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BALAK

LA LUTTE CONTRE LE PESSIMISME

" Or Balak, fiIs de Tsipor, était le roi de Moab à cette
époque. Il envoya
des messagers à Bileam, fils de Beor, à Pethor qui est sur le
fleuve,
dans le pays de ses concitoyens, pour le mander, en ces termes: 'Un
peuple est sorti d 'Egypte: déjà, il couvre la face du pays
et il campe vis-
à-vis de toi maintenant. Viens donc, de grâce, et maudis-moi
ce peuple,
car il est plus puissant que moi Peut-être pourrai-je le vaincre et le
repousserai-je du pays. car je le sais, celui que tu bénis est
béni et celui
que tu maudis est maudit' ..." (Nombres, XXII, 4-6).

En s'adressant à Bileam pour maudire Israël, le roi Balak
était persuadé
d'obtenir satisfaction. En effet, au fil du temps, le prophète Bileam
avait
acquis une solide réputation d'ennemi acharné du peuple juif.
Ce troublant
personnage, tels d'autres apparus tout au long de notre histoire depuis
l'époque d'Abraham, se manifeste comme "I'antisémite par
excellence":
celui qui se plaît à haïr les Hébreux sans la
moindre raison apparente !

Il etait héritier spirituel de Laban (Targoum Yonatan, Bamidoar, XXII,
5. Traité Sanhédrin p. 105/a), l'oncle maternel de Jacob, qui
avait essayé
de déraciner notre ancêtre (Hagada de Pessah). On sait aussi
qu'il fut
conseiller de Pharaon et l'incita à l'horible décret de jeter
tous les garçons
dans le fleuve (Traité talmudique Sota p.11/a).

On peut donc imaginer avec quelle impatience Bileam a attendu le
moment de se venger du peuple juif et de son chef Moïse. L'occasion qui
se présentait donc avec la requête du roi Balak était
trop merveilleuse pour
être inutilement gaspillée !

Pourtant, Balak semble avoir omis un aspect important dans la
personnalité de ce "prophète des nations": si Bileam
possédait le pouvoir
de maudire, il avait également la possibilité de bénir
! Les pouvoirs
humains sont en effet souvent à double tranchant ! Mais Bileam
n'aimait à
se servir que du mauvais côté de la médaille : il avait
décidé de consacrer
tous ses talents au service du mal.

Selon nos Sages, Bileam était ainsi le contraire même
d'Abraham, dont
I'une des hautes qualités était le "Ain tova", le "bon oeil".
Abraham était un
modèle d'amour et de fraternité : il oeuvrait sans
relâche pour le bien et le
bonheur des êtres et des peuples. Au contraire, selon nos Sages, Bileam
etait l'homme du "Ain raa", du "mauvais oeil" (Traité Avot, V,
19).11 était
porteur d'un message de haine et se montrait toujours prêt à
utiliser ses
pouvoirs pour maudire la communauté d'Israël - un peuple qui ne
lui avait
porté aucun préjudice !

Alors qu'Abraham est "I'homme de la bénédiction", Bileam est
à
I'inverse "I'homme de la malédiction". D'après nos Sages, il
possédait
l'étonnant pouvoir de saisir les très brefs "éclats de
colère" qui traversaient
l'univers (Traité Berakhot, p. 7/a): certes, notre monde est
inondé de bonté
divine et de bonheur potentiel, mais il existe, çà et
là des parcelles de
souffrance, d'obscurité et de malheur. Or, c'est justement cet
aspect-là que
Bileam saisissait, car il l'attirait.

Selon l'analyse du Rav Kook, Bileam était l'ancêtre spirituel
de tous les
pessimistes du monde, des plus anciens aux plus modernes. A n'en pas
douter, le mal existe dans le monde, c'est une évidence
irréfutable. On peut
distinguer plusieurs catégories de mal: le mal cosmique qui se manifeste
sous divers aspects dans la réalité; le mal provoqué
par la peine et la
souffrance, et enfn il existe un mal purement moral qui se concrétise au
travers de la méchanceté et de la cruauté humaines -
une attitude qui
découle du mauvais instinct de l'homme. Mais, dit en substance le Rav
Kook, le mal, sous tous ses aspects, loin d'être donc l'effet du
hasard, fait
pleinement partie du plan divin de la Création (voir Orot ha-Kodesh,
volume II, p 479).

Reste alors à déterminer quelle est la nature de la relation
entre l'homme
et cette catégorie du mal. Le Rav Kook distingue alors quatre types de
philosophie qui constituent autant de façons et de voies pour
construire le
monde, compte tenu de ce mal intrinsèque.

La première de ces philosophies repose sur l'aspiration la plus totale
vers le mal: il s'agit d'une approche idolâtre qui affirme qu'en fin de
compte, le mal n'existe pas, elle légitimise par conséquent,
au nom de
l'aspect "sacré" de la réalité entière, toute
pulsion des mauvais instincts.
Ainsi tout ce qui est abominable peut jouer un rôle dans le monde du
sacré
et se trouve doté d'une légitimité. Le meurtre et la
débauche peuvent donc
devenir partie intégrante du culte idolâtre, et point n'est
besoin de
considérer ces instincts comme illégitimes et honteux : au
contraire, ces
actes immondes peuvent même trouver une place centrale et
déterminante
au sein même du temple idolâtre ! Dans l'antre "sacrée",
I'homme peut
ainsi se défouler et donner libre cours à ses plus vils
instincts, et en même
temps considérer ce défoulement comme um "service des dieux".
Il en est
de même pour la femme qui, dans les hauts lieux de l'idolâtrie,
pourra se
livrer totalement à la prostitution. Cette première approche
est donc
entièrement axée sur la volonté de placer
impérativement le mal à la tête
de l'ensemble des valeurs humaines, et de le sacraliser. Cette tendance a
d'ailleurs resurgi au plan idéologique avec les courants neo-paganistes
d'orientation nietzschéenne.

Le second courant reconnaît que le mal est mal et que la
méchanceté est
méchanceté. Il prône donc une attitude de
désespoir absolu face à cette
réalité incontournable: la seule possibilité pour
l'être humain d'échapper à
cette emprise du mal serait l'auto-destruction la plus totale et le plongeon
vers le néant, I'extinction-disparition - ou comme le
préconisent le
boudhisme ou le brahmanisme, I'atteinte du Nirvana Ces philosophies
voient dans la mort un état de sérénité
suprême et une délivrance de la
souffrance et du mal, comme le préconise l'enseignement du penseur
contemporain que fut Schopenhauer.

La troisième tendance philosophique est celle qui se résume en un
semi-désespoir: il est impossible de sauver le monde du mal de
façon
absolue et de le rédimer. La seule solution est partielle: un partage des
mondes. Il faut donc abandonner à l'emprise du mal le corps et le monde
social - puisque c'est là que les forces du mal sont les plus
puissantes...
Pour ce courant, tout combat serait perdu d'avance et l'essentiel est de
tenter de préserver au moins l'âme et l'interiorité de
la vie humaine.

Selon cette thèse, le corps est maudit pas nature, et l'existence maritale
constitue une impureté que les hommes de valeur sont appelés
à fuir pour
trouvel abri dans "la pureté du célibat". Le travail est, lui
aussi, une
malédiction, tandis que la vie sociale et la politique appartiennent au
"monde séculier" et elles n'ont donc aucum lien avec le
"sacré". C'est
pourquoi il convient de "donner à César ce qui appartient
à César, et
donner à Dieu ce qui appartient à Dieu" On aura facilement
reconnu ici
le message que le christianisme n'a cessé de vouloir propager dans le
monde - et aussi, d'une certaine manière, celui de la secte des Esseniens
dont on peut visiter les vestiges sur les hauteurs qui dominent la mer
morte .

La quatrième et dernière attitude philosophique consiste
à vouloir tout
rédimer: le corps et l'âme, I'exteriorité de
l'être tout comme son intériorité
- voire même sauver le mal Iui-même et, de surcroît,
transformer le mal en
bien absolu afin d'élever cet univers, tout son contenu, tous ses
aspects et
toutes ses activités matérielles et spirituelles, vers le
bien pour les diriger
uniquement vers le monde saint de la Kedousha. C'est là,
précisément,
I'aspiration d'Israël (voir orot ha-Kodesh, Vol. , p. 488).

Ce n'est pas le cas de Bileam qui, nous l'avons dit, possède,
malgré
toute sa science et son vaste intellect, le "mauvais oeil". Le Rav Kook
insiste sur le fait que ce genre de personnes, qui possèdent en
elles-mêmes
de profondes aspirations au mal, voient en fait, au travers de ce prisme
déformé par la méchanceté, le monde entier
comme dominé par l'emprise
du mal. Elles sont aunsi totalement plongées dans la
méchanceté, et elles se
réjouissent de son existence, percevant sans cesse dans leurs visions,
I'avenir le plus noir (ibid, p. 489-490).

Il peut donc nous sembler extrêmement surprenant que,
précisément, ce
méchant absolu qu'était Bileam, soit celui qui énonce
l'un des éloges les
plus splendides à l'adresse de notre peuple dont un des versets ouvre la
prière du matin: "ma tovou" ! Il est également légitime
de s'étonner de
cette initiative: Bileam n'avait-il pas été invité par
Balak à maudire le
peuple d'Israël ? Et comment a-t-il pu donc être saisi par cette
envolée
quasi prophétique concernant la délivrance suprême de
notre peuple ?
Comment a-t-il pu créer ce sublime cantique ?

D'après le Rav Kook, la réponse est la suivante: la contemplation
pessimiste du monde qui n'appréhende que la profondeur du mal et son
apparente toute-puissance, n'est pas mauvaise de pied en cap. Elle
possède, comme toute chose, une étincelle de sainteté
et une facette de
vérité.  Nos Sages l'ont clairement affirmé: Il
n'existe pas de choses qui
n'aient pas leur place sur terre" (Avot ibid, p. 482). L"'étincelle
de pureté"
du pessimisme le plus foncier est la tendance au néant (ibid, p.
486) et le
refus le plus profond de composer la réalité du mal. Ce
regard pénétrant
qui perçoit l'étendue du mal dans le monde, suscite une
tendance à
l'annihilation totale de la vie de ce monde présent. Compte tenu de cette
perception de la réalité, la vie ne vaut donc pas la peine
d'être vécue ! Or,
lorsque cette attitude très négative se sublime, elle parvient
à saisir le
grand avenir, où seul le bien absolu règnera.

Paradoxalement, cet hyper-anéantissement de l'existence peut amener
à
la reconnaissance ultime du bien qui prévaudra un jour ! Cette vision,
intervenue à la fin de l'intervention de Bileam, est donc bien celle qui
réside dans la profondeur de l'âme d'un pessimiste par nature.
Ne serait-ce qu'un court instant, un éclair fulgurant traverse et dirige la
pensée de Bileam, afin qu'il dévoile le saint secret de son
pessimisme
foncier: à travers toute son amertume et ses atroces tourments,
celui-ci ne
cache-t-il pas une exigence absolue d'un monde futur entièrement
rédimé
par le bien absolu ?