"PAPA", Notre autobiographie à tous ?

publié le dimanche 28 novembre 2004
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Le film "Papa" est au programme du Festival du cinéma russe de Honfleur. Il est dû à l’acteur et réalisateur Vladimir Machkov, qui a adapté la pièce d’Alexandre Galitch "Matrosskaïa tichina". Ecrite dans les années 50, cette pièce avait été aussitôt interdite dans tous les théâtres soviétiques à cause de l’omniprésence du thème juif . Un demi-siècle plus tard, Vladimir Machkov présente son film comme l’histoire universelle du magasinier Abram Chvarts et de son fils David, violoniste de génie.

Abram vit dans la petite ville de Toultchine. C’est un ivrogne et un gredin dont le seul rêve est de faire de son fils un grand violoniste. Il rêve d’entendre tout Moscou applaudir David, il le voit déjà sur la plus belle scène de la capitale déclarer : c’est à mon père, Abram Chvarts, que je dois d’être ce que je suis. Or, une fois à Moscou, le fils cache ses origines qu’il s’efforce d’oublier, a honte de son père. Et lorsque celui-ci vient le voir à Moscou, David se détourne de lui. Abram meurt au ghetto durant la seconde guerre mondiale. Le film s’achève sur un dialogue : David délire, Abram lui apparaît et le fils demande pardon au père.

Le film a été accueilli très diversement. Si les critiques ont été nombreux à lui reprocher une théâtralisation à outrance et un côté artificiel, "Papa" a reçu le prix des spectateurs au festival du film de Moscou et fait couler bien des larmes dans la salle. Et si le réalisateur Machkov n’est pas toujours apprécié, l’acteur Machkov, qui incarne le personnage d’Abram, fait l’unanimité.

Vladimir Machkov avait 24 ans quand il joua pour la première fois le vieux Chvarts au théâtre studio d’Oleg Tabakov ; c’était la fin des années 80 et le tabou avait été levé... C’est ce premier rôle qui l’a fait connaître.

Il était alors un jeune étudiant, n’avait pas les mêmes origines que Chvarts, et n’arrivait pas à comprendre l’amour insensé du vieil homme pour son fils, ne pouvait s’imprégner du caractère d’Abram. Il était proche du désespoir lorsqu’il eut d’un coup la révélation que son père l’aimait pareillement, que tout était là, à portée de main. Et qu’une force incroyable était tapie dans cet amour qui ne voyait le mal pas plus qu’il ne remarquait les offenses.

C’est ce qui fait dire à Vladimir Machkov qu’un auteur autre que lui a écrit en fait sa propre biographie. C’est aussi pourquoi il a tourné ce film comme si c’était sa propre histoire, l’histoire des relations entre un père et son fils.

Pour la fille d’Alexandre Galitch, Aliona Arkhanguelskaïa, la pièce de son père va bien au-delà des simples rapports père - fils. Sinon, on ne l’aurait pas interdite. Elle montre que le peuple est un, amical, et peu importe que l’on soit juif ou non. Où est le gredin et où est l’Homme ? Telle est la question centrale que pose l’écrivain.

Le drame est indéniablement plus présent dans la pièce et son adaptation au théâtre que dans le film de Vladimir Machkov. Mais on ne peut suivre les critiques, pour qui l’adaptation cinématographique "a des relents de série mexicaine, comme si les héros s’appelaient Antonio et Juan, et non pas Abram et David". Peu importe, ici, le nom des personnages. "Matrosskaïa tichina" n’est pas une histoire juive. Vladimir Machkov a raison de dire que la pièce de Galitch n’a pas pour sujet le sort des juifs en URSS mais le sort d’un homme ordinaire, que son histoire est internationale. Simplement, à la différence de Galitch, il met l’accent non pas sur les relations humaines en général mais sur les relations père - fils. Comme dit Aliona Arkhanguelskaïa, à chacun son interprétation.

Chacun a son Mur des lamentations. David en prend conscience à la fin du film. Durant la guerre, il retourne dans sa ville natale qu’il ne reconnaît pas, car il n’y a plus rien à reconnaître. Toultchine a été rasée par les Allemands, et la moitié de ses habitants ont été fusillés. La seule chose qui émerge des ruines, c’est un mur. Qui a été le témoin des jeux de David, de ses disputes avec son père, le témoin de la vie urbaine et de la vie d’hommes qui n’existent plus. C’est alors que David se souvient de Meyer, l’ami de son père. Il a passé la moitié de sa vie à économiser sou par sou pour se rendre à Jérusalem, au Mur des lamentations qui l’a profondément déçu. Mais ce Mur, David l’a vu à Toultchine.

Peut-être que le spectateur, à Honfleur, trouvera son Mur des lamentations en même temps que David. Quoi que puissent en penser les critiques, l’essentiel est là : ce film sera-t-il autobiographique pour chacun d’entre nous ?



Marianna Belenkaïa
Observatrice politique de l’agence RIA Novosti




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