La brute et l’opprimé

publié le jeudi 20 janvier 2005
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Article publié dans Le Figaro le 10 janvier 2005

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Je me souviens, lors d’une rencontre franco-israélienne entre journalistes, cette année à Paris, des échanges entre deux reporters de télévision : l’une Française, l’autre Israélienne, chacune filmant dans les territoires palestiniens et en Israël les mêmes choses, mais avec un récit si différent ! Car selon que l’objectif « zoome » sur une zone ou fait un grand angle sur l’ensemble, selon que l’on tend le micro à une partie ou à plusieurs, selon que l’on cherche ce qu’il y a derrière ou non, la réalité présente des facettes bien différentes. La réalité est multiple et complexe.

Ces dernières années, on nous a servi un récit figé dans lequel les figurants ne se départaient pas du costume dont on les affublait. La brute et l’opprimé. Tout ce qui ne rentrait pas dans ce cadre était évacué : l’éducation palestinienne à la haine, au djihad et au « martyr » ; le rôle de l’Autorité palestinienne (AP) dans les violences et le terrorisme et les véritables causes du déclenchement de l’intifada ; le détournement des fonds spoliant les Palestiniens ; le mépris de l’AP à l’égard des institutions ; tous les trafics d’armes offensives coûtant des millions qui, détournés, ne rempliront pas les caisses du ministère palestinien de la Santé...

Conflit surexposé, omniprésent, suscitant passions et vocations, mais dont la surmédiatisation n’a en rien aidé à régler quoi que ce soit là-bas, créant même en France des ruptures. Au bout du compte, pendant que le conflit perdurait entre Israéliens et Palestiniens, chacun ici se radicalisait et l’incompréhension a érigé un mur entre l’opinion française et la société israélienne. Les bonnes intentions ne manquèrent pas, mais elles ont souvent pavé le chemin de l’enfer. La bonne volonté de nombreux militants a été prise en otage et instrumentalisée non au profit de la paix, mais d’une terrible simplification. Un demi-savoir est toujours un faux savoir, disait Charles Péguy. Or le préalable à la paix, à toute paix, hormis, bien sûr, la volonté de la faire, c’est la justice. Et la justice demande la vérité. Les demi-vérités ne servent que les prêcheurs de haine et les bâtisseurs d’impasses. Le mensonge est destructeur.

Il y a aujourd’hui une chose sinon détruite, en tout cas abîmée profondément : l’amitié qui liait les peuples français et israélien, l’estime qu’ils se portaient. C’est une histoire d’amour déçue, de part et d’autre. Ce n’est pas seulement anecdotique, il y a des conséquences - mesurables notamment sur le plan diplomatique - qui interfèrent directement au niveau du conflit israélo-palestinien. La France, et l’Europe derrière elle, aurait pu jouer un rôle au Proche-Orient pour peu qu’elle écoute aussi les souffrances israéliennes, qu’elle cesse de distribuer les rôles de victimes et de bourreaux, qu’elle saisisse le désarroi profond qui s’est emparé de la société israélienne dans son ensemble face au sentiment de la trahison d’Oslo et face au déchaînement terroriste qui fauche horriblement les civils.

Il n’en a pas toujours été ainsi. Il n’y a pas si longtemps, la France idéalisait ces pionniers juifs, réfugiés de la Shoah ou du monde arabe, qui créèrent une patrie à force de courage et de détermination, qui inventèrent les kibboutz, arrachèrent les pierres et déposèrent des graines à la place. Les sociétés civiles française et israélienne nouèrent alors des relations profondes et tissèrent des liens de solidarité, au-delà du politique. Puis vint le tournant de 1967, et passés les premiers effrois dus à son encerclement et sa menace sans nuance de destruction par les armées arabes, Israël ne fut plus perçu que comme un Etat occupant. Aujourd’hui, les jeunes générations gavées de discours idéologiques ne connaissent plus que cela, et les autres ont bien vite oublié ce qui a mené à la guerre de 1967. Au fil des ans, les raccourcis historiques sont devenus des autoroutes, les occultations ont masqué les faits et les mensonges se sont mués en vérité.

Ce n’est un secret pour personne que, depuis septembre 2000, les relations France-Israël se sont profondément dégradées. De nombreux Français, considèrent Israël comme un Etat oppresseur, injuste, surpuissant. Beaucoup perçoivent le conflit israélo-palestinien comme un conflit colonial - il est tellement plus commode de plaquer un schéma connu pour appréhender le monde, les Israéliens comme des voleurs de terre, et ne comprennent même pas qu’il puisse en être autrement. Dans l’opinion, il se trouvait toujours des gens pour comprendre le terrorisme, l’appeler résistance et faire comme si des civils tués délibérément par des groupes armés, de façon massive et systématique, ça ne s’appelait pas crime contre l’humanité en droit international. Il y avait toujours des bonnes consciences pour accepter le terrorisme du fait de l’occupation et balayer d’un trait toute la profondeur du conflit. Et comme, de toute façon, ils oubliaient que le meurtre délibéré de civils israéliens est bien antérieur à 1967, antérieur à 1948 même, ils étaient tout disposés à pardonner les actes du Hamas réalisés avec la bénédiction de l’Autorité palestinienne.

Les Israéliens se sont sentis dès le début totalement lâchés par l’opinion française. Ils pouvaient mourir déchiquetés dans un bus, ça ne comptait pas, ou si peu. Toute initiative politique israélienne était décrédibilisée. Les menaces réelles étaient minimisées quand elles n’étaient pas tout simplement méprisées. Les Israéliens ont été choqués par la partialité des médias français et les demi-vérités (qui allaient bien au-delà de ce qu’il est convenu d’appeler une « critique légitime de la politique israélienne ») qui ont déformé ce qu’est réellement la société israélienne, sa classe politique, et ont pénétré l’opinion publique en France.

Les Israéliens ont perdu confiance, et l’ampleur de la vague d’antisémitisme en France, déniée puis minimisée de longs mois durant, a encore éloigné les deux sociétés. L’angoisse israélienne, due à la violence terroriste quotidienne, venait se doubler d’une angoisse vis-à-vis des frères juifs en diaspora. Les sensibilités de part et d’autre étaient exacerbées.

Israël ressent en fait ce sentiment d’abandon depuis la fameuse déclaration de De Gaulle, quand la France l’a laissé tomber dans les moments les plus durs. Avec l’irruption de l’intifada, les Israéliens ont ressenti la position de la France comme étant pour le moins ambiguë, voire injuste et incompréhensible.

Malgré tout, les liens entre la France et Israël sont à ce point forts qu’il est toujours resté un noyau dur autour duquel la relation pouvait se reconstruire. Avec la volonté réelle de briser la glace, fut ainsi créé en 2002, à l’initiative de Dominique de Villepin, un « Groupe de haut niveau pour la relance des relations franco-israéliennes ». Ces efforts conjoints au niveau des deux gouvernements ont permis d’éviter une véritable cassure. Plusieurs rencontres ont eu lieu depuis, entre intellectuels, entre villes jumelées, entre journalistes, entre scientifiques, entre jeunes. On cherche à se parler, à se comprendre peut-être. Il y a au moins une prise de conscience de la déchirure entre les deux sociétés, une amorce de déverrouillage du débat, mais force est de constater que nous menons encore un dialogue de sourds. On s’écoute poliment, mais chacun campe sur ses positions.

Comment sortir de l’ornière ? La prise de conscience des dérives entre Français et Israéliens a permis de renouer un dialogue plus ouvert entre les représentants politiques des deux pays. Cette approche plus saine et plus équilibrée des relations est encore favorisée aujourd’hui par l’évolution de l’actualité au Proche-Orient. Il semble que les événements internationaux offrent naturellement une voie de sortie. La mort d’Arafat bien sûr, dont on est bien obligé de constater en creux qu’il bloquait de son vivant bien des choses, recouvrant d’une chape de plomb toute avancée possible. Et par ricochet, cette reprise des liens israélo-arabes, parfois au grand étonnement des Occidentaux qui ne pouvaient s’imaginer que tout aille si vite désormais. Bien sûr, plus de dix ans après l’euphorie d’Oslo, nous modérons notre enthousiasme pour réserver aux négociations une chance de réussite...

Ce qui prévaut aujourd’hui entre Français et Israéliens, c’est la volonté des deux gouvernements de sortir de cette relation tendue qui nuit à tous. Nos sociétés ont beaucoup de valeurs communes, dont celle de croire que les choses se réparent. La marche vers la paix israélo-palestinienne pourra également contribuer à un rapprochement franco-israélien. Aujourd’hui, le climat est plus propice à l’optimisme. Avec une appréhension plus lucide de nos différends, la volonté de se mieux comprendre et de se percevoir plus finement les uns les autres, Israël et la France ont une chance de renouer l’amitié et le soutien qu’ils se portaient.



Nissim Zvili
Ambassadeur d’Israël en France




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