« La chute...libre »

BILLET DU 9 JANVIER 2005
publié le dimanche 9 janvier 2005
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Bonjour,

Dans une actualité aussi lourde que celle que nous connaissons il est une question un peu plus légère que tout le monde se pose : faut-il voir le film « La chute » ?

Ce film sorti a renfort non pas de publicité mais de polémique, ce qui est un autre moyen d’en faire la promotion, entend retracer les dernières heures du III è Reich. Le décor est planté dans un bunker dans lequel Hitler prend conscience de la chute de sa dictature qui le conduira à son suicide.

Si ce film a un mérite c’est celui d’être allemand avec un Bruno Ganz que d’aucuns jugent brillant dans le rôle du Führer. Et c’est bien là le problème car Hitler est jugé trop humain, trop humanisé. La bête est traquée, haineuse, hideuse en même temps mais humaine avant tout. Faut-il s’émouvoir de percevoir en Hitler un soupçon d’humanité ? La question ne m’apparaît pas à ce point à la hauteur de la polémique. Hitler était un homme dans ce que l’homme peut avoir de plus abjecte. Lui est-il arrivé dans sa vie de pleurer, de rire, de ressentir des émotions ? Oui certainement. Je dis cela sans la moindre expertise historique, sans documents sous la main venant accréditer cette thèse, mais je suppose qu’Hitler a ressenti des choses que nous pouvons nous même ressentir. Est-ce choquant de penser cela ? Non ! « Humaniser » Hitler c’est concevoir que l’humanité puisse être d’une diversité abyssale. Le bien n’existerait pas si l’on ne pouvait lui opposer le mal. La générosité n’aurait pas de sens sans l’indifférence. Hitler était l’incarnation du mal absolu.

N’avons-nous pas lu dans la parasha de ce dernier Shabbath et dans celle de cette semaine comment le Pharaon avait opprimé, asservi, annihilé les hébreux ? L’on pourrait objecter que Dieu a dû endurcir le cœur du Pharaon pour que celui-ci ne soit pas même sensible à la douleur de son peuple frappé par les plaies. Hitler lui serait né avec un cœur endurci.

Et pourtant les cinq millions d’allemands qui sont allés voir « La chute », sont allés se rassurer de la mort du bourreau comme pour en prendre acte et considérer qu’il n’est plus. Quelque chose qui s’apparenterait à un deuil collectif, celui qui permet de tourner les pages écrites avec de l’encre de sang pour en ouvrir de nouvelles.

Alors faut-il aller voir ce film ? Moi je n’irai pas le voir parce que je n’en ai pas envie, parce que passer trois heures dans une salle obscure à voir un fou s’agiter sur un écran dans une histoire dont je connais douloureusement la chronologie n’est pas réellement en mesure de me donner envie d’y aller. On trouvera toujours du talent au réalisateur qui aura su être au plus près de la réalité, permettant au spectateur de vivre de l’intérieur les dernières heures d’Hitler. Le problème c’est que le film se termine sur une mort sans même en évoquer six millions d’autres. La fiction s’arrête là ou la réalité se poursuit, 60 ans après, toujours aussi assourdissante, toujours aussi incompréhensible, toujours aussi présente. Et ceci n’est pas un film, c’est notre histoire.

Shavouah tov, bonne semaine à tous et à dimanche prochain.



Gabriel Farhi
Rabbin
AJTM - Alliance pour un Judaïsme Traditionnel et Moderne
Aumônier israélite des hôpitaux de l’AP-HP
Chroniqueur sur Judaïques FM 94.8




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