La Maison de Nina

de Richard Dembo avec Agnès Jaoui et Charles Berling
publié le jeudi 20 octobre 2005
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Sorti en salles ce mercredi 12 octobre, le film LA MAISON DE NINA de Richard Dembo (décédé en novembre 2004 alors qu’il terminait le montage du film), retrace l’histoire des maisons qui ont accueilli en 1944 les enfants juifs cachés et les enfants rescapés des camps.

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Synopsis

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Créées dans l’urgence de la Libération, les maisons d’enfants ont accueilli dès 1944 les gamins sans famille, cachés dans la France profonde ; puis dès juin 1945, les enfants déportés, survivants des camps de concentration.

Des milliers d’enfants, parmi lesquels Elie Wiesel, s’y sont reconstruits.

L’action du film se déroule entre septembre 1944 et janvier 1946. En racontant l’apprentissage de l’espoir, comment revivre après la catastrophe et l’anéantissement, ce film ne parle pas du passé mais de l’avenir. C’est un hymne à la vie et au bonheur d’être vivant.


Entretien avec Agnès Jaoui

Comment êtes-vous arrivée sur le projet ?

Mon agent Jean-François Gabard m’a fait passer le scénario du film. J’ai pleuré dès la dixième page, quand Nina va chercher le petit Jules-Marie chez le couple qui le cache. J’ai fermé le scénario en me disant que je ne pouvais pas dire non, voilà. En même temps, l’aspect religieux me posait éventuellement un problème. J’ai rencontré Richard Dembo et je lui ai tout de suite dit : "Je voudrais qu’une chose soit bien claire : je suis tout à fait laïque". Il m’a répondu "Personne n’est parfait !" et on a rigolé. Pour moi, Nina est un personnage laïc et il me l’a confirmé. C’était important qu’on soit d’accord là-dessus, la religion est l’une des solutions pour ces enfants mais pas LA solution.

Nina fait d’ailleurs les gestes de la religion sans leur conférer une valeur religieuse. C’est davantage un rituel pour renouer le lien entre les enfants et leurs racines...

C’est exactement ça et c’est ce qui me plaisait aussi beaucoup dans le film. Le film raconte vraiment comment réapprendre à vivre après l’horreur, comment retrouver un sens à la vie ; ça peut être grâce à un idéal religieux ou grâce à un idéal politique... J’ai vu des photos prises dans ces maisons. Les enfants rient, la vie l’emporte. C’est la question de la résilience dont parle Boris Cyrulnik. C’est pour ça que le film raconte aussi n’importe quel génocide y compris les génocides actuels. "La Maison de Nina" raconte la transmission et la reconstruction.

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Comment vous expliquez-vous que l’on ait si peu parlé de ces maisons de l’espoir et des enfants rescapés des camps ?

Je ne me l’explique pas et je trouve ça dommage. Comme je trouve qu’il manque des films sur comment les Allemands ont vécu après la défaite, les anciens nazis, ou les allemands ordinaires, entraînés malgré eux dans l’horreur. Il y a "Le Choix de Sophie" ou "Welcome in Vienna", mais c’est peu pour un sujet si riche. Comment revient-on à la vie, que l’on soit dans le camp des vaincus ou des vainqueurs ? Je ne m’explique qu’une chose : visiblement, il faut cinquante ans de déni avant de pouvoir parler du passé. On voit bien qu’il y a un laps de temps où tout le monde est anesthésié par sa propre culpabilité. Et si les déportés n’arrivaient pas à parler, c’est aussi parce qu’on ne voulait ou ne pouvait pas les entendre. Notre propre culpabilité était trop forte. Participer à la mise en lumière de cet aspect de la guerre vous touchait personnellement ?

Ca me touchait personnellement dans le sens où je suis juive. Mais d’un autre côté, je suis juive de Tunisie, donc on n’a pas du tout vécu les choses de la même façon, même si ça fait partie d’une histoire commune. C’est aussi le personnage de Nina qui me touchait. D’autant plus qu’il se trouve que cette femme a vraiment existé, que je l’ai rencontrée et qu’elle est incroyable. Niny, quand elle te regarde, c’est vraiment toi qu’elle regarde, l’être humain. Elle s’en fout de savoir qui tu es, ce que tu fais, elle n’a pas peur de l’autre. Elle raconte les choses sans pathos. C’est fort de se dire que des gens comme elle existent. J’avais vraiment envie de me confronter à un rôle pareil mais ce n’était pas évident.

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Qu’est-ce qui n’était pas évident ?

De jouer quelqu’un de bon ! C’est tellement intérieur la bonté. C’est la première fois que je joue un personnage gentil, maternel, enveloppant... C’est moins facile que de jouer la méchanceté ou des états de crise. Nina est bonne du début à la fin dans le film, tu ne peux pas t’appuyer sur un mouvement, une évolution. Pour incarner le personnage, j’avais tout le temps envie d’avoir des objets dans les mains, d’être en train de faire des choses, d’être dans le travail. Mais ce n’était pas ce que voulait Richard. Il recherchait quelque chose de plus statique, qui correspond à sa manière de composer ses plans. Il suffit de voir La Diagonale du fou pour comprendre que la mise en scène de Richard repose sur une forme hiératique et je me suis bien sûr pliée à son style. Mais pour moi, c’était plus difficile de jouer comme ça. Il y avait aussi la question du pathos, savoir doser les larmes et les sentiments. Comme quand Nina découvre les images des camps...

Vous allez plutôt dans le sens du " moins " que du "trop" de pathos...

Oui, parce que Niny est comme ça et que je voyais le personnage comme ça. Nina n’a pas le temps de s’apitoyer, elle a toujours une situation concrète à résoudre. Elle a en charge 60 mômes, c’est du travail. Et puis c’est ça qui l’aide à ne pas s’écrouler. Nina n’a pas d’enfant elle-même mais cela ne l’empêche pas de savoir mettre une limite entre elle et ces enfants qui ne sont pas les siens. Elle est à la fois la mère de tous et de personne. Elle ne confond pas sa place et celle d’une vraie mère.

Comment avez-vous vécu le tournage avec les enfants ?

J’avais déjà eu l’expérience avec les deux petites filles d’Une femme d’extérieur. C’était différent, mais j’avais déjà senti le plaisir à tourner avec des enfants. C’est crevant mais c’est régénérant aussi. Les enfants sont plus ou moins habiles, plus ou moins concentrés mais ils apportent de la vie dans le jeu et j’aime beaucoup ça. Ils sont le contraire du type d’actrice que je suis. Moi, je suis assez cérébrale alors qu’eux ne réfléchissent pas. Ils filent à cent à l’heure, ils t’obligent à t’adapter.

En même temps, ce qui est passionnant, c’est de voir comment ils ont déjà le métier en eux. Ce sont déjà des petits acteurs. C’était drôle aussi de les entendre parler du métier. Il y en avait qui me disaient : "Pour être acteur, il faut aller chez un agent, c’est ça ?" J’avais envie de leur répondre : "Oui mais bon, il faut d’abord prendre des cours de théâtre !". Mais en fait, c’est vrai que ça se passe pas comme ça pour les mômes. Souvent, ils sont tombés dedans quand ils étaient petits. Ils sont entrés dans le métier en faisant des films. Parmi eux, il y en avait qui avaient fait plus de films que moi

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Comment s’est passé le casting des enfants ?

Au départ Richard, avec Nora Habib et Brigitte Moidon, a cherché un peu partout mais il s’est rendu compte qu’il avait aussi besoin de mômes qui parlent vraiment yiddish, qui connaissent les traditions... Il en a donc trouvé beaucoup dans une école religieuse. Au départ, ils étaient presque aussi méfiants que lorsque leurs personnages débarquent dans la maison de Nina. Mais assez vite, on a eu des conversations sur tout : c’est quoi l’antisémitisme ? C’est quoi la religion ? C’est quoi croire ? C’est quoi être ouvert aux autres. C’était un dialogue très riche et à la fin du tournage, quand ils sont venus me dire au revoir, je n’arrivais absolument pas à m’arrêter de pleurer. Les garçons me regardaient et me disaient : "Tu pleures ?"... Mais je n’étais pas la seule à pleurer. On pleurait tous comme des madeleines. "La Maison de Nina" a été mon tournage le plus émouvant beaucoup beaucoup grâce à eux. Et aussi à cause du sujet ?

Ce qui est bizarre, c’est que l’émotion n’est pas venue de là où on l’attendait. Très vite sur le tournage, on a oublié la réalité de ce que nos personnages représentaient. C’était du genre : "Les déportés à gauche, les enfants cachés à droite." Pour ces enfants, tout ça s’est passé il y a des générations. Bien sûr qu’ils savent, qu’on en a parlé et que c’était complètement présent. Mais de manière dédramatisée. Par contre, ce qui était assez émouvant et surprenant, c’est comment le contexte religieux actuel a fait surface. Quand les enfants religieux repartaient le soir, ils étaient habillés normalement, en "jeunes", une casquette sur leur kipa. Puis j’ai compris qu’ils cachaient leur kipa à cause des problèmes éventuels qu’ils pouvaient rencontrer dans leur quartier. Le rapport parfois problématique à la religion se faisait également sentir quand je portais des décolletés, ou encore le vendredi soir, quand il y avait des pots de tournage et que certains jeunes ne venaient pas parce qu’ils faisaient shabbat. Et ils mangeaient cacher aussi bien sûr. À la régie, il y avait des musulmans qui, à la fin, étaient plus attachés aux petits que n’importe qui d’autre. Bref, les difficultés de vivre ensemble avec des croyances et des coutumes différentes se retrouvaient dans la réalité du tournage. C’était troublant.

En lisant le scénario, vous n’aviez pas conscience que le film ferait autant écho à des préoccupations contemporaines ?

Oui. Je savais que tout ça est encore vivant aujourd’hui mais je pensais ça davantage par rapport à la Shoah que par rapport à comment vivre la religion aujourd’hui. Moi, je suis plutôt anti-religieuse, anti-intégriste en fait. Je trouve que les intégrismes sont vraiment dangereux, aussi bien au Moyen-Orient qu’en Israël ou en France. Du coup, j’avais un peu tendance à mettre tout sentiment religieux dans le même panier. Or c’est vrai que sur ce film, il se trouve que j’ai aussi vu comment la religion pouvait donner de la force. Ces enfants issus d’une école religieuse sont d’un niveau intellectuel et culturel impressionnant. Tu sens qu’ils sont encadrés. Certains seront peut-être bousillés par ça mais il ne faut pas oublier que l’étude de la Thora est avant tout l’étude de la dialectique, du questionnement. C’était très frappant de voir qu’on pouvait parler de tout avec eux. Il n’y avait pas de tabous. Je me rappelle d’une conversation à table sur le prépuce et la signification symbolique de le couper ! C’était drôle. On a même eu des conversations sur le plaisir, sur la virginité. Tout ça fait réfléchir sur la religion : à quel moment ça enferme et rend sectaire, à quel autre ça structure et rend tolérant ? Dans le film, il n’y a pas de hiérarchie de la douleur entre les enfants rescapés des camps et les enfants cachés...

Quand on l’a rencontrée, Niny nous avait quand même dit à un moment : "Les enfants cachés, on ne les a pas assez écoutés." Mais c’est vrai que ce n’est pas ça que raconte le film...Quoique Nina dit aux enfants cachés d’être tolérants avec les enfants rescapés, qu’il faut faire shabbat pour eux... Dans ce sens, ils sont un peu "favorisés".

Vous avez été très présente au montage...

Oui, du fait de la mort de Richard en plein montage. Quand on a appris sa mort, on s’est tous réunis, y compris les enfants. On avait besoin de se voir, d’être ensemble. Ensuite, je suis partie à l’étranger quinze jours, et quand je suis revenue, il y avait un montage de 2h10, ainsi que la version longue de Richard. J’ai dit aux producteurs et à Jessica, la femme de Richard que je voulais bien aider au montage mais que c’était clair que ça resterait le film de Richard et que je ne voulais pas apparaître au générique. J’étais contente de faire ça. D’abord parce que j’adore le montage, que ce soit sur mes films ou ceux des copains. Souvent je passe les voir à ce moment-là. À l’étape du montage, tu redonnes vie à quelque chose. C’était encore plus vrai sur La Maison de Nina. J’avais l’impression de retrouver Richard, que l’on prolongeait l’aventure de son film. C’était agréable d’être réunis autour de ce montage. Même si la dernière semaine est devenue un peu plus difficile parce qu’il fallait prendre les décisions finales qui ne m’appartenaient pas puisque Jessica avait le "final cut".



David Levy
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