Le testament d’Ytzak Rabin

publié le jeudi 17 novembre 2005
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Quand on se penche sur les événements de fin octobre-début novembre, on voit que le Premier ministre d’Israël, Ariel Sharon, a de nouveau annoncé la poursuite de la construction du mur de séparation entre Israéliens et Palestiniens. Dans le même discours, il a cependant réaffirmé son soutien indéfectible au processus de paix dans la région. Et en réponse à l’attentat suicide à Khadera, à la fin du mois d’octobre, l’Etat hébreu a lancé une série de représailles musclées...

Comment pour autant ne pas se souvenir des paroles de l’ancien Premier ministre israélien, Yitzhak Rabin, disant : "Nous lutterons contre la terreur comme s’il n’y avait pas de négociations de paix. Et nous mènerons les négociations comme si la terreur n’existait pas". C’est justement la phrase qu’a citée récemment le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, à l’issue de ses négociations avec la direction palestinienne à Ramallah, le jour même de l’attentat sanglant à Khadera. Le chef de la diplomatie russe a souhaité aux Palestiniens et aux Israéliens de suivre l’exemple d’Yitzhak Rabin.

Dix années se sont écoulées depuis le jour de la disparition tragique d’Yitzhak Rabin, assassiné le 4 novembre 1995, le jour du shabbat, à l’issue d’un rassemblement en faveur de la paix à Tel-Aviv. Selon la version officielle, il a été tué par Ygal Amir, étudiant d’une Université religieuse. Depuis, chaque anniversaire de la mort de Rabin marque une nouvelle étape dans la révision de tout ce qui se passe au Proche-Orient. Année après année, les gens en Israël et en Palestine se demandent si Rabin a eu raison ou tort de serrer la main du président de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), Yasser Arafat, sur la pelouse de la Maison-Blanche à Washington en septembre 1993.

"De toutes les mains dans le monde, ce n’était pas celle que j’aurais voulu ou même rêvé toucher", se souvenait par la suite Yitzhak Rabin. Quoi qu’il en soit, il l’a fait. Debout sur la pelouse de la Maison-Blanche, le Premier ministre israélien a dit alors, paraphrasant les Saintes Ecritures : "Le temps de la paix est venu. Nous autres, soldats qui sommes revenus des guerres les vêtements tachés de sang, nous qui avons vu mourir nos parents et nos proches, nous qui sommes venus d’un pays où les parents enterrent leurs enfants, nous qui avons combattu contre vous, Palestiniens, nous disons maintenant haut et fort : assez de sang et de discorde !". Fils d’une famille de la Russie tsariste (son père était d’Ukraine et sa mère de Biélorussie), Yitzhak Rabin aura souvent été le premier : premier Premier ministre - sabra (né en Israël) et le plus jeune aussi, à l’époque (à l’âge de 52 ans), premier général à la tête du gouvernement. Et, surtout, il fut le premier à signer des accords de paix avec les Palestiniens. Cela lui aura valu le Prix Nobel de la paix, qu’il avait partagé à l’époque avec Shimon Perez, alors ministre israélien des Affaires étrangères, et Yasser Arafat. Encore du vivant de Rabin et d’autant plus après sa disparition, certains estimaient ces accords erronés et même dangereux. Un reproche formulé du côté aussi bien israélien que palestinien. On prétendait et l’on prétend toujours qu’ils renferment des pièges pour la poursuite du processus de paix. De surcroît, une partie des Israéliens accusent Rabin du fait que le processus de paix n’a pas apporté la sécurité à Israël, que les attentats se sont multipliés et que les Palestiniens ont pu se doter légalement d’armes. Néanmoins, c’est justement la volonté de garantir la sécurité qui avait poussé Yitzhak Rabin à entamer des négociations avec les Palestiniens. Cette même volonté inspire aussi Ariel Sharon. La situation en Israël, en 1992-1995, ressemble beaucoup à celle que l’on peut observer aujourd’hui. En effet, les négociations que Rabin menait avec les Palestiniens, les Syriens et d’autres partageaient le pays en deux camps. D’énormes manifestations se déroulaient pour protester contre le départ de l’Etat hébreu des territoires occupés. La Knesset était déchirée par des conflits intestins. Tout cela ressemble beaucoup aux développements de l’été 2005 quand Ariel Sharon a mis en oeuvre son plan de retrait des colonies juives de la bande de Gaza et d’une partie de la Cisjordanie. Et tout comme en 2005, il y a dix ans, les démarches tendant à la paix étaient suivies de bombes qui explosaient en Israël. En réponse, Israël adoptait des mesures militaires et suspendait les négociations. Dans ce sens, Rabin la "colombe" n’a pas été moins dur que Sharon le "faucon". Mais l’esprit humain garde en mémoire ce qui l’arrange.

Quoi qu’il en soit, il y a un point qui distingue bien Rabin et Sharon. C’est Israël lui-même, c’est-à-dire Israël d’aujourd’hui et Israël du début des années 1990. Ces douze dernières années, les Israéliens ont vécu la désillusion des négociations de paix. Tant les Israéliens eux-mêmes que les Palestiniens sont déçus. L’euphorie et les illusions d’autrefois ont disparu. Ce n’est pas un hasard en effet si, à la différence de Rabin, Sharon nie toute possibilité de "négocier sous le feu". Sa tactique est celle d’un homme qui comprend que la confrontation est sans issue, mais qui ne croît pas que la coexistence soit possible pour autant. Or Rabin, lui, y croyait.

Et c’est justement cette foi qui a ouvert la voie vers la paix pour les Palestiniens et les Israéliens. Et c’est sans doute l’héritage le plus précieux de Rabin. Grâce à son courage, les leaders, qu’il soient israéliens ou palestiniens, "faucon" ou "colombe" n’ont plus d’autre solution que la paix. Y compris Ariel Sharon. Il reste seulement à savoir quel chemin il empruntera pour atteindre cet objectif final. Ce chemin est aujourd’hui moins évident qu’autrefois. Qu’est-ce qui est le plus précieux, les accords impossibles à réaliser ou la sécurité, garantie par la force ? Pour l’instant, il n’y a ni sécurité réelle ni accords opérationnels. Il n’y a que le testament de Rabin - "laissez une chance à la paix".

Marianna Belenkaïa, RIA Novosti







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