La guérison sera lente

publié le mardi 24 janvier 2006
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"Je suis persuadé que, si notre société ne se reprend pas dès à présent, des bandits armés de couteaux s’introduiront dans chaque maison". Ces paroles sont celles du Grand Rabbin de Russie, Berl Lazar, après l’agression commise contre des fidèles dans une synagogue de Moscou.

Mais la société peut-elle vraiment se reprendre et comment ?


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La montée de l’extrémisme national et de la xénophobie, ainsi que le regain d’activité des mouvements nationalistes dans le pays sont, aux dires de nombreux experts, un triste bilan de l’année 2005. Les autorités, à commencer par le Président Poutine, parlent du danger et de l’inadmissibilité des tendances xénophobes dans le pays. En septembre dernier, au cours d’un entretien télévisé avec ses concitoyens, le chef de l’Etat russe avait déclaré : "Nous allons renforcer le travail des forces de l’ordre et tout faire pour que les skinheads et les éléments fascisants disparaissent de la carte politique de notre pays". Le 20 décembre dernier, Vladimir Poutine exigeait du FSB qu’il intensifie sa lutte contre le nationalisme et la xénophobie, recherche énergiquement les idéologues de la haine interethnique. Mais la force et l’action législative suffiront-elles à corriger la situation ?

L’année qui vient de commencer confirme la triste tendance de l’an dernier. Selon les médias, pour les onze premiers jours de 2006, on a enregistré à Moscou trois crimes nationalistes, dont celui de la synagogue (le 11 janvier, le Moscovite Alexandre Koptsev, 20 ans, faisait irruption dans la synagogue de la rue Bolchaïa Bronnaïa et y poignardait huit fidèles). De nouvelles agressions contre des étrangers ont eu lieu à Saint-Pétersbourg et à Voronej.

Selon le Centre d’étude de l’opinion publique (VTsIOM) de Russie, plus de 70 % de la population estiment que la "menace du fascisme" est bien réelle. Mais les sociologues ne précisent pas de quel genre de menace il s’agit. Doit-on craindre l’arrivée au pouvoir d’un régime fasciste, comme ce fut le cas en Allemagne et en Italie au XXe siècle ? S’agit-il de l’éventuel ancrage d’un nationalisme d’Etat ou d’une multiplication des manifestations xénophobes au quotidien ? D’où vient la menace la plus redoutable : des crânes rasés ou des députés qui appellent à interdire les organisations juives et à débarrasser la ville des "intrus" ? Qui sont les plus dangereux, les adolescents agressant des étrangers dans la rue ou les "nationalistes respectables", les philosophes dissertant sur la grande puissance disparue ? A chacun ses craintes...

De même, les différentes formes de xénophobie ont des origines différentes. La première et la plus courante, c’est sans doute l’antisémitisme, vieux comme le monde. Les mythes sur "les Juifs ayant usurpé le pouvoir, sur le complot sioniste mondial" se sont avérés tenaces non seulement en Russie, mais dans le monde entier, tant à l’Est qu’à l’Ouest. Quoi qu’il en soit, le caractère ordinaire de l’antisémitisme, ne le rend pas moins dangereux pour autant. La plupart des Russes ne se croient sans doute pas antisémites. Ils n’agresseront personne dans une synagogue et ne profaneront pas les cimetières juifs. De tels actes les révoltent même. Mais ils trouvent de suite des justifications à leurs auteurs. Comme l’ont fait certaines auditeurs des radios "Echos de Moscou" et "Liberté", s’exprimant en direct lors des récentes émissions consacrées à l’attaque contre la synagogue de Moscou et, plus généralement, au problème de la xénophobie en Russie. A signaler que ces radios s’adressent aux intellectuels libéraux.

Il y a aussi l’islamophobie, phénomène plutôt nouveau, tant pour la Russie que pour l’Europe et les Etats-Unis. Pourtant, elle est d’ores et déjà solidement ancrée et devance même l’antisémitisme dans les sondages d’opinion. On a déjà beaucoup parlé des origines de ce phénomène. C’est la crainte des attentats qui dégénère en méfiance vis-à-vis de l’islam et des adeptes de cette religion. C’est aussi une hostilité à l’égard des immigrés, qui sont pour la plupart, tant en Russie qu’en Europe, originaires de pays musulmans. On reproche aussi aux immigrés leur refus de s’assimiler, tout en évoquant les difficultés auxquelles ils se trouvent confrontés dans le pays d’accueil. Autrement dit, on ne connaît que trop les griefs réciproques des immigrés et des "autochtones". En Russie, l’islamophobie a une variante dirigée contre les ressortissants du Caucase.

Le rejet des immigrés s’exprime aussi dans la peur des Chinois et des Asiatiques en général, qu’il s’agisse des Vietnamiens, des Coréens, etc..

La montée de la xénophobie s’explique moins par la pauvreté (les revenus de la population sont en hausse) que par l’injustice sociale et la stratification de la société. Telles étaient aussi les explications des émeutes qui ont eu lieu dans la banlieue parisienne l’automne dernier (il est vrai qu’en France ce sont les immigrés qui se sont dressés contre les "autochtones"). Cette même explication convient aussi pour comprendre les raisons qui poussent des adolescents russes à rejoindre les rangs des skinheads et, des adultes, ceux des xénophobes passifs. N’oublions pas non plus l’absence de politique efficace en direction des jeunes et le désoeuvrement des adolescents dans les banlieues.

Serait-il préférable qu’il s’agisse, non pas d’une recrudescence des crimes commis sur la base du nationalisme, mais d’une augmentation du nombre des vols à main armée et des meurtres, perpétrés par des jeunes qui comptent dans leurs rangs de plus en plus de drogués ? Je ne crois pas. Reste à savoir ce qui pousse ces jeunes à conférer un caractère nationaliste à leurs crimes ? Existe-t-il une force obscure et que représente-t-elle ? Les avis des experts divergent sur ce point.

On ne doit pas non plus oublier un autre facteur : une conscience nationale humiliée, la perte du statut de grande puissance qui était celui de l’URSS. Mais la mentalité impériale n’a pas disparu pour autant et il est très facile de l’exploiter.

Mais exploiter par qui ? Là, on se retrouve en présence d’une ligne de démarcation extrêmement mince entre le nationalisme naturel et respectable des gens de diverses nationalités, et la xénophobie au quotidien. La ligne de séparation est tout aussi mince entre cette xénophobie au quotidien et l’indifférence publique, d’une part, et leurs manifestations extrêmes, de l’autre, qu’il s’agisse des agressions contre les personnes, de la profanation de cimetières ou d’autres lieux saints. La question est de savoir sur quel terrain social telles ou telles théories intellectuelles peuvent tomber.

Et c’est redoutable. Il est terrible de voir des adolescents assis sur le banc des accusés, alors que ceux qui les ont poussés à s’armer d’un couteau restent impunis. Comme de voir que les circonstances dans lesquelles s’est formée la conscience de ces adolescents ne changent toujours pas, de sorte que d’autres prendront immanquablement la relève.

On peut durcir les lois, mais le principal est d’apprendre à les appliquer, à réprimer les incitations à la haine interethnique et, d’autant plus, ses manifestations, à interdire les publications exaltant la haine. On peut et on doit s’occuper des jeunes, de la politique sociale et des nationalités, améliorer la situation économique de la population, résoudre les problèmes des immigrés. Néanmoins, tout indique que l’on ne peut pas triompher si facilement de la xénophobie au quotidien et du nationalisme "respectable". Le salut réside dans une société saine, devenue imperméable aux idées de violence. Le chemin sera long...

(RIA - Novosti)

Marianna Belenkaïa







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  • La guérison sera lente
    9 février 2006

    La monté du nationalisme xénophobe en russie est effectivement un phénomène inquiétant surtout si on regarde les chiffres du dernier bilan de recensement du nombre de jeunes skinheads du pays. Un reportage récent de la télévision canadienne francaise estimait le nombre de cranes rasés aux alentours de 15000. Chose qui n,est pas tres rassurante puisque ces 15000 extremistes sont en grande majorité réperotirés dans l’ouest de la russie dans les villes avoisinantes de St-petersbourg et Moscou. Le climat de terreur qui reigne dans les rues de la Russie a de quoi faire froid dans le dos quand on pense que ces 15000 jeunes sont en majorités prêts à tuer un enfant avec fierté pour la "progression" de la Russie. Ils affirment que "Le but du mouvement skinhead est de nettoyé la russie du mal" comme l’affirme un membre du mouvement dans un video propagandiste dont vous trouverez la source dans les liens ci-dessous.

    Phénomène encore plus inquiétant, ces jeunes ont des camps d’entrainement où on leur apprend comment tuer à mains nues. Le bruit court que ces jeunes se seraient même entrainer dans les salles d’entrainement de la Police russe. Je ne voudrais pas alerter les communautés juives et/ou immigrées de la russie, mais je ne crois pas que vous ayez une grande appuie des authorités locales.

    Un article du magasine "courrier international" daté du 19 février 2004 relate que les policiers n’ont pas osé intervenir lorsque les skinheads ont envahis pour la DEUXIÈME fois en QUATRES jours le village de Datchnoïé sous prétexte que le village ne faisait pas partie de leur zone d’intervention... Si ca c,est du soutient... Rappelons nous que cet évenement tragique avait couté la vie à une fillette tadjike de 5 ans. C’est finalement le OMON qui avait pris en charge d’intervenir contre le groupe fascisant, mais celui-ci avait renoncé a poursuivre les skinheads après que ceux-ci se soit réfugiés dans les bois. Ce comportement est-il digne des forces "spéciales" d’intervention ? Bien sur les policiers ont attrapés plusieurs assaillants par la suite, mais est-ce que les choses se seraient passé ainsi si la mort de la fillette n,avait pas autant suscité l’émoi du public ? Jen doute...

    Si le nombre de personnes s’affichant skinheads a atteint le 15000, imaginez le nombre de personnes qui appuient ces gestes et qui seraient pret à voter pour l’élection d’un gouvernement en faveur de la déportation ou de tout autre parti d’extreme droite... Aussi malheureux que cela puisse être, la xénophobie prend de plus en plus d’ampleur et tant que les authorités russes n’auront pas les couilles (si vous me permettez l’expression) d’affronter le problème, les communautés non-russes devront continuer de regarder mourir leurs enfants au nom du patriotisme Russe et de la fierté blanche.



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