« La barbichette de la chèvre... »

BILLET DU 1ER JANVIER 2006
publié le dimanche 1er janvier 2006
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Bonjour,

Un proverbe Yiddish dit avec subtilité et humour la chose suivante : « La chèvre a une barbichette, pourtant ça ne fait pas d’elle un Rabbin ». Ce proverbe est la version juive de « l’habit ne fait pas le moine ». Je pensais à ce proverbe en lisant, dans la dernière parution d »Actualité Juive » la rubrique du « courrier des lecteurs » dans laquelle un habitant du Sud de la France, dont la communauté est apparemment en mal de Rabbin, se désespérait de voir arriver de Paris des Rabbins tout juste sortis du Séminaire rabbinique de la rue Vauquelin et n’ayant pas, selon lui, les compétences requises pour devenir le Chef religieux d’une communauté.

Ces derniers mois, la question s’est posée pour l’islam en France de la formation des Imams. Souvenez-vous à l’heure des rétrospectives que la question était d’avoir des Imams qui soient francophones lorsqu’ils ne sont pas français. Le fait est qu’à l’exception d’une toute petite poignée d’Imams, la représentation de l’Islam en France est laïque, notamment par la voix des Recteurs. C’est qu’il n’existe pas en France de formation académique des imams et que leur nomination ne répond pas toujours à des normes codifiées.

Mais pour le Clergé, qu’il soit chrétien ou juif les choses sont très clairement identifiées. La formation est généralement de cinq années avant d’obtenir une ordination. Pour le Judaïsme, la formation est centralisée à Paris, rue Vauquelin. Si les critères d’entrée ne sont pas très stricts, l’examen de sortie l’est en revanche. Qu’attend t-on d’un Rabbin au terme de ses études ? Qu’il soit érudit dans les domaines de la Halakhah, de la Loi juive et qu’il puisse répondre aux questions quotidiennes posées par ses fidèles. C’est déjà beaucoup direz-vous mais voila, pour beaucoup cela n’est ni suffisant ni satisfaisant.

Car le Séminaire rabbinique aujourd’hui, sans remettre en cause l’excellence de son enseignement, semble négliger dans ses programmes pédagogiques des aspects concrets auxquels les futurs Rabbins seront confrontés. Très récemment le Séminaire Israélite de France annonçait son intention d’enseigner la Shoah. 60 ans après l’on pourrait dire qu’il était temps. La génération des survivants de la Shoah s’éteint sans avoir trouvé de Rabbins consistoriaux à qui parler à l’exception notable du regretté rabbin Charles Liché z’l. Le Séminaire rabbinique est souvent jugé comme étant une Yeshivah sans autres prétentions. Mais qu’est t-il demandé à un Rabbin aujourd’hui à l’heure de l’Internet où chacun vient y glaner les réponses cherchées aux questions les plus subtiles ? Tout d’abord un guide, quelqu’un qui dans une société tourmentée saura donner des éléments de réponses et un sens à une vie. Un homme qui soit en prise avec les réalités vécues par ses fidèles : le chômage, la précarité sociale, les accidents de la vie comme la crise dans un couple, les problèmes identitaires, l’éducation des enfants.... On ne peut prétendre que toutes les questions trouvent des réponses dans des codes de Loi séculaires. Cela implique une connaissance de la société, de l’environnement dans lequel nous vivons, une connaissance aussi de la vie associative juive et non-juive pour pouvoir mieux orienter les uns et les autres. Mais c’est aussi une connaissance des autres religions qui est souhaitable. En représentant moins d’un pour cent de la population nationale, la communauté juive ne peut pas feindre d’ignorer les autres. Le dialogue interreligieux est probablement un enjeu majeur dans les années à venir. Cela implique donc un intérêt pour les autres religions en prenant le temps d’aller à leur rencontre.

Loin de moi l’idée de vouloir stigmatiser un enseignement défaillant dans la formation des Rabbins en France. Mais force est de constater que l’orientation pédagogique doit être revisitée. De nombreuses disciplines auraient leur place dans ce cursus : apprendre à rédiger un sermon, avoir des notions élémentaires de psychologie, savoir accompagner une famille en deuil au-delà du simple rituel, avoir un Rabbin référent qui puisse guider le jeune rabbin dans ses premiers pas en lui servant de modèle, développer des qualités d’écoute lors d’un entretien....Les chantiers sont vastes. Des premiers pas ont été accomplis, notamment par le Grand rabbin de Paris David Mesas, en proposant une forme de formation continue en donnant la possibilité aux Rabbins de s’intéresser aux questions d’éthique et de science contemporaines.

Les juifs de France ont besoin d’être fiers de leurs Rabbins et de voir en eux des hommes parmi les hommes qui peuvent les représenter et les éclairer. La première chose que l’on attend de dignitaires religieux, c’est précisément qu’ils soient dignes de l’être.

Shavouah tov, bonne semaine à tous et à dimanche prochain.



Gabriel Farhi
Rabbin
AJTM - Alliance pour un Judaïsme Traditionnel et Moderne
Aumônier israélite des hôpitaux de l’AP-HP
Chroniqueur sur Judaïques FM 94.8




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