Les juifs soviétiques dans la guerre

publié le dimanche 15 mai 2005
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Le 9 mai 2005, le monde commémore le 60e anniversaire de la Victoire sur le nazisme. "Il nous faut une seule et même victoire pour tous, et nous l’obtiendrons quel qu’en soit le prix", dit une des chansons de guerre les plus populaires en Russie. Personne n’a jamais cherché à déterminer lequel des peuples de l’ancienne Union Soviétique a le plus contribué à la victoire sur le fascisme. A malheur commun, victoire commune. Seulement l’après-guerre a été si tragique en URSS que les exploits de nombreux héros et des faits historiques ont été passés sous silence. C’est pourquoi les générations qui n’ont pas connu la guerre en ont souvent une perception dénaturée.

Beaucoup de mythes sur la guerre ont trait aux Juifs, dont on dit qu’ils n’auraient que peu participé aux combats. Les historiens et les combattants ont toujours su la vérité, mais les mythes ont la vie dure...

Selon l’historien Ilia Altman, qui copréside la fondation Holocauste, pendant la guerre quelque 450 000 soldats et officiers juifs ont combattu dans les rangs de l’Armée Rouge. Ce qui représentait à peu près, à l’époque, un dixième de la population juive de l’URSS. Un pourcentage d’autant plus exceptionnel qu’une grande partie des Juifs vivaient dans les territoires occupés et ne pouvaient donc pas être mobilisés.

Il y avait mon grand-père parmi ces combattants, le lieutenant Semion Bravy, né en 1920. Il a combattu aux côtés du Héros de l’Union soviétique Nikolaï Kamanine (futur instructeur du premier groupe de cosmonautes soviétiques). Pendant près de la moitié de la guerre, les deux hommes ont volé à bord du même appareil : Kamanine aux commandes, mon grand-père en qualité de mitrailleur-radio. En mai 1945, l’avion de mon grand-père fut abattu - pour la deuxième fois depuis le début de la guerre - non loin de la frontière austro-hongroise, près du lac Balaton. Il en réchappa par miracle.

De 160 à 200 000 combattants juifs de l’Armée Rouge, selon les diverses estimations, ne sont pas revenus de la guerre.

Pour ce qui est du nombre de décorations militaires, les Juifs arrivent en quatrième position parmi les peuples de l’URSS, derrière les Russes, les Ukrainiens et les Biélorusses. Pour le nombre de Héros de l’Union Soviétique (150 combattants environ), ils sont cinquièmes, derrière les Tatars.

Parmi ceux à qui l’Etoile d’or de Héros de l’Union Soviétique a été décernée à deux reprises il y a David Dragounski, devenu par la suite général de corps d’armée. Le 22 juin 1941, date du début de la guerre, il se trouvait sur la frontière occidentale de l’URSS. En 1943, alors qu’il était hospitalisé après avoir été grièvement blessé, il apprit que les fascistes avaient fusillé son père, sa mère et ses deux soeurs. Ses deux frères sont tombés au front. Le 30 avril 1945, la brigade blindée du Juif David Dragounski opéra la jonction avec le corps blindé du Juif Semion Krivocheine. Berlin était encerclé. C’est pour ces combats que Dragounski reçut sa deuxième Etoile d’or et Krivocheine sa première. David Dragounski prit part au défilé de la Victoire le 24 juin 1945.

Les premières données concernant les Juifs ayant combattu sur le front pendant la Grande Guerre patriotique ont été publiées par le professeur Fiodor Sverdlov* au début des années 1990, après l’éclatement de l’URSS.

Selon Ilia Altman, les statistiques mettent à mal le mythe selon lequel, pendant la Grande Guerre patriotique, on aurait veillé à décorer le moins possible de Juifs tout comme l’idée que "les généraux juifs ne décoraient que leurs coreligionnaires". Bien que certains journalistes et anciens combattants continuent d’affirmer qu’en 1943 des instructions secrètes, le plus souvent orales, avaient été données pour écarter les Juifs des postes de commandement et limiter le nombre de Juifs proposés à des distinctions.

David Ortenberg, rédacteur en chef du grand quotidien militaire Krasnaïa zvezda (L’Etoile rouge) de 1941 à 1943 se souvient qu’au printemps de 1943 le chef du Département politique central de l’Armée Rouge, Alexandre Chtcherbakov, lui avait signifié : "Il y a beaucoup de Juifs dans votre rédaction... Il faut réduire ". Il lui avait alors répondu : "C’est déjà fait : les correspondants de guerre Lapine, Khatsrevine, Rozenfeld, Chouer, Vilkomir, Sloutski, Ich, Bernchtein et d’autres sont tombés au front. Je peux en licencier encore un : moi-même...". Le même mois il avait été démis de ses fonctions.

Sur le front, toutefois, les gens côtoyaient quotidiennement la mort et ne se préoccupaient généralement pas des questions ethniques. Le médecin juif Yakov Berchitski ramena de la guerre une épouse musulmane, la Tatare Raïssa. Ils avaient évacué ensemble les blessés, veillé la nuit dans les salles d’opération sans chercher à connaître l’appartenance ethnique de ceux qu’ils sauvaient. On leur avait proposé de les transférer à l’arrière, mais dans des endroits différents. Yakov et Raïssa avaient préféré rester en première ligne plutôt que d’être séparés.

A la fondation Holocauste, Ilia Altman a eu l’occasion de s’entretenir avec de nombreux anciens combattants, ce qui lui permet de dire que, dans l’ensemble, l’antisémitisme ne fut pas un phénomène de masse durant la guerre. La situation a quelque peu changé après 1944, avec la mobilisation d’hommes provenant de territoires précédemment occupés. Il s’agissait souvent de jeunes marqués par la propagande nazie. D’où leur hostilité vis-à-vis des Juifs.

Cependant, dans leur majorité les hommes restaient des hommes. "Même dans les camps de prisonniers, où la dénonciation d’un Juif pouvait faciliter l’existence, les hommes sauvaient leurs camarades, raconte Ilia Altman. Et quand un traître se manifestait, il était exécuté la nuit même. Grâce à ces personnes, beaucoup de Juifs ont survécu, sous une fausse identité, à l’enfer des camps". C’est à elles que, partout dans le monde, les Juifs adressent aujourd’hui leur reconnaissance.

Le 5 mai, comme tous les ans à Moscou, le titre de Juste parmi les Nations été décerné à quatre ressortissants russes. Ce titre est attribué par l’Institut israélien Yad Vashem à des personnes qui ont sauvé des Juifs pendant la guerre. Plusieurs milliers de personnes portent ce titre sur le territoire de l’ancienne URSS. La cérémonie coïncide avec la Journée du souvenir des victimes de l’Holocauste et des héros de la Résistance juive.

"Prétendre que les Juifs allaient à la mort comme les moutons à l’abattoir est un autre mythe", note encore Ilia Altman. "Tout le monde connaît l’histoire de l’insurrection du Ghetto de Varsovie, premier grand soulèvement armé dans l’Europe occupée par les nazis. A la même époque, dans pas moins de vingt localités de l’ancienne URSS, des Juifs en armes ou sans armes incendiaient leurs maisons, attaquaient les auxiliaires des Allemands, fuyaient les ghettos". En Biélorussie occidentale, des organisations clandestines opéraient dans plus de 70 % des ghettos, des caches d’armes avaient été constituées dans 40 % d’entre eux. "Seulement il n’a pas toujours été possible de les utiliser, souligne Ilia Altman. Beaucoup de jeunes gens hésitaient à déclencher une insurrection et à rejoindre les partisans pour ne pas livrer à une extermination immédiate leurs proches et les prisonniers du ghetto. Il n’était pas simple de passer à un acte de résistance".

Quoi qu’il en soit, une dizaine de détachements de partisans juifs opéraient sur le sol de l’ancienne Union Soviétique. Quelque 25 000 Juifs, dont beaucoup s’étaient échappés des ghettos, combattaient dans les détachements de partisans en Biélorussie, en Lituanie, en Ukraine et en Russie. Nombre d’entre eux dirigeaient des groupes de partisans. Le chef de la clandestinité, à Minsk, était Issaï Kazintsev. Une bonne centaine de sabotages ont été effectués sous sa direction. Le 7 janvier 1942, Issaï Kazintsev a été pendu dans un square de Minsk. Mais c’est en 1965, seulement, que le titre de Héros de l’Union Soviétique lui a été décerné à titre posthume.

Macha Brouskina, dix-sept ans, est considérée comme le symbole de la résistance des Juifs de l’ancienne Union Soviétique. Elle a été la première résistante exécutée en public par les fascistes en territoire soviétique occupé. Macha travaillait dans une infirmerie accueillant les prisonniers de guerre soviétiques et elle aidait à s’évader ceux qui étaient remis sur pied. Un des fuyards fut repris et dénonça la jeune fille et ses camarades. Le 26 octobre 1941, Maria et ses camarades furent exécutés dans le centre de Minsk. Une photo prise par les nazis pendant le supplice figure dans de nombreux livres d’histoire. Cependant, jusqu’à la fin des années 1960, le nom de cette jeune fille est resté inconnu. Des journalistes ont fini par l’identifier, mais son nom n’est mentionné que depuis peu. La mère de Macha est morte dans le Ghetto de Minsk, un mois après son exécution.

Selon Ilia Altman, près de 2 825 000 Juifs ont trouvé la mort, sur les quelque 3 000 000 qui habitaient les territoires occupés de l’Union Soviétique.

"Les personnes que vous recherchez ne sont plus en vie", stipule un certificat délivré par l’administration de la ville d’Ossipovitchi, en Biélorussie. Que la soeur de ma grand-mère a conservé jusqu’à sa mort. Dans notre famille on n’évoquait presque jamais ceux qui, à la veille de la guerre, étaient restés en Biélorussie et en Ukraine (à l’intérieur du périmètre des anciennes régions juives de la Russie tsariste, puis dans les zones d’occupation nazies). Aucun d’entre eux n’avait survécu.

"Cher ami Moïsseï Markovitch et chère soeur. Le 14 novembre 1941, ma regrettée mère mourait des mains des criminels allemands. Ce jour-là, à cinq heures du matin, ils avaient commencé à exterminer la population juive de notre ville. Le soir venu, neuf mille personnes avaient été massacrées : hommes, femmes, enfants... J’ai toujours devant les yeux l’image de ma mère morte, qui jusqu’à son dernier souffle avait évoqué ses enfants. Une de nos connaissances, qui avait réussi à s’enfuir au dernier moment, a raconté que sur le chemin conduisant au supplice, ma mère n’avait pas cessé un seul instant de parler de nous. Ses dernières paroles ont été : "Grâce à Dieu mes enfants sont restés en vie. Ils ne sont pas ici".

Ces lignes ont été écrites le 14 novembre 1944 par Vladimir Chteinberg, qui avait pu fuir un des nombreux ghettos aménagés en Biélorussie. En 1942, il avait rejoint les partisans avec un groupe de jeunes Juifs. Sous-lieutenant, chef d’une section d’éclaireurs, il a pris part à la libération des Républiques baltes. Il a été tué en 1945. A l’âge de vingt ans.
Cette lettre et bien d’autres encore, écrites par des Juifs durant la guerre, seront prochainement publiées par le Centre russe Holocauste. Ces dix dernières années, des anciens combattants ou leurs familles ont fait parvenir au centre quelque 400 lettres écrites sur le front, à l’arrière, en évacuation, dans Leningrad assiégé, les ghettos, les détachements de partisans. Un recueil inédit dans lequel on pourra lire des lettres datées du 22 juin, jour du début de la Grande Guerre patriotique, et du 9 mai, jour de la Victoire. Beaucoup de leurs auteurs sont morts ou ont été portés disparus. Certaines lettres ont été rédigées en yiddish, langue maternelle des Juifs d’Europe orientale.

A l’époque de l’URSS, il était fréquent d’éditer des recueils de lettres d’anciens combattants, , mais aucun n’avait encore jamais été entièrement consacré aux Juifs. "Chaque peuple a droit au souvenir, a droit de s’enorgueillir de ses héros", souligne Ilia Altman.

Marianna Belenkaïa

* Fiodor Sverdlov est né en 1921, à Kharkov (Ukraine). Après ses études secondaires, il entre dans une école d’artillerie et terminera, par la suite, l’Ecole d’artillerie de Leningrad. Pendant la guerre il commande une batterie, puis un bataillon d’artillerie. Il est blessé à trois reprises. Après la guerre, il suit les cours de l’Académie militaire Frounze et en devient l’un des enseignants. La plupart de ses livres sont consacrés aux exploits accomplis par des combattants juifs pendant la Grande Guerre patriotique de 1941-1945. On lui doit notamment Des téméraires dans les rangs (sur les Juifs Héros de l’Union Soviétique), Les généraux juifs, Les exploits des combattants juifs.







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