« La rue juive... »

BILLET DU 26 FEVRIER 2006
publié le mardi 28 février 2006
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Bonjour,

La communauté juive souffre. La communauté juive poursuit son deuil impossible. La communauté juive a besoin de se retrouver cet après-midi pour honorer la mémoire d’Ilan Halimi. La communauté juive sera dans la rue. La communauté juive c’est chacun d’entre-nous.

Souvenons-nous de ce silence pesant et insupportable entre la découverte de la mort d’Ilan et les premières réactions dites officielles...une semaine après, une semaine de trop. Il aura fallu le diner du CRIF pour qu’entre le cocktail et le diner, un ministre de la République confie que la nature du crime était antisémite.

Ceux qui ont manifesté dimanche dernier l’ont fait de leur propre chef, sans le moindre soutien, sans le moindre appel et ils avaient raison. Raison d’être dans la rue, raison d’exprimer leur douleur et leur colère. De cette marche l’on a retenu que quelques incidents sporadiques causés par de la provocation et par l’absence totale du moindre service d’ordre. Ce que l’on appelle « la rue juive », c’est-à-dire les juifs d’en bas, ceux que l’on ne voit pas sous les ors de la République ou dans les dîners mondains, cette « rue juive » a fait preuve à la fois de dignité et de patience. C’est elle que l’on verra tout à l’heure entre la République et la Nation, c’est elle qui a le sentiment d’être les enfants illégitimes de la République, c’est elle encore, cette « rue juive » qui étouffe de cet antisémitisme dont certains se réjouissent de la baisse alors que dans leur quotidien, la peur au ventre, ils envoient leurs enfants dans des écoles juives, se couvrent la tête d’une casquette, ne laissent plus leurs enfants sortir seuls. La communauté juive a peur. Elle a peur parce qu’Ilan est semblable à chacun d’entre-nous et parce que l’arrestation du « gang » ne signifie en aucun cas l’éradication d’un mal profond.

Cela fait un siècle au moins depuis Dreyfus que la République joue à cache-cache avec son antisémitisme. Pourquoi de tous les pays occidentaux, la France est t-elle à ce point l’exception ? Tel un feu mal éteint, les braises brulantes du mal retrouvent par moment de la vigueur. Nos dirigeants, politiques et communautaires ont beau fait de s’indigner, ils sont impuissants. La France n’est pas antisémite parait t-il, cela reste à prouver. Un discours convenu consisterait à dire que s’il y a des français qui sont antisémites, la France elle ne l’est pas. Jusqu’à quand parviendrons-nous à nous en convaincre ? Depuis la Shoah aucun juif n’avait été tué sur le sol français parce que juif, mais cela est fait à présent. L’aveu de l’échec de la police, pour reprendre les termes du ministre de l’Intérieur, n’est pas suffisant. Le fait que le chef de ce gang ait pu quitter le territoire national, sous sa propre identité, alors qu’il était supposé être l’homme le plus recherché de France, portrait robot à l’appui, est impardonnable. Tout aussi impardonnable que la « stratégie » qui consistait à demander à la famille d’Ilan de rompre tous contacts avec les ravisseurs le précipitant vers sa fin tragique. Le fait que la justice française ne prenne pas la mesure des propos haineux d’un Dieudonné qui légitime un antisémitisme des banlieues nous est intolérable. Cette colère existe, elle est là et pourtant elle devra être contenue aujourd’hui. Les Juifs ne connaissent pas la vengeance, mais la justice. Les Juifs ne connaissent pas la haine de l’autre mais croient en l’Homme.

C’est pour cela que nous souhaitons que la manifestation d’aujourd’hui soit massive et qu’elle fédère bien au-delà de la communauté juive. Elle sera ou ne sera pas l’expression sincère d’une France qui refuse l’antisémitisme et entend le combattre.

Shavouah tov, bonne semaine à tous et à dimanche prochain.



Gabriel Farhi
Rabbin
AJTM - Alliance pour un Judaïsme Traditionnel et Moderne
Aumônier israélite des hôpitaux de l’AP-HP
Chroniqueur sur Judaïques FM 94.8




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