La renaissance de l’hébreu

Leo Rosten, Les joies du Yiddish
publié le dimanche 17 octobre 2004
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Dans un autobus de Tel-Aviv, une mère parle avec animation, en yiddish, à son petit garçon, qui lui répond en hébreu. Et chaque fois, la mère lui dit : « Non, non, parle yiddish ! » Un Israélien impatient, entendant cela, s’exclame : « Madame, pourquoi insistez-vous pour que ce garçon parle le yiddish au lieu de l’hébreu ? » Et la mère de répliquer : « je ne veux pas qu’il oublie qu’il est juif. »

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Enfant, je pressentais l’hébreu comme une langue incertaine et flottante, subissant cette apesanteur qui frappe aussi les "héros" de Beckett, ces fantômes qui hésitent entre un passé qu’ils ressassent et un avenir déjà manqué, à l’instar de Ben Yehouda, sur le point de fouler le sol de la Terre promise, et qui reconnaît que l’hébreu lui pèse, pris par la nostalgie du russe et du yiddish.
Né dans une communauté ashkénaze, j’ai justement été bercé par le yiddish, la langue maternelle de mon père, terre élective dont pourtant je me sentais exilé, parce que je n’avais pas accès à ce code secret entre les survivants, entre ceux qui avaient connu l’avant et l’après du génocide.
Langue devenue tabou, et comme frappée d’interdit, elle resta longtemps lettre morte pour les jeunes nés après la guerre. En réalité, il nous restait des bribes du monde d’hier, mais une mémoire fragmentée, brisée, lacunaire.
Je fus donc comme pris en tenaille entre une vie juive qui n’aura plus jamais lieu, le besoin de « parcourir le temps à l’envers, remonter le cours des paroles mortes... » 1, et une invocation creuse, vide de sens d’un an prochain à Jérusalem.
Entre ce « déjà plus » et ce « pas encore », j’ai donc imaginé - enfant - avec une foi naïve et grave, l’hébreu comme une langue de l’entre-deux, en suspens, une langue qui se délecte du « pas tout de suite », dont l’usage aurait été indéfiniment remis à plus tard, une langue sans cesse dans l’enfance, comme une pièce qui cherche sa place dans le puzzle du temps.
Herzl n’envisageait pas qu’on pût acheter un billet de train dans la langue de Dieu. D’aucuns alors conçoivent très bien un foyer national juif en Palestine cultivant un plurilinguisme dont l’hébreu ne serait que l’une des composantes.
Mais qu’importe à Eliezer Ben Yehouda (1858-1922), l’ire de tous les esprits chagrins, qui voyaient avec horreur l’hébreu descendre dans la rue.
Car enfin, il fallait bien un premier jour pour freiner la compulsion féroce du « tous les jours, demain », un premier mot et un premier homme pour inaugurer une ère nouvelle qui verrait s’éteindre le refrain obsédant de la promesse ajournée : « bientôt, l’idiome national retrouvé ! » résurrection qui, bien sûr, ne venait jamais.
Le premier jour ? Octobre 1881 : la chronique évoque le plus haut fait d’Eliezer Ben Yehouda qui, en posant le pied à Jaffa, avertit son épouse que, désormais, quoi qu’elle dût souffrir, ils ne s’adresseraient plus la parole qu’en hébreu.
Le premier homme ? Leur premier enfant, Ben Tsion (connu plus tard sous le nom de plume d’Ithamar Ben-Avi), serait le premier enfant entièrement hébréophone de Palestine. Les premiers babils d’Ithamar seront précieusement recueillis et considérés comme du pur hébreu. Le premier mot ? Emblématique entre tous, ce fut milon : dictionnaire...
Premier jour, premier homme, premier mot : bref, on assiste ici, et encore une fois - avec ce côté « année zéro » - à la tentative de créer un homme d’un type nouveau.
« Maintenant, nous allons vivre », chante Ulysse quand il retrouve enfin sa Pénélope.
Et après ? Après, sans doute, le temps de paradis va tourner court...
« Comment faire pour que la vie soit durablement embellie et transfigurée ? pour que tout soit neuf et véritable, pour que tout recommence aujourd’hui avec ce merveilleux printemps de notre seconde naissance ? », interroge Vladimir Jankélévitch 2.
Et si le fantasme d’ « une seconde naissance » n’était d’avance qu’un rendez-vous manqué, imaginaire, illusoire, une rencontre utopique qui n’aurait bien sûr jamais lieu... ?
Je pense, ici, au dernier chapitre de l’autobiographie de Gershom Scholem, dans lequel il répète encore une fois cette même idée centrale : « En réintégrant notre propre histoire, nous voulions (...) la transformer, mais nous ne voulions pas la renier. Sans cette religio, ce lien qui nous lie à l’arrière, l’entreprise était - et reste - privée de perspective et vouée d’emblée à l’échec. » 3
Et dans un texte récemment découvert 4, dédié à Franz Rosenzweig en 1926, Scholem - dans une critique véhémente de la sécularisation de la langue hébraïque - nous met en garde contre le risque quasi apocalyptique du passage de l’hébreu de son statut traditionnel de langue sacrée à sa fonction nouvelle de langue d’usage et de communication. Ce passage, en effet, entraîne d’abord l’oubli des contenus religieux de la langue mais - surtout - leur chute dans la banalité et l’insignifiance : bref, pour Scholem, leur profanation.
Démesure d’une entreprise « grosse de catastrophes à venir »...
Il faut éclairer, ici, cette critique à la lumière de la théorie du langage de la Kabbale 5.
Rappelons donc la distinction entre deux aspects opposés du langage : un aspect « externe » où le langage apparaît comme instrument de communication (cette face caractérise la vision profane), et un aspect « interne » où se révèle son côté « symbolique » ou « magique » (cette face étant la marque distinctive de toute mystique) 6.
Et c’est bien lorsqu’il passe de sa fonction magique à sa fonction instrumentale que le langage connaît cette déchéance quasi ontologique dont parle Scholem.
La pratique quotidienne de la langue hébraïque équivaudrait donc à une véritable « profanation », « dans la mesure où les pouvoirs magiques ou symboliques qu’elle recèle s’y trouvent exposés, dénudés, livrés à un usage purement utilitaire » 7.
Cette manipulation de la langue à des fins purement matérielles - « imitation grossière » de la langue des textes sacrés - implique le risque d’une « magie pratique » involontaire, « magie interdite » qu’oppose le kabbaliste espagnol Abraham Aboulafia à la « magie licite » que pratiquaient nos prophètes.
Si, pour Scholem, ces significations symboliques continuent à vivre au fond du langage, reste à se demander si « un jour viendra où la langue se retournera contre ceux qui la parlent ». Et nous pouvons, oui, émettre quelques doutes sur les chances de succès d’un sionisme qui s’engagerait sur la voie d’une sécularisation irrévocable.
« Cours, camarade, le vieux monde est derrière toi » : dans leur amnésie, les initiateurs du mouvement de renaissance de l’hébreu avaient oublié que de la présence divine on ne fait pas table rase impunément.
« Car au cœur de cette langue où nous ne cessons pas d’évoquer Dieu de mille façons - le faisant revenir ainsi, en quelque sorte, dans la réalité de notre vie - Dieu lui-même à son tour, ne restera pas silencieux ».
Gare, donc et encore une fois, au retour du refoulé ! 8
Mais au lieu de désespérer du langage, posons-nous aujourd’hui la question pertinente et lancinante de Scholem, en 1970, à la fin de l’étude sur « Le nom de Dieu » :
« (...) Pour les kabbalistes, le fait que le langage puisse être parlé était dû au Nom qui était présent en lui. Quelle sera la dignité d’un langage dont Dieu se sera retiré ? »

1 Wajcman Gérard, L’interdit, Denoël, 1986.
2 Jankélévitch Vladimir et Berlowitz Béatrice, Quelque part dans l’inachevé, Folio Essais.
3 Scholem Gerschom, De Berlin à Jérusalem, p. 235
4 Cf. Archives de sciences sociales des religions (No 60-61, p. 83-84)
5 Le texte de 1926 contient déjà en germe quelques-unes des idées qui sous-tendront, quarante-cinq ans plus tard, son grand article sur « Le Nom de Dieu ». 6 Cf. La distinction opérée par Roman Jakobson entre une fonction communicative et une fonction poétique du langage. « Linguistique et poétique », in Essais de linguistique générale, Tome 1, Paris, Ed. de Minuit, 1963. 7 Moses Stéphane, L’Ange de l’Histoire, Seuil, 1992. 8 La langue, « cette chose que tout homme reçoit gratuitement en partage », pour paraphraser Franz Kafka parlant de l’Histoire est au contraire une conquête de chaque instant : nous restons comptables d’un passé et de traditions que tout conspire à effacer.

Leo Rosten







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