----------------------------------------------------------------- ------------- ©Tout droits réservés Sifriat Hava, Beit El, Mizrah Binyamin 96031 Israël Communauté On-Line : WWW.COL.FR ------------------------------------------------------------------------------ BALAK LA LUTTE CONTRE LE PESSIMISME " Or Balak, fiIs de Tsipor, était le roi de Moab à cette époque. Il envoya des messagers à Bileam, fils de Beor, à Pethor qui est sur le fleuve, dans le pays de ses concitoyens, pour le mander, en ces termes: 'Un peuple est sorti d 'Egypte: déjà, il couvre la face du pays et il campe vis- à-vis de toi maintenant. Viens donc, de grâce, et maudis-moi ce peuple, car il est plus puissant que moi Peut-être pourrai-je le vaincre et le repousserai-je du pays. car je le sais, celui que tu bénis est béni et celui que tu maudis est maudit' ..." (Nombres, XXII, 4-6). En s'adressant à Bileam pour maudire Israël, le roi Balak était persuadé d'obtenir satisfaction. En effet, au fil du temps, le prophète Bileam avait acquis une solide réputation d'ennemi acharné du peuple juif. Ce troublant personnage, tels d'autres apparus tout au long de notre histoire depuis l'époque d'Abraham, se manifeste comme "I'antisémite par excellence": celui qui se plaît à haïr les Hébreux sans la moindre raison apparente ! Il etait héritier spirituel de Laban (Targoum Yonatan, Bamidoar, XXII, 5. Traité Sanhédrin p. 105/a), l'oncle maternel de Jacob, qui avait essayé de déraciner notre ancêtre (Hagada de Pessah). On sait aussi qu'il fut conseiller de Pharaon et l'incita à l'horible décret de jeter tous les garçons dans le fleuve (Traité talmudique Sota p.11/a). On peut donc imaginer avec quelle impatience Bileam a attendu le moment de se venger du peuple juif et de son chef Moïse. L'occasion qui se présentait donc avec la requête du roi Balak était trop merveilleuse pour être inutilement gaspillée ! Pourtant, Balak semble avoir omis un aspect important dans la personnalité de ce "prophète des nations": si Bileam possédait le pouvoir de maudire, il avait également la possibilité de bénir ! Les pouvoirs humains sont en effet souvent à double tranchant ! Mais Bileam n'aimait à se servir que du mauvais côté de la médaille : il avait décidé de consacrer tous ses talents au service du mal. Selon nos Sages, Bileam était ainsi le contraire même d'Abraham, dont I'une des hautes qualités était le "Ain tova", le "bon oeil". Abraham était un modèle d'amour et de fraternité : il oeuvrait sans relâche pour le bien et le bonheur des êtres et des peuples. Au contraire, selon nos Sages, Bileam etait l'homme du "Ain raa", du "mauvais oeil" (Traité Avot, V, 19).11 était porteur d'un message de haine et se montrait toujours prêt à utiliser ses pouvoirs pour maudire la communauté d'Israël - un peuple qui ne lui avait porté aucun préjudice ! Alors qu'Abraham est "I'homme de la bénédiction", Bileam est à I'inverse "I'homme de la malédiction". D'après nos Sages, il possédait l'étonnant pouvoir de saisir les très brefs "éclats de colère" qui traversaient l'univers (Traité Berakhot, p. 7/a): certes, notre monde est inondé de bonté divine et de bonheur potentiel, mais il existe, çà et là des parcelles de souffrance, d'obscurité et de malheur. Or, c'est justement cet aspect-là que Bileam saisissait, car il l'attirait. Selon l'analyse du Rav Kook, Bileam était l'ancêtre spirituel de tous les pessimistes du monde, des plus anciens aux plus modernes. A n'en pas douter, le mal existe dans le monde, c'est une évidence irréfutable. On peut distinguer plusieurs catégories de mal: le mal cosmique qui se manifeste sous divers aspects dans la réalité; le mal provoqué par la peine et la souffrance, et enfn il existe un mal purement moral qui se concrétise au travers de la méchanceté et de la cruauté humaines - une attitude qui découle du mauvais instinct de l'homme. Mais, dit en substance le Rav Kook, le mal, sous tous ses aspects, loin d'être donc l'effet du hasard, fait pleinement partie du plan divin de la Création (voir Orot ha-Kodesh, volume II, p 479). Reste alors à déterminer quelle est la nature de la relation entre l'homme et cette catégorie du mal. Le Rav Kook distingue alors quatre types de philosophie qui constituent autant de façons et de voies pour construire le monde, compte tenu de ce mal intrinsèque. La première de ces philosophies repose sur l'aspiration la plus totale vers le mal: il s'agit d'une approche idolâtre qui affirme qu'en fin de compte, le mal n'existe pas, elle légitimise par conséquent, au nom de l'aspect "sacré" de la réalité entière, toute pulsion des mauvais instincts. Ainsi tout ce qui est abominable peut jouer un rôle dans le monde du sacré et se trouve doté d'une légitimité. Le meurtre et la débauche peuvent donc devenir partie intégrante du culte idolâtre, et point n'est besoin de considérer ces instincts comme illégitimes et honteux : au contraire, ces actes immondes peuvent même trouver une place centrale et déterminante au sein même du temple idolâtre ! Dans l'antre "sacrée", I'homme peut ainsi se défouler et donner libre cours à ses plus vils instincts, et en même temps considérer ce défoulement comme um "service des dieux". Il en est de même pour la femme qui, dans les hauts lieux de l'idolâtrie, pourra se livrer totalement à la prostitution. Cette première approche est donc entièrement axée sur la volonté de placer impérativement le mal à la tête de l'ensemble des valeurs humaines, et de le sacraliser. Cette tendance a d'ailleurs resurgi au plan idéologique avec les courants neo-paganistes d'orientation nietzschéenne. Le second courant reconnaît que le mal est mal et que la méchanceté est méchanceté. Il prône donc une attitude de désespoir absolu face à cette réalité incontournable: la seule possibilité pour l'être humain d'échapper à cette emprise du mal serait l'auto-destruction la plus totale et le plongeon vers le néant, I'extinction-disparition - ou comme le préconisent le boudhisme ou le brahmanisme, I'atteinte du Nirvana Ces philosophies voient dans la mort un état de sérénité suprême et une délivrance de la souffrance et du mal, comme le préconise l'enseignement du penseur contemporain que fut Schopenhauer. La troisième tendance philosophique est celle qui se résume en un semi-désespoir: il est impossible de sauver le monde du mal de façon absolue et de le rédimer. La seule solution est partielle: un partage des mondes. Il faut donc abandonner à l'emprise du mal le corps et le monde social - puisque c'est là que les forces du mal sont les plus puissantes... Pour ce courant, tout combat serait perdu d'avance et l'essentiel est de tenter de préserver au moins l'âme et l'interiorité de la vie humaine. Selon cette thèse, le corps est maudit pas nature, et l'existence maritale constitue une impureté que les hommes de valeur sont appelés à fuir pour trouvel abri dans "la pureté du célibat". Le travail est, lui aussi, une malédiction, tandis que la vie sociale et la politique appartiennent au "monde séculier" et elles n'ont donc aucum lien avec le "sacré". C'est pourquoi il convient de "donner à César ce qui appartient à César, et donner à Dieu ce qui appartient à Dieu" On aura facilement reconnu ici le message que le christianisme n'a cessé de vouloir propager dans le monde - et aussi, d'une certaine manière, celui de la secte des Esseniens dont on peut visiter les vestiges sur les hauteurs qui dominent la mer morte . La quatrième et dernière attitude philosophique consiste à vouloir tout rédimer: le corps et l'âme, I'exteriorité de l'être tout comme son intériorité - voire même sauver le mal Iui-même et, de surcroît, transformer le mal en bien absolu afin d'élever cet univers, tout son contenu, tous ses aspects et toutes ses activités matérielles et spirituelles, vers le bien pour les diriger uniquement vers le monde saint de la Kedousha. C'est là, précisément, I'aspiration d'Israël (voir orot ha-Kodesh, Vol. , p. 488). Ce n'est pas le cas de Bileam qui, nous l'avons dit, possède, malgré toute sa science et son vaste intellect, le "mauvais oeil". Le Rav Kook insiste sur le fait que ce genre de personnes, qui possèdent en elles-mêmes de profondes aspirations au mal, voient en fait, au travers de ce prisme déformé par la méchanceté, le monde entier comme dominé par l'emprise du mal. Elles sont aunsi totalement plongées dans la méchanceté, et elles se réjouissent de son existence, percevant sans cesse dans leurs visions, I'avenir le plus noir (ibid, p. 489-490). Il peut donc nous sembler extrêmement surprenant que, précisément, ce méchant absolu qu'était Bileam, soit celui qui énonce l'un des éloges les plus splendides à l'adresse de notre peuple dont un des versets ouvre la prière du matin: "ma tovou" ! Il est également légitime de s'étonner de cette initiative: Bileam n'avait-il pas été invité par Balak à maudire le peuple d'Israël ? Et comment a-t-il pu donc être saisi par cette envolée quasi prophétique concernant la délivrance suprême de notre peuple ? Comment a-t-il pu créer ce sublime cantique ? D'après le Rav Kook, la réponse est la suivante: la contemplation pessimiste du monde qui n'appréhende que la profondeur du mal et son apparente toute-puissance, n'est pas mauvaise de pied en cap. Elle possède, comme toute chose, une étincelle de sainteté et une facette de vérité. Nos Sages l'ont clairement affirmé: Il n'existe pas de choses qui n'aient pas leur place sur terre" (Avot ibid, p. 482). L"'étincelle de pureté" du pessimisme le plus foncier est la tendance au néant (ibid, p. 486) et le refus le plus profond de composer la réalité du mal. Ce regard pénétrant qui perçoit l'étendue du mal dans le monde, suscite une tendance à l'annihilation totale de la vie de ce monde présent. Compte tenu de cette perception de la réalité, la vie ne vaut donc pas la peine d'être vécue ! Or, lorsque cette attitude très négative se sublime, elle parvient à saisir le grand avenir, où seul le bien absolu règnera. Paradoxalement, cet hyper-anéantissement de l'existence peut amener à la reconnaissance ultime du bien qui prévaudra un jour ! Cette vision, intervenue à la fin de l'intervention de Bileam, est donc bien celle qui réside dans la profondeur de l'âme d'un pessimiste par nature. Ne serait-ce qu'un court instant, un éclair fulgurant traverse et dirige la pensée de Bileam, afin qu'il dévoile le saint secret de son pessimisme foncier: à travers toute son amertume et ses atroces tourments, celui-ci ne cache-t-il pas une exigence absolue d'un monde futur entièrement rédimé par le bien absolu ?