Parasha Béhar-be’houkotai

Chabbath 20 mai 2006 - 22 Iyar 5766 - Début : entre 19 h 55 et 20 h 10 - Fin : 22 h 26
publié le mercredi 17 mai 2006
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Lecture de la Torah : Lévitique XXV, 1 à fin du livre : Années sabbatiques et jubilaires ; bénédictions et malédictions ; vœux et dîmes. Haphtara : Jérémie XVI, 19 - XVII, 14 : Le sort du pécheur et celui du juste.

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Commentaires sur la Torah :

La France, comme bien d’autres pays dans le monde, a pratiqué l’esclavage durant de longues années. Les ports de BORDEAUX et NANTES ont entre autre servi de points de départ de ces tristes convois d’hommes à qui l’on refusait ainsi leur dignité la plus élémentaire, celle de la liberté. L’esclavage a officiellement été aboli dans notre pays grâce à un décret proposé par Victor SCHOELCHER en 1840. Notre pays vient d’en célébrer l’anniversaire le 10 mai 2006 en décrétant que le 10 mai marquerait officiellement et annuellement l’abolition.

J’ai jugé utile de faire ce rappel historique, du fait que notre double paracha, celle de BEHAR et BE’HOUKOTAÏ traitait également la question de l’esclavage. Rappelons en le texte : « Si ton frère, près de toi, réduit à la misère, se vend à toi, ne lui impose point le travail d’un esclave. C’est comme un mercenaire, comme un hôte, qu’il sera avec toi ; il servira chez toi jusqu’à l’année du Jubilé. » (Lévitique XXV, 39- 40).

En lisant ce passage biblique, comment pouvons-nous justifier le fait que la Bible puisse accepter l’institution de l’esclavage au point d’en élaborer une législation ? Pour quelle raison n’en a-t-elle pas exprimé l’interdiction absolue ? Cela nous conduit même à une question encore plus fondamentale : est-ce que la morale biblique constitue l’expression législative minimale de la conduite exigée dans les relations entre les hommes ou est-ce un idéal et son expression maximale à atteindre ? Notre système de lois constitue-t-il la base ou le plafond du Temple permettant de relier toute l’humanité dans son unité ?

Si nous comparons les lois relatives à l’esclave hébreu dont il est question dans la paracha MICHPATIM (Exode XXI, 2 - 6), à celles que nous trouvons dans le passage du Lévitique cité ci-dessus, notre analyse de ces textes peut nous conduire à une réponse significative aux questions soulevées.

Au premier abord, les deux sources originelles semblent se contredire. La section de MICHPATIM nous indique notamment : 1° Si l’on achète un esclave (ce qui se pratiquait autrefois dans toutes les sociétés), celui-ci ne peut être réduit à cet état que pour une durée de six ans. Il doit être déclaré entièrement libre lorsque survient la septième année (Exode XXI, 2). 2° Ce texte permet au propriétaire de lui fournir une femme étrangère pour toute la période de la durée de l’esclavage, en précisant que les enfants nés de cette union, resteront la propriété du maître, lorsque l’esclave sera libéré (Exode XXI, 4). 3° Si l’esclave hébreu souhaite rester au service de son maître au-delà de la période des six années, « car il aime son maître, sa femme et ses enfants » (v. 5), dans un tel cas, il peut continuer de rester à l’état d’esclave « indéfiniment », selon l’expression LEOLAM utilisée, ou jusqu’au JUBILE de la cinquantième année, selon nos sources talmudiques. Toutefois, il devra au préalable se soumettre au rituel suivant : son oreille (droite) sera percée à l’endroit de la porte où l’on appose généralement la MEZOUZA, de sorte que le message divin du CHEMA ISRAËL - Ecoute ô ISRAËL, l’Eternel est notre D.ieu, l’Eternel est UN (Deutéronome VI, 4) nous demandant de n’avoir que D.ieu pour Maître et non un être humain, soit bien compris de cet homme acceptant d’aliéner sa liberté pour une longue période (Exode XXI, 5 -6).

Par contre, dans notre paracha de BEHAR, nous trouvons une vue totalement différente de l’esclavage. Ici, la Bible met l’accent sur le fait que nous n’avons pas à faire à la forme d’esclavage telle qu’on la comprenait dans les temps primitifs. Un tel homme, momentanément en difficulté financière, sera à ton service comme un hôte que l’on doit bien recevoir et il devra être bien traité. (Lévitique XXV, 39 - 43). En effet, nous n’avons pas à posséder des esclaves, proclame clairement ce passage.

Ainsi, en analysant ce texte de notre paracha, nous nous rendons compte qu’il n’est nullement question de se procurer les services d’un esclave pour une période limitée à six ans. Tout, dans ces relations entre l’employeur et son employé dépend de la nature du contrat qui les unit. Nous trouvons là une curieuse analogie avec les problèmes sociaux que nous connaissons actuellement, entre contrat à durée définie ou indéfinie, entre contrat de nouvelle embauche ou de première embauche. Tout semble être sous-entendu dans notre législation biblique. D’autre part, dans notre texte, il n’est pas question pour l’employeur de procurer une femme à son employé. Enfin, il ne s’agit pas non plus de percer l’oreille de celui qui se met au service de quelqu’un. Nous ne trouvons dans ce passage aucune compromission avec la notion d’esclavage mais uniquement une indication relative à la manière humaine par laquelle il convient de traiter une personne se plaçant à notre service.

Le Talmud, nous transmettant la Loi Orale, dont une partie fut déjà enseignée à MOÏSE au Mont Sinaï, l’autre nous étant parvenue à travers les interprétations des maîtres de notre Tradition, nous enseigne que chacun de ces deux passages bibliques, celui de MICHPATIM et celui de BEHAR, concerne des sujets très différents. (Talmud KIDDOUCHINE 14 b). Dans le premier cas, il s’agit d’un criminel devant être réhabilité, un voleur n’ayant pas les moyens de restituer l’objet du vol à son légitime propriétaire. Dans pareil cas, c’est le Tribunal qui met cet individu en vente auprès d’une famille susceptible de lui donner les moyens de sa réhabilitation. Après tout, il ne s’agit pas d’un cas irrécupérable, il n’a pas commis de crime sexuel par exemple, comme il s’en produit malheureusement de plus en plus de nos jours. Un tel homme ne présente pas de risque majeur. Certes, il n’est pas entièrement libre, du fait de la décision de la Cour de Justice de le vendre à un propriétaire, mais il peut, grâce à ce moyen, retrouver une certaine régénération morale dans le cadre d’une famille lui assurant le gîte et le couvert.

Cette situation, nous le constatons, est donc de loin préférable à une incarcération en milieu pénitentiaire. La famille qui le reçoit sera indemnisée par le travail fourni. L’auteur d’un larcin, apprenait ainsi comment vivre de manière respectable dans une société de liberté. Il s’agit donc ici d’une manière très humaine d’envisager la situation de ceux qui avaient momentanément failli à leur honneur.

Le second passage traité dans la paracha BEHAR se rapporte à une situation totalement différente. En effet, il décrit une situation dans laquelle un individu trouve un plein emploi et peut librement négocier le travail qu’il produit. Selon ce texte, il n’est nullement question ici d’esclavage. L’homme dont il s’agit est un hôte, un travailleur hébergé. Il peut décider de la durée de son emploi, et en tout cas, il n’est pas aliéné à un patron. Dans ce cas précis, l’employeur ne lui fournit pas une épouse, et bien évidemment, ses enfants restent libres, en dehors de tout lien contractuel avec l’emploi de leur père, car ils n’appartiennent pas au maître.

Il est intéressant de noter à cet égard, que d’une certaine manière en France, dans les mines du Nord ou dans les filatures de cette région, les employés disposaient autrefois d’une maison, durant tout le temps de leur emploi, mais les ayants-droits devaient en perdre la jouissance lors du décès du chef de famille. On peut donc se poser la question de savoir s’il n’y avait pas là une certaine analogie avec la situation que nous décrit notre passage biblique.

Pour comprendre les deux passages bibliques dont nous venons de parler, celui de MICHPATIM et celui de BEHAR, nous pouvons envisager une autre solution. En effet, selon Rav NAHOUM RABINOWITZ, doyen de la Yechiva de Birkat Moche, l’esclavage tout comme la polygamie ont subi une sérieuse remise en question dans la loi juive. Il y eut de nombreux concepts dont la Torah estima qu’ils ne pouvaient constituer qu’une étape, se rapportant à des idées que le monde juif n’était pas en mesure d’accepter lors de la révélation au Mont Sinaï. Le premier passage, celui de MICHPATIM intervient à l’aube de l’Histoire Juive. Il utilise encore le terme de « EVED, esclave » dont la signification sera profondément transformée par la suite. On nous y indique un temps-limite durant lequel on peut avoir l’usage d‘un esclave jusqu’à sa réhabilitation après sa faute, le marquant suffisamment pour lui enseigner les valeurs de liberté par le fait de lui percer l’oreille, du fait qu’il avait momentanément oublié que D.ieu, l’auteur de ces lois, était son unique et vrai maître.

Le second passage, celui de BEHAR, nous est enseigné après que le peuple ait progressé dans le temps, ayant appris les lois de l’année sabbatique et de la liberté proclamée lors du Jubilé. A présent, le peuple hébreu est en mesure d’apprendre que l’esclavage est aboli et que celui qui se met au service d’une tierce personne doit être respecté et ne subir aucune humiliation. On vient ainsi nous enseigner que dans le cas de l’esclave d’origine étrangère, il s’agissait d’une première étape en vue de son intégration (sa conversion en termes religieux) dans la communauté juive. Dans ce cas, il pouvait acquérir pleinement les droits réservés à tout autre fidèle de la communauté, sans aucune forme d’exclusion.

De tout cela nous apprenons notamment, que le Tout-Puissant manifeste sa compassion envers toutes ses créatures. Tous ceux qui adoptent pareil comportement mériteront d’être pris en compassion, à l’exemple du patriarche ABRAHAM dont on dit qu’il était l’exemple même de la compassion envers ses semblables. (Pirké Avoth, chapitre V, michna 22).

HAPHTARA :

Le texte de notre Haphtara en rapport avec notre paracha (Lévitique XXVI, 3 - 46) traite des bénédictions et des malédictions concernant ceux qui obéiraient ou désobéiraient à la loi divine. Le prophète JEREMIE pour sa part, veut identifier le mal à l’idolâtrie, suprême faute envers D.ieu. Il estime qu’un grand nombre de nos malheurs peuvent découler de notre conduite. Aussi, s’exclame-t-il en ces termes : « Nos ancêtres n’ont hérité que du mensonge, vanité inutile. Les hommes pourraient-ils se créer des dieux ? Non, certes, ce ne sont pas des dieux. (Jérémie XVI, 19 - 20). Dans ce même passage, le prophète ira jusqu’à flétrir l’attachement aux cultes inutiles et vains que ses contemporains n’avaient pas reçu en héritage mais qu’ils désirent pourtant léguer à leurs descendants.

C’est sur ce verset 19 que s’arrête MAIMONIDE en mettant l’accent que met le prophète à lutter contre les mensonges nuisibles : « Tu comprendras combien tout cela est pernicieux et si n’est pas là une chose qu’il fallait casser à tout prix. » (Guides des Egarés, Livre III, chapitre XLIX). En lisant cette remarque, on se rend compte combien de nos jours encore, nombreux sont ceux qui se laissent séduire par des idéologies érigées sous forme de cultes ou de divinisations, et l’on sait combien ils ont ensuite été déçus et ont par la suite chèrement payé leurs erreurs d’appréciations.

Notre grand maître médiéval voit donc dans ces commandements divins le seul et unique chemin à suivre. En cela, il ne s’éloigne guère de la conception du prophète, lequel, s’adressant à D.ieu l’implore en disant : « Guéris-moi, Seigneur, et je serai guéri ; sauve-moi et je serai sauvé, car tu es l’objet de mes louanges. » (verset. 14). Disons au passage, que ce verset mis au pluriel, a été introduit dans notre prière de la AMIDA, récitée trois fois par jour, en raison de son sens profond et de la simplicité de sa forme.

Quand le prophète s’exprime comme il le fait, ce n’est pas uniquement pour parler de maladies physiques à propos desquelles il nous importe de supplier D.ieu pour qu’Il veuille bien accorder la guérison, à nous-mêmes et à tous nos proches. Mais en même temps, sa supplication englobe les maladies de l’esprit, les défauts qui nous aveuglent dans nos jugements, de sorte qu’ils nous écartent de la voie droite que représente pour nous le chemin de la Torah.

Ainsi, le fanatisme, la haine des autres, sont-ils autant de maux dont souffre actuellement notre société. La guérison de ces fautes graves nous semble très longue à obtenir. Notre époque court de véritables dangers mortels, ne serait-ce que par les menaces que fait peser l’actuel président de l’IRAN, par ses prises de positions nettement hostiles à l’Etat d’ISRAËL, en attendant de s’en prendre à d’autres pays.

Disons enfin que pour sa part, le Judaïsme est d’une richesse spirituelle particulière pouvant conduire à notre épanouissement et à notre bonheur. Entre la vie terrestre et la vie céleste, entre la santé physique et celle de l’âme, bref, dans tous nos choix de vie, le Torah est là pour nous offrir de sérieuses possibilités d’existence.



Alain Goldmann
Grand Rabbin




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