Identité et mémoires juives comme réponses aux autorités soviétiques : le cas des refuzniks

publié le dimanche 14 novembre 2004
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« [...] La Guerre des Six-Jours m’avait marqué pour toujours, comme d’ailleurs la plupart des Juifs soviétiques ; en effet, Israël luttait pour son existence, mais il défendait aussi notre dignité. [...] Les Juifs de Russie découvraient une vérité éternelle, fondamentale, à savoir que la liberté individuelle ne s’obtient pas par l’assimilation, mais seulement en retrouvant ses racines historiques. » Nathan Charanski

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A l’issue de la victoire d’Israël dans la Guerre des Six Jours, une catégorie sociale et politique nouvelle est créée en Union soviétique, les refuzniks. L’appellation de refuznik ou d’otkaznik en russe désigne les citoyens soviétiques candidats à l’émigration en Israël qui, de 1967 à 1987, ne se voient pas accorder de visa. Le refus de visa ou otkaz les met immédiatement au ban de la société soviétique à la fois professionnellement puisqu’ils sont alors renvoyés de leur travail et politiquement, car leur fidélité au régime est mise en doute, faisant d’eux des conspirateurs en puissance.
L’extension du terme est floue en Occident qui, dans les années 1970 et 1980, y associe souvent sans distinction les dissidents, engagés dans les réformes démocratiques et les activistes juifs, militant pour un renouveau national. En témoigne l’avatar de ce terme depuis la seconde intifada dans les médias occidentaux qui appellent refuzniks les objecteurs de conscience de l’armée israélienne. Or, les refuzniks ne sont ni ne se veulent au départ des contestataires de l’ordre établi. Ils constituent une catégorie façonnée de toutes pièces par les bureaux soviétiques de l’émigration (O.V.I.R.) avec lesquels ils ont engagé une partie de quitte ou double : quitte, ils sont autorisés à partir, double, ils sont contraints de rester et d’accepter un déclassement social et une humiliation morale irréparables. On ne se décrète donc pas refuznik, mais on est objectivé officiellement comme tel.
Ce qui caractérise en propre les refuzniks semble donc le rapport démiurgique que les autorités soviétiques entretiennent avec eux : ils sont transformés en un groupe d’opposants potentiels sur un décret pris par la bureaucratie. Dès lors, si les refuzniks s’affirment positivement comme tels en réaction à leur catégorisation discriminatoire par le régime soviétique, ne reliraient-ils pas leur identité juive et l’histoire de leur peuple en réponse à la société soviétique et à ses valeurs dominantes ?
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« Oui, je suis Juif » ou la réponse morale de la dignité
S’affirmer haut et fort comme Juif dans les années 1970-1980 en URSS se vit comme une reconquête de l’estime de soi (samouvajenie) et de la dignité (dostoinstvo) déniées par l’humiliation morale que constitue aux yeux des refuzniks l’antisémitisme officiel. Les formes de l’humiliation recouvrent un champ très large : elles vont de l’allusion « inoffensive » à la nationalité juive d’un citoyen soviétique, aux insultes antisémites dans les lieux publics (transports en commun, lieu de travail), aux mythes judéophobes liés à la « Grande Guerre patriotique », au négationnisme officiel de la spécificité juive de la Shoah, ainsi qu’à la virulente campagne antisioniste de l’immédiat après- guerre des Six-Jours.
L’humiliation fondamentale réside dans les relents injurieux que comporte en URSS l’emploi du mot Juif (Evrej), aussi neutre soit-il. Même lorsqu’il n’est pas associé à l’épithète de rigueur, proklâtyj (maudit) ou vonûcij (puant) ou bien remplacé par son équivalent insultant jid (youpin), le terme « Evrej  » susciterait chez les Juifs russes une foule de sentiments troubles et paralysants. Dans ses mémoires, le célèbre refuznik Iossif Begun, habitant aujourd’hui à Jérusalem, s’interroge sur cette singularité terminologique et l’explique en partie par les choix lexicaux de la propagande soviétique : alors que les autres nationalités sont désignées tout à fait librement, la nationalité juive est la plupart du temps passée sous silence ou évoquée par allusion, comme si le mot même de Evrej avait quelque chose d’indécent ou d’indigne.
Aussi l’action nationale des refuzniks s’assigne-t-elle comme but ultime de guérir le complexe d’infériorité des Juifs soviétiques de façon à ce que ceux-ci puissent s’identifier à leur propre culture aussi naturellement que les Russes à la leur. Tel est le projet du refuznik moscovite Victor Foulmakht, qui crée sa propre revue samizdat, intitulée Evrei v sovremennom mire [Les Juifs dans le monde contemporain]. En se refusant délibérément toute allusion critique au régime soviétique pour ne pas effrayer les lecteurs, V. Foulmakht cherche dans ses essais qui portent essentiellement sur l’histoire juive antique à montrer aux Juifs russifiés qu’ils appartiennent à une lignée historique et spirituelle tout aussi digne que celle de leurs concitoyens russes.
La quête de la dignité se manifeste en second lieu par l’écriture de récits s’opposant à l’historiographie soviétique de la Seconde Guerre Mondiale. Il s’agit de rendre justice à l’héroïsme des combattants juifs de la « Grande Guerre Patriotique » dont la propagande soviétique, à l’occasion notamment des cérémonies du 9 mai commémorant chaque année la victoire finale de l’Union Soviétique sur l’Allemagne nazie, « omet » trop souvent l’existence. Tel est l’enjeu de nombreux essais historiques publiés dans les samizdats juifs à l’instar de celui de G.S. Shapiro. Celui-ci intègre dans un samizdat monté à Odessa en 1972 un recueil de documents portant sur « les Juifs dans la guerre contre l’Allemagne hitlérienne » [Evrei v vojne protiv gitlerovskoj Germanii]. Shapiro rassemble et compile des extraits d’articles et de documents de la presse soviétique, du journal yiddish édité en Pologne et de Neie Press, l’organe écrit en yiddish du Parti Communiste français. L’ouvrage comprend en outre un plaidoyer prononcé par Ilya Ehrenbourg en 1943 pour la constitution d’un recueil rendant hommage aux héros juifs de la Grande Guerre Patriotique, des données statistiques des Juifs engagés dans la coalition anti-hitlérienne, une liste détaillée des Héros de l’Union Soviétique classés en fonction de leur nationalité sur le passeport, des notices biographiques sur les écrivains juifs soviétiques présents sur les différents fronts, une liste des généraux et des héros juifs de l’Union Soviétique [Geroi Sovetskovo Soûza] ainsi que 35 photographies d’écrivains juifs soviétiques tombés au combat. Shapiro montre que les Juifs, occupant démographiquement la 11e place des peuples de l’Union Soviétique, viennent en 5e position en nombre absolu et en deuxième position en nombre relatif des combattants dotés du titre honorifique de « Héros de l’Union Soviétique ». Ce simple indicateur suffirait à prouver, contre les relents antisémites de l’historiographie officielle, la bravoure des soldats et officiers juifs engagés dans la guerre contre l’occupant. L’extrême rigueur scientifique du recueil est à la mesure du projet : déconstruire le mythe, intériorisé par de nombreux Juifs soviétiques eux-mêmes, de la « passivité » et de la « lâcheté » juive et forger ainsi une nouvelle image de soi.
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Dans le combat qu’ils engagent pour faire respecter leurs droits politiques et nationaux les refuzniks associent étroitement les valeurs morales de dignité personnelle et d’estime de soi avec celles de l’héroïsme guerrier et du sacrifice individuel au nom de la patrie qu’ils exaltent lors de la victoire-éclair de juin 1967. Or, ne sont-ce pas précisément les valeurs soviétiques promues pendant et après la « Grande Guerre Patriotique » qui sont mobilisées et reprises à leur insu par les refuzniks dans la représentation qu’ils se font du peuple juif et de son histoire ?
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La transmutation des valeurs soviétiques ou la réponse politique de l’héroïsme
Aussi paradoxal que cela puisse paraître, les élans nationaux et sionistes des refuzniks dans l’après-guerre des Six-Jours sont en grande partie un produit de l’idéologie et de la propagande soviétique des années d’avant-guerre et de guerre. Les attributs propres à l’homo sovieticus de sacrifice de soi à un idéal collectif, de défense de l’honneur, d’héroïsme guerrier et de mise au service de la patrie sont en effet au cœur du système éducatif soviétique et s’offrent comme des références fondamentales aux yeux de la plupart des enfants et adolescents de cette époque.
La représentation de l’histoire juive et d’Israël par les refuzniks est donc largement sélective et biaisée par le transfert des valeurs dominantes du régime soviétique. L’exaltation du sacrifice de soi à un idéal collectif explique notamment leur intérêt tout particulier pour l’épisode de Massada. L’idéalisation de l’héroïsme guerrier trouve son expression dans l’étude passionnée de la révolte des Macchabées ou de celle de Bar-Kokhba pour ceux dont la famille avait su garder dans la bibliothèque un Tanakh ou l’Encyclopédie juive. En effet, la référence à l’histoire antique leur avait permis, enfants, de se défendre intérieurement du mythe antisémite du « Juif planqué » diffusé à dessein pendant la guerre.
La transfiguration des valeurs soviétiques d’avant guerre et de guerre sous-tend de part en part un discours prononcé le 9 mai 1973, à l’occasion du 28e anniversaire de la victoire finale de l’Union Soviétique sur l’Allemagne nazie, par G.M. Manevitch, spécialiste en histoire juive. Manevitch prend la parole devant un groupe d’activistes juifs et de refuzniks moscovites accompagnés de leur famille et réunis dans une forêt des environs de la capitale. Le rassemblement se veut informel et clandestin et fait l’objet d’une surveillance étroite d’agents du KGB. Après les précautions oratoires de l’entrée en matière, exprimant la reconnaissance des Juifs au « gouvernement soviétique », à tout le « peuple » de l’Union et à ses forces armées, Manevitch souligne cependant que le peuple juif n’a pas attendu « les bras croisés » pendant la guerre que les autres nations viennent le sauver. Le jour anniversaire de la victoire est une occasion particulièrement opportune pour rappeler le rôle joué par les Juifs soviétiques dans les « chroniques de la Grande Guerre Patriotique » : leur « courage, leurs qualités militaires, leur héroïsme » se mesurent à l’aune des récompenses octroyées par le gouvernement : des dizaines de milliers de Juifs ont reçu des médailles de guerre, plus de cent le titre suprême de « Héros de l’Union soviétique », dont certains à deux reprises. De ce point de vue, poursuit l’orateur, le peuple juif n’a rien à envier aux autres nations.
S’ensuit un développement sur l’histoire antique et moderne du peuple juif : la sélection des évènements et leur interprétation s’inscrit certes dans la logique du propos, consistant à démonter le mythe antisémite de la « passivité » et de la « lâcheté » juive, mais est révélatrice également de la représentation héroïsante que les refuzniks forgent de leur histoire nationale en réponse au discours et la pratique de disqualification dans lesquels le régime soviétique excelle. Ainsi Manevitch fait-il d’abord référence aux épisodes de David et Goliath et au soulèvement héroïque des Macchabées. Les hommes de Massada auraient tenu tête trois ans durant aux légions romaines et auraient préféré mourir plutôt que se rendre à l’ennemi. Et combien d’exemples d’héroïsme fournirait le soulèvement héroïque de Bar Kokhba, dont les lettres, récemment retrouvées par les archéologues, témoigneraient d’elles-mêmes ? Depuis lors et jusqu’à la moitié du XXe siècle, les Juifs auraient été privés d’État et d’armée nationale, mais ils se seraient toujours retrouvés dans les rangs des défenseurs du pays où ils vivaient. Dans l’Empire russe par exemple, les Juifs se seraient distingués dans la guerre de 1812 comme en témoignerait un héros célèbre de l’époque, D.V. Davydov, qui n’aurait pu recevoir de distinction militaire uniquement parce qu’il était Juif. Malgré les brimades et les humiliations dont ils auraient été victimes dans l’armée tsariste, les Juifs seraient restés un exemple d’héroïsme et de génie militaire : ils se seraient battus avec acharnement lors de la guerre de Sébastopol, du conflit russo-turc en 1878 et de la conflagration de 1914. Ils n’auraient rien perdu de cet héritage lors de la guerre civile et encore moins en 1941-1945. Il ne s’agit en aucun cas, conclut Manevitch, de faire une apologie aveugle du peuple juif, mais de lui rendre une dignité déniée par l’historiographie officielle.
Ainsi, l’histoire juive est-elle relue toute entière à la lumière de l’héroïsme militaire et de la bravoure nationale, c’est-à-dire des valeurs soviétiques d’après-guerre, dont la mobilisation s’avère paradoxalement indispensable aux exigences de l’heure des activistes juifs. Il s’agit pour les refuzniks de rendre hommage aux héros de l’histoire juive afin de s’inscrire dans leur lignée dans le duel qui les oppose aux autorités soviétiques désignées comme le « Pharaon rouge ». Ce faisant, les autres composantes historiques de l’identité juive sont négligées ou méconnues : il est peu question dans la littérature refuznik de la Babylonie ancienne et médiévale ou de l’Âge d’Or espagnol. La culture yiddish ou Yiddishkeit qui a façonné pourtant la culture des arrière grands-parents et des grands-parents des refuzniks de la première génération ne suscite pas d’enthousiasme particulier, les récits de Sholem Aleikhem et d’Isaac Babel mis à part. Les valeurs soviétiques d’après-guerre sont donc non seulement reformulées et déplacées dans la représentation que les Juifs élaborent de l’histoire de leur peuple, mais aussi mises au service d’une stratégie politique d’opposition nationale au régime. Comme telle, la transmutation des valeurs imposées par le haut dans une culture de résistance par le bas constitue un des effets les plus pervers de la « politique juive » de l’Union Soviétique.
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Ainsi, les autorités soviétiques, gestionnaires imprudentes de la question juive, auraient-elles à leur insu joué un rôle de bâtisseur dans l’édification progressive de l’identité juive russe dans les années 1970 et 1980. En effet, la prise de conscience identitaire des Juifs soviétiques semble être en grande partie une réaction à la politique discriminatoire des nationalités et à l’antisémitisme officiel. De même l’arbitraire juridique et politique du régime contribuera-t-il grandement à créer des solidarités internes aux refuzniks et à jeter par-là même les jalons de communautés juives, quasi-disparues alors, à Moscou, Leningrad ou Kiev.

Sarah Fainberg
Normalienne
Doctorante à l’IEP de Paris
(Institut d’Études politiques)







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