Pourquoi les nazis sont considérés comme des héros en Lettonie

publié le mardi 19 avril 2005
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Les autorités de Riga, capitale de la Lettonie, ont de nouveau autorisé, cette année, la manifestation des anciens légionnaires de la Waffen SS. Ils ont donc défilé solennellement, en grand uniforme, sous les drapeaux à croix gammée, du centre de la ville vers le monument à la Liberté.

C’est ainsi qu’ils ont célébré le 16 mars 1943, date de la création de la légion des SS lettons. Ce défilé, dont le Club 415, organisation d’extrême droite, a eu l’idée, a lieu depuis cinq ans avec la bénédiction de la municipalité de Riga.

On connaît les actions de la Waffen SS pendant la guerre. Ses hommes exterminaient tous les non Allemands et les non Lettons, ils ont construit des camps de concentration et ont brûlé dans les fours crématoires les représentants des "races inférieures", Russes, Polonais et Juifs. Aujourd’hui, ces anciens bourreaux touchent une pension militaire confortable, contrairement aux anciens détenus des camps fascistes qui n’ont rien obtenu.

Une brève excursion à Riga avec un bon guide ne fera qu’accroître le désarroi éprouvé par un observateur étranger face au déchaînement des humeurs nazies : inscriptions antisémites dans des cimetières juifs, tapis arborant des croix gammées dans des vitrines de magasin, passants portant des croix gammées autour du cou.

Cela ne semble pas gêner la présidente Vaira Vike-Freiberga. Sinon, elle n’aurait pas profité des récentes cérémonies dans l’ancien camp fasciste de la mort d’Auschwitz pour distribuer elle-même un livre sur l’Histoire de la Lettonie au XXe siècle, dans lequel le camp de concentration de Salaspils, connu comme l’"Auschwitz letton", figure sous le vocable de camp d’éducation par le travail.

Les exemples d’encouragement de l’idéologie nazie par l’Etat sont légion. Dans ces conditions, pourquoi la Lettonie a-t-elle été jugée digne d’appartenir à l’Union européenne et à l’OTAN, organisations qui proclament leur attachement aux valeurs démocratiques de l’Europe d’après-guerre ?

Il y a de quoi s’étonner. Car les SS lettons ont combattu aux côtés de l’Axe des pays considérés comme des ennemis par tous les Etats qui signèrent en premier la Charte des Nations Unies. Les unités lettones, qui se sont volontairement placées sous le commandement allemand pendant la guerre, ont réellement combattu la coalition anti-hitlérienne, aussi bien sur le front de l’Est que sur le front de l’Ouest.

Bien entendu, la communauté européenne a depuis longtemps fait sien le noble mot d’ordre de réconciliation entre les pays qui se trouvaient de part et d’autre du front pendant la Seconde Guerre mondiale. Mais cela ne signifie nullement qu’il faille remettre en question le caractère inhumain du régime hitlérien et de ses acolytes. Ce jugement a été inscrit une fois pour toutes dans l’histoire mondiale par le tribunal de Nuremberg.

D’ailleurs, Riga fait preuve d’une étonnante amnésie historique. Ainsi, les autorités lettones s’indignent du prétendu "génocide" commis après la guerre en Lettonie par la faute d’un "empire totalitaire étranger", mais passent sous silence la catastrophe ethnique de 1941. Entre le départ des autorités soviétiques et l’arrivée des unités hitlériennes, en effet, les nationalistes lettons ont eu le temps d’exterminer et de dépouiller des dizaines de milliers de Juifs lettons. Génocide monstrueux commis par des citoyens de la Lettonie contre d’autres citoyens de la Lettonie.

L’extermination a été féroce : sur les 85 000 Juifs qui vivaient dans ce pays, seuls 500 ont survécu à la guerre. La localité de Rumbola est devenue pour toujours le symbole de l’histoire tragique de la Lettonie : en deux semaines, 30 000 Juifs y ont été transférés du ghetto de Riga, placés devant des tranchées et abattus à la mitrailleuse. Peut-être que certains de ceux qui sont considérés aujourd’hui en Lettonie comme des héros se trouvaient parmi les bourreaux...

Il n’est pas étonnant que la protection accordée par l’Etat au nazisme s’accompagne aujourd’hui de manifestations de plus en plus ostensibles d’antisémitisme. Ainsi, le parti "Aïzsarg", qui avait aidé les hitlériens à lancer les pogroms contre les Juifs à Riga pendant la guerre, commence à jouer un rôle important dans la société. Selon certaines rumeurs, les antisémites auraient déjà commencé à dresser des listes. Qu’est-ce qui pousse donc les autorités lettones à soutenir, aujourd’hui, une idéologie nazie incompatible avec le troisième millénaire comme avec l’Europe unie ?

Ce n’est pas un mystère. Les ultra nationalistes lettons vivent toujours dans un monde fantasmagorique de mythes et d’humiliations historiques, réunis sous le terme d’"occupation soviétique". Cela rappelle les douleurs fantômes des amputés. L’Union Soviétique n’existe plus depuis longtemps mais, pour la Lettonie qui a retrouvé son indépendance, la Russie fait office de membre amputé. Les douleurs fantômes et les offenses qui perdurent depuis l’époque soviétique tourmentent toujours les hommes politiques lettons exagérément sensibles, qui se vengent de leurs complexes en pratiquant une politique d’apartheid à l’égard des russophones et en érigeant les nazis au rang de héros.

Ce faisant, aucun dirigeant letton ne se rend compte du fait que les Russes ont pâti du communisme autant que les peuples baltes. Et le communisme, en URSS, a été incarné aussi par des Lettons.

Les "francs-tireurs lettons" constituaient un des piliers du régime de Lénine. Les "tchékistes" lettons ont "dékoulakisé" avec zèle les paysans russes de la région de Tambov. Il est impensable d’imaginer que les Russes avancent des griefs aux générations actuelles de Lettons en invoquant ces actions. Pourtant, selon la logique des partisans de la discrimination ethnique et de la justification du nazisme, ils devraient le faire. Par conséquent, les références de Riga aux faits historiques ne sont pas, comme on le voit, aussi incontestables que la Lettonie veut bien le dire.

En fait, la Lettonie se trouve aujourd’hui à la croisée des chemins. Le premier, improductif, consiste à se servir de l’UE comme d’un rempart derrière lequel on peut s’abriter pour éviter la juste critique de la communauté internationale. Dans ce cas, on peut s’attendre à ce que Riga poursuive sa politique de justification du nazisme et de répression des russophones. En même temps, les autorités lettones continueront à ressasser leurs humiliations historiques, à exiger une compensation matérielle pour on ne sait quel "préjudice" causé par leur appartenance à l’URSS et à insister pour qu’on leur présente des excuses.

En retour, elle perdra son prestige au sein du club européen où elle est entrée la tête haute. On ne peut pas exclure non plus des manifestations d’ostracisme de la part des membres de l’UE qui n’apprécient ni cet amour ardent pour l’idéologie nazie, ni les violations des droits des minorités ethniques.

Le deuxième chemin, le seul juste, passe par la mise en œuvre de la riche expérience qu’a l’Union européenne de la préservation des valeurs démocratiques, par une application qui prenne en compte les problèmes intérieurs. Ce qui pourrait inciter la Lettonie à abandonner la réhabilitation des bourreaux et des criminels de guerre, la révision du bilan de la Seconde Guerre mondiale et la rhétorique antirusse qui en découle.

Quel chemin choisira la Lettonie ? La décision prise doit être digne de son nouveau statut de membre du club européen des 25.

Bien des choses dépendront également de la volonté de l’Union européenne élargie. Il est souhaitable que le désir d’aider la Lettonie à aligner sa démocratie sur les normes européennes authentiques prévale sur le penchant de certains fonctionnaires de Bruxelles à donner l’absolution à la Lettonie face aux critiques qui parviennent de l’extérieur.

Vladimir Simonov







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