Est-ce-que notre père est encore vivant ?

Le silence des cris et le cri du silence
publié le mardi 14 février 2006
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Il était une fois...

Il était une fois un rêveur du nom de Joseph, préféré de son père, et que les frères jaloux jetèrent dans une fosse avant de le vendre à une caravane d’ismaélites en partance pour l’Égypte. Il y acquit la confiance du pharaon. La famine sévissant au Canaan, ses frères vinrent chercher du blé en Égypte. Arrivés devant le gouverneur de l’Égypte qui n’était nul autre que Joseph, ils se prosternèrent devant lui. Joseph les reconnut, mais n’en laissa rien voir. Il les interrogea sèchement sur leur présence, et ils répondirent qu’ils étaient venus acheter de la nourriture pour la ramener au Canaan. Il exigea d’eux de prouver la véracité de leurs dires en amenant devant lui le jeune Benjamin. Ce dont. Attendri à la vue de Benjamin, son émotion fut trop forte. Joseph ne put plus se contenir. Il fit sortir ses serviteurs et, tout en larmes, révéla son identité à ses frères consternés. « Je suis votre frère Joseph. Est-ce-que notre père est encore vivant ? » Et ce fut la réconciliation.

Les héritiers des religions monothéistes ont été envoutés par de nombreux épisodes bibliques dont celle de Joseph le sage. Sa personnalité attachante a fasciné les enfants, les adultes et les exégètes de toutes les générations. Son tombeau près de la ville biblique de Sichem en Cisjordanie était devenu un lieu de pèlerinage pour tous.

Le silence des cris

Ce tombeau fut pris d’assaut par la foule en présence des policiers de l’Autorité palestinienne en 2000. On s’y attaqua à coups de pioches. Il fut incendié au mois de décembre 2003 après avoir été réduit à un amas de cendres et d’immondices au début de cette même année. Son dôme fut dynamité en mars 2004. Cet acharnement contre la dépouille de Joseph au vu et au su de toute la planète n’a généré aucune réprimande, aucun appel à la retenue ni de la part des pays de l’Occident ni même de la part des pays musulmans. Les religions enseignent le recueillement pour mieux permettre à l’âme de se rapprocher du divin. Pour beaucoup, le silence des tombes incite à la réflexion sur le sens de la vie et sur les leçons morales à tirer de l’expérience des générations passées. Lorsque ce silence est déchiré par les cris de haine des foules en liesse, le symbole même du respect du recueillement d’autrui est piétiné. Si l’on s’attaque au sacré, qu’en sera-t-il désormais de la dignité humaine ?

À l’heure où les caricatures de Mahomet déclenchent des protestations dans certains pays musulmans, il serait bon de mettre en perspective l’inaction sans nom devant l’enseignement de la haine généralisé, encouragée parfois par des autorités qui prétendent parler au nom de l’islam. Qu’il s’agisse des caricatures antisémites dans la pure tradition nazie reprises par des organes de presse gouvernementaux de certains pays, de la destruction des antiques statues de Bouddha en Afghanistan par les Talibans ou du désintérêt total du sort de dizaines de milliers de martyrs du Darfour, victimes du Djihad lancé par les Islamistes de Khartoum contre les Chrétiens, les Animistes, et les Musulmans dits dévoyés, le silence des consciences est oppressant. Comment est-il possible de pouvoir jouer avec le feu et de se prévaloir d’une immunité en regard de tels agissements ? Comment peut-on rester sourd au silence et à l’indifférence sans nom face aux cris et aux actes de haine ?

Le cri du silence

La liberté totale n’existe pas et l’homme ne vit pas dans l’isolement absolu. La liberté est une chaîne plus ou moins longue qui octroie des droits mais impose également des obligations et des retenues. Le respect des croyances d’autrui est l’une des valeurs fondamentales. Ce respect ne se négocie pas. Ceci ne signifie pas qu’il doive être à sens unique. Il est de facto certes, mais il se cultive aussi et requiert un environnement sainement irrigué. Pour cela, il serait bon que les hommes de conscience et que les modérés de tout bord manifestent au grand jour leur réserve devant toute expression d’intolérance, avant que la situation ne dégénère en hystérie et qu’elle ne puisse être récupérée par les radicaux et les fanatiques qui prétendront parler au nom de la morale ou de la spiritualité. Il y a danger que ceux qui développent une vision fondamentaliste des religions n’oublient que l’âme de l’homme est une étincelle divine (Proverbes 20-27) et que le respect de la vie humaine équivaut au respect du divin et qu’ils finissent par saper les fondements de toutes les civilisations de l’Humanité.

Le prophète Élie, qui séjourna au mont Sinaï, décrivit ainsi la présence divine : “Et de ce fait, Dieu se manifesta. Devant lui, un vent intense et violent, entrouvrant les monts et brisant les rochers, mais Dieu n’était pas dans ce vent. Après le vent, une forte secousse : Dieu n’y était pas encore. Après la secousse, un feu ; Dieu n’était pas dans le feu. Puis, après le feu, un doux et subtil silence (Rois I, 19-11 à 19-12). Il serait bon de s’y référer pour comprendre que la valeur du silence est une dimension qui invite au recueillement, à la réflexion et à des gestes qui soient édifiants et que, tout comme Joseph, on puisse s’exclamer : « Je suis votre frère. Est-ce-que notre père est encore vivant ? »

Fasse que les cris de haine soient remplacés par la voix de la conscience que le silence des consciences soit remplacé par la voix de l’amour et la réconciliation.



David Bensoussan
Auteur de la trilogie La Bible prise au berceau




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