En Europe, une fixation malsaine sur Israël

publié le dimanche 20 février 2005
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Par Robin Sheperd, Bratislava, Slovaquie. Publié le 30 janvier 2005, Washington Post.

Traduction française de Simon Pilczer, volontaire de l’IHC


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Cela peut n’avoir pas été apparent en surface, mais la commémoration récente en Europe du 60ème anniversaire de la libération d’Auschwitz était inondée d’ironie. Au moment même où l’ancien monde rappelle avec passion les horreurs des camps de la mort d’Hitler et fait le serment de ne jamais oublier le génocide nazi des Juifs, il adopte aussi une attitude antagoniste de façon croissante - et alarmante - envers l’état juif qui a surgi des cendres de la deuxième guerre mondiale.

Alors que le conflit du Moyen-Orient s’enflamme, de plus en plus d’Européens se dressent contre Israël. Un nombre croissant souscrit à la conviction que l’impasse entre les Israéliens et les Palestiniens est la source de la plupart des malaises du monde d’aujourd’hui, et que la faute pour tout cela repose entièrement sur Israël... et par extension, sur son plus ardent allié, les Etats-Unis. Comme le Président Bush recherche des bases communes avec l’Europe pour son second mandat, il ferait bien de mieux se familiariser avec cette réalité. Car aussi sûrement que le conflit israélo-palestinien divise Juifs et Arabes, il divise aussi Européens et Américains. Si vous cherchez les causes à la racine de la rupture transatlantique croissante qui va au-delà des clichés faciles sur l’unilatéralisme américain, il est temps de s’asseoir et de prendre note.

Allez à un dîner à Paris, Londres ou dans toute autre capitale européenne et observez comment les choses se passent. Le sujet de la conversation peut être l’Irak, il peut être George Bush, il peut être l’Islam, le terrorisme ou les armes de destruction massive. Cependant il en ressort, vous pouvez en être sûr que cela se terminera inévitablement, et souvent irrationnellement - par la dissection de la situation au Moyen-Orient et une condamnation des actions israéliennes dans les territoires occupés. Je ne compte plus le nombre de fois où j’ai vu cela. La sympathie européenne pour les Palestiniens se situe à un niveau élevé, alors que l’hostilité envers Israël est souvent palpable.

Et la colère atteint de nouveaux et troublants niveaux : un sondage parmi 3.000 personnes publié le mois dernier dans l’université allemande de Bielefeld a montré que plus de 50 % des répondeurs ont placé un signe d’égalité entre la politique d’Israël à l’égard des Palestiniens et le traitement nazi des Juifs. Soixante-huit pour cent des enquêtés croyaient spécifiquement qu’Israël mène une « guerre d’extermination » contre le peuple palestinien.

L’Allemagne n’est pas la seule à partager ces sentiments choquants. Ils ont été exprimés ailleurs, et souvent par des personnages importants. En 2002, l’écrivain portugais titulaire du prix Nobel José Saramago a déclaré « ce qui arrive en Palestine est un crime que nous pouvons mettre sur le même plan que ce qui est arrivé à Auschwitz ». En Israël juste le mois dernier, Mairead Corrigan Maguire, la titulaire irlandaise du prix Nobel de la Paix de 1976, a comparé les armes nucléaires suspectées du pays, à Auschwitz, les désignant comme des « chambres à gaz perfectionnées ».

De plus, dans un sondage Eurobaromètre de novembre 2003, une majorité d’Européens a désigné Israël comme la plus grande menace pour la paix du monde. Globalement, 59 pour cent des Européens ont placé Israël au sommet, avant des pays tels l’Iran et la Corée du nord. En Hollande, ce nombre a atteint 74 %.

Les perceptions d’Israël aux USA, dans le même temps, contrastent énormément. Un sondage du groupe Martilla communications fait en décembre 2003 pour « Anti-Defamation League » [ligue de lutte contre l’antisémitisme, ndt] plaçait Israël au 10ème rang des pays menaçant la paix mondiale, juste devant les Etats-Unis eux-mêmes. Qu’est-ce qui rend compte de ce hiatus transatlantique ?

Une partie de l’explication est que, en dépit des commémorations de l’Holocauste, la mémoire de cet évènement paraît réellement s’effacer en Europe. Un nombre croissant de jeunes Européens n’ont pas le sens réel de ce que les nazis ont fait. En Angleterre, le prince Harry n’est pas le seul inconscient des réalités de la tyrannie nazie. Une enquête de la BBC auprès de 4.000 personnes réalisée l’an passé, pendant la préparation du Jour du Souvenir de l’Holocauste de jeudi dernier, a montré que, étonnamment, 45 pour cent de tous les Britanniques et 60 pour cent de ceux de moins de 35 ans n’avaient jamais entendu parler d’Auschwitz - le camp de la mort nazi du sud de la Pologne où environ 1million de Juifs furent assassinés pendant la deuxième guerre mondiale. Une telle ignorance se combine aux sentiments anti-israéliens ; pour ceux qui n’ont aucune compréhension de l’Holocauste, Israël existe et agit dans un vide historique.

Cette conscience en déclin de l’exemple le plus frappant du meurtre de masse raciste du XXème siècle est accompagnée d’un antisémitisme persistant. Une enquête en Italie l’an passé, par exemple, par les Instituts de recherche ‘Eurispes’ a montré que 34 pour cent des répondeurs étaient d’accord, fortement ou à un certain point avec l’opinion que les « Juifs contrôlent secrètement le pouvoir économique et financier ainsi que les médias ». Le sondage Eurobaromètre cité ci-dessus a aussi montré que 40 pour cent des répondeurs à travers l’Europe croient que « les Juifs ont une relation particulière à l’argent », avec plus d’un tiers exprimant le souci que les Juifs « jouaient les victimes à cause de l’Holocauste ».

Pourtant, alors que la persistance de l’antisémitisme est indéniable, il est peu probable que ce soit l’explication principale de l’hostilité européenne envers Israël. Après tout, des enquêtes ont montré que certaines antisémites persistent aux Etats-Unis aussi, mais elles ne se traduisent pas par une hostilité viscérale envers l’état juif. Au lieu de cela, l’antagonisme intense envers Israël apparaît être un sous-ensemble de la plus large hostilité européenne, émanant de la gauche, envers les Etats-Unis. Il est improbable que ce soit une coïncidence de l’enquête de l’Eurobaromètre en 2003 qui place les Etats-Unis juste derrière Israël comme le plus grand danger pour la paix dans le monde, à égalité avec l’Iran et la Corée du Nord.

Beaucoup d’intellectuels européens considèrent Israël, peut-être avec raison, comme l’un des piliers centraux de l’hégémonie des Etats-Unis dans le monde moderne. Les gauchistes européens opposés implacablement à l’Amérique sont aussi opposés implacablement à Israël, et exactement pour les mêmes raisons. Lors d’un dîner à Berlin il y a peu de temps, une Française me dit avec emphase qu’Israël était le « policier de l’Amérique au Moyen-orient ». Son compagnon opinant de la tête pour marquer furieusement son accord, ajouta que les deux pays étaient partenaires dans « un nouvel impérialisme », conduisant le monde inexorablement à la guerre.

Dans l’univers déformé de la classe bavarde, Israël est immédiatement le serviteur de l’Amérique et la queue que le chien agite - faisant enchérir l’Amérique, tout en la forçant à des aventures insensées telles que l’Irak. Comme Peter Preston, l’ancien rédacteur du journal britannique Guardian, l’a mis en commentaire en octobre dernier, déplorant la servilité supposée des deux partis politiques américains envers Israël : « La politique des Républicains est une vessie vide dérivant de Tel Aviv, et l’alternative des Démocrates l’a juste gardée en stock ».

L’antipathie de gauche envers Israël est de plus étayée par des pathologies plus profondes et plus larges de la mémoire collective européenne, spécialement dans notre sentiment primordial de culpabilité envers le passé, une culpabilité qui surgit des grands traumas de la guerre et de l’impérialisme du XXème siècle. Le premier a rendu les Européens, particulièrement les continentaux, extraordinairement pacifistes ; dans l’enquête des courants transatlantiques de 2004 sur le plan Marshall allemand, seulement 31 pourcent des Allemands, et 33 pourcent des Français, pouvaient tomber d’accord avec la proposition particulièrement timide que « dans certaines conditions, la guerre était nécessaire pour obtenir justice ». De telles attitudes ne s’associent pas avec les images de la télévision d’hélicoptère de combat israélien tirant des missiles sur des cibles de militants dans la bande peuplée de Gaza, quelles que soient les justifications des actions d’Israël.

L’Europe est aussi inondée de culpabilité post-impérialiste, et j’ai souvent le sentiment que la revendication d’Israël pour un morceau de terre au Moyen-Orient ravive les souvenirs induisant la culpabilité, parmi mes concitoyens anglais et autres, d’Européens blancs découpant le tiers monde et soumettant des « peuples inférieurs » au XIXème siècle. Alors que l’opinion troublante qu’il existe une équivalence entre l’Allemagne nazie et l’Israël moderne est un développement relativement nouveau, une autre opinion mettant en équivalence Israël avec l’apartheid en Afrique du Sud en se référant aux Palestiniens regroupés en « Bantoustans » a été utilisée depuis des décennies.

Ajoutée à l’hostilité idéologique surchargée de la gauche européenne, les démons du passé du continent peuvent faire un cocktail toxique du sentiment anti-israélien. Il y a sans doute place à la critique d’Israël et de sa politique au Moyen-Orient, mais la critique raisonnée apparaît laisser la place à l’antipathie émotionnelle et irrationnelle qui colore le débat plus largement. Et comme le sentiment croît, le soutien américain pour l’état juif continuera de gratter à vif les nerfs du vieux monde.

Il y a beaucoup de choses que les Etats Unis devraient faire pour améliorer leurs relations avec l’Europe. Mais réparer les relations transatlantiques est un processus à double sens. Les Américains devraient maintenant savoir que pour l’un des problèmes cruciaux au moins, c’est l’Europe, et non l’Amérique, qui doit nettoyer devant sa porte.

Robin Sheperd est assistant adjoint du Centre d’Etudes Internationales et stratégiques. Il est basé en Europe centrale.



David Levy
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