elle vient nous rappeler qu'il existe une
différence
''secrète" dans les tréfonds de chaque âme, et que c'est
cet aspect là de la
personnalité de chaque individu qui différencie
véritablement les êtres.
C'est là le "miracle" du " Sage des secrets" !

Deux interprétations peuvent donc être faites de ce
dénombrement des
Enfants d'Israël dans le désert du Sinaï.

La première est "technique": s'il est inévitable de devoir se
mesurer à
des ennemis, il est fortement nécessaire de connaître
précisément les
forces dont on dispose. La seconde met en valeur l'individualité de
chaque
être. Mais ces deux approches ne sont pas nécessairement
contradictoires
car, dans le judaïsme, la collectivité et
l'individualité ont pour vocation de
se compléter. Cette dialectique de l'individu et de la
collectivité sociale
qu'est la nation apparaît très clairement à propos du
service militaire,
pendant lequel chacun est prêt à renoncer à son
bien-être matériel et même
à risquer sa vie pour sauvegarder la communauté et sa Terre.

Mais ce niveau d'interprétation est évidemment loin
d'épuiser le spectre
raffiné de toutes les réalités humaines. Car, en fin
de compte, chacun de
nous est un infini ! C'est pourquoi Moïse se devait d'avoir ce contact
persornalisé avec chacun des Enfants d'Israël.

D'après le Gaon de Vilna, il suffisait, pendant ces rencontres avec
chaque membre du peuple, d'un seul et court instant pour que Moïse
parvienne à saisir la nature exacte de l'être qui se trouvait
en face de lui.
Ainsi, pouvait-il immédiatement lui donner une directive
constructive afin
de poursuivre sa vie: non pas un déluge de "conseils", mais LE conseil
spécifique qui lui convenait.

Nos Sages disent d'ailleurs que Dieu nous compte par amour
(Bamidbar Rabba, IV, alinéa ): le Créateur aime le peuple
d'Israël dans
sa globalité, mais il aime également chacun d'entre nous d'un
amour
particularisé.

On avait un jour demandé à un éducateur qui avait
lui-même beaucoup
d'enfants, lequel d'entre eux il préférait. Répondant
à cette question "bête
et méchante", il expliqua avec amour et profondeur: "Je
préfere celui avec
lequel je me trouve au même moment".

De même, lorsque Moïse rencontrait l'un des Enfants d'Israël au
moment de ce recensement, à cet instant précis,
c'était tout le peuple juif
dans son entier qui se récapitulait dans cette personne.