Entretien avec Jacques Goldberg (en présence du Docteur Reinharc)

Propos recueillis par David T. Reinharc
publié le dimanche 15 août 2004
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La recherche de l’origine de l’univers et de l’homme constitue une préoccupation très ancienne pour toute l’humanité. Mais que savons-nous de l’interface entre science et judaïsme ? Nous avons voulu mettre en évidence les convergences entre les intuitions des Sages d’Israël et les recherches scientifiques contemporaines.
A cette fin, nous avons rencontré M. Goldberg, professeur de biologie et d’éthologie à l’université René-Descartes, directeur du Laboratoire de sociologie animale, lauréat du grand prix de sciences humaines de l’Académie française, spécialiste des sociétés animales, auteur de nombreux ouvrages sur le comportement et l’évolution des espèces vivantes et notamment de Science et Tradition d’Israël (Préface de Franklin Rausky), chez Albin Michel. Entretien.

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Vous êtes un scientifique de haut niveau et juif pratiquant. N’y a-t-il jamais contradiction entre science et Torah ?

Il n’y a pas de contradiction dans le fond, bien que quelquefois certains problèmes se posent, comme par exemple par rapport à l’évolution. Ce sont des problèmes parfaitement solubles, il suffit de bien étudier la Torah et les différents commentaires. Il faut une bonne compréhension des bases en science et en Torah et, personnellement, je n’ai jamais rencontré de véritable contradiction. Et si je me suis occupé de ces questions d’origine du monde, d’évolution, d’origine de l’homme, c’est parce que je m’occupais aussi d’enseigner et de diffuser la Torah et qu’on me posait des questions.
Si j’ai écrit le livre Science et tradition d’Israël, c’était dans un premier temps pour faire connaître le message de Torah par rapport aux sciences à un grand public, et je me suis rendu compte dans un deuxième temps que, dans nos milieux religieux, il y avait beaucoup d’obscurantisme et qu’il fallait redresser des idées fausses. « La science se trompe toujours, la Torah a toujours raison. » La vérité est plus nuancée : la Torah est toujours « emeth », vraie, mais la science ne se trompe pas toujours et s’approche au contraire du vrai. Un de vos chevaux de bataille est l’obscurantisme, qui visez-vous ?

Personne en particulier, je ne veux pas donner de nom de groupe ; mais quand on rejette la science au nom de la Torah, c’est sûr qu’on fait de l’obscurantisme. Les hahamim n’ont jamais rejeté la science, mais se sont servis de la science pour mieux comprendre et mieux expliquer la Torah. C’était souvent eux-mêmes des scientifiques ou sinon, ils allaient demander leur avis à des scientifiques. Dire qu’il y a tout dans la Torah et qu’on n’a pas besoin de la science est une bévue incommensurable. Le message de science et le message de Torah sont convergents puisque du même Auteur. La Torah est le reflet de la volonté de Dieu et la science est le reflet du monde : étant du même Auteur, il y a forcément adéquation.

N’y a-t-il pas contradiction entre science et Torah quant à l’origine de l’univers ?

Depuis le premier tiers du XXe siècle, on sait que le monde a une origine, ce qui est une très grande nouveauté. La plupart des scientifiques et des philosophes imaginaient que le monde était éternel. Les Juifs étaient pratiquement la seule famille religieuse à dire que non, le monde a été créé, et à partir du néant, ex nihilo. Maintenant, à partir de tout ce qu’on a découvert sur le « Bing Bang », on sait parfaitement que le monde a une origine. Certes, l’astrophysique n’a pas découvert absolument le point origine, on en est à une infime fraction. On sait que le monde débute par une fulgurante explosion ; on est parti d’une densité impensable sur une distance extrêmement petite. On sait aussi que le point origine est inatteignable pour des raisons théoriques et demander ce qu’il y avait avant n’a pas de sens, puisque le temps débute à ce moment-là.
La science sait que le monde a été créé. Cette création est fondamentale et c’est la raison pour laquelle la Torah commence par là : « Berechit bara Elokim ». « Bara » signifie créé ex nihilo et ne peut avoir que Dieu comme sujet. C’est important, la Torah n’est pas un livre de cosmologie, mais veut préciser que le monde a été créé à partir du néant. Dieu n’est pas limité dans sa création par de la matière préexistante. C’est même la base de la possibilité d’exercice des mitsvot.
Si Dieu partait d’une matière préexistante, il serait limité par les paramètres de cette matière. Si Dieu lui-même était limité dans sa liberté, l’homme le serait d’autant plus et l’exercice des mitsvot serait impossible.

Et entre Darwin et la Torah ?

D’abord, le darwinisme est maintenant largement dépassé. Mais Darwin est quand même un génie qui a montré que le monde a évolué, qu’on est passé du simple au complexe. En vérité, la notion d’évolution est un vieux concept juif disant que le monde a été créé de façon potentielle et qui donc évolue. Maintenant, on a le néo-darwinisme. Il y a des mutations, des accidents génétiques qui apportent des caractères nouveaux qui sont triés par la sélection naturelle. Et c’est ainsi que la vie s’organise et se complexifie. Les êtres vivants se sont succédés pour arriver jusqu’à l’homme. Il y avait l’homme adamique, le seul qui va nous intéresser dans la Torah et des humanités qui ont préexisté. On en trouve la relation dans un certain nombre de textes dans le Midrash. Des hommes se sont succédé, dont la Torah ne parle pas spécialement, sauf de façon allusive, mais qui n’avaient pas de spiritualité en eux. On a un texte du Midrash qui dit qu’il y a eu 974 générations qui ont précédé le monde. C’est un chiffre symbolique : 1000 moins 26.
Ces êtres vivants, qui étaient des hommes, se sont développés progressivement et à un moment donné, Dieu a insufflé à un homme qu’il jugeait adéquat une fraction de spiritualité. Et ce moment change tout. Cet homme-là va être doté d’un peu de divin en lui. Il pourra faire les mitsvot.

Et cet homme, ce serait qui ?

C’est Adam harichon. C’est Adam. Les autres humanités existent, font des outils, des cités lacustres, des peintures rupestres, mais ne peuvent pas faire ce qui est demandé dans la Torah. Cela ne va être possible qu’à partir de Adam harichon. Ce qui se situe il y a environ six mille ans.

La Torah ne se contredit pas avec les Cro-Magnons ?

Absolument pas. Plusieurs faits scientifiques montrent que vers cette zone, vers - 6000, il y a eu des changements drastiques. C’est la révolution agricole, le néolithique, plein de choses nouvelles se sont passées. C’est la création de l’homme tel que nous le concevons, de l’homme adamique par opposition aux autres humanités qui étaient physiquement et zoologiquement des hommes, mais n’avaient pas l’étincelle divine.
Mais il y a quand même un problème, c’est qu’on retrouve des traces de sépultures, avec de la nourriture, des armes et objets familiers. Il y avait donc une certaine spiritualité. Mais j’ai trouvé un texte de Rabbi Lipchitz qui dit que tous ces mondes pré-adamiques se sont succédé avec d’un monde à l’autre une augmentation et un perfectionnement de la spiritualité.

Pourquoi n’est-il pas fait mention de cela dans la Torah ?

La Torah ne nous donne que les éléments dont nous avons besoin pour accomplir la volonté de Dieu. La Torah n’est pas un livre de cosmologie ni de préhistoire, mais on peut trouver des allusions. Et quand on arrive à l’homme adamique, on a l’homme tel que nous le connaissons et dont ressort toute l’humanité actuelle. Et les Juifs sont très pointilleux pour dire qu’il n’y a qu’une seule humanité.

Stephen Hawking écrit que le « véritable point de la création se tient en dehors du champ des lois physiques actuellement connues ». Les scientifiques actuels ne semblent-ils pas conduits à des conclusions spiritualistes ?

Dans le domaine de la physique et de l’astrophysique, de plus en plus de scientifiques prennent les voies d’un cheminement spirituel. Chez les astrophysiciens, il y a un véritable retour à la spiritualité.

Avez-vous quelque chose à rajouter pour les gens qui restent dubitatifs ?

Il faut étudier absolument la Torah, se renseigner. Il n’y a pas de problème fondamental. Au niveau des datations, il faut savoir que le terme de jour ne veut pas dire forcément un jour de 24 heures. D’abord, il n’y a pas de soleil jusqu’au 4e jour, donc, s’il n’y a pas de soleil, on ne voit pas pourquoi il y aurait des jours de 24 heures. Pour certains maîtres, il ne s’agit pas de durée. Les jours sont des entités qui permettent des stades de création. Un grand nombre de textes rabbiniques parlent de durées très élevées, cent mille ans, 900 millions d’années et il y a un texte de kabbale par Rabbi Itzhak Acco qui parle de 17 milliards et demi d’années pour la durée de l’univers, soit à peu près l’évaluation scientifique actuelle. Quand on dit que le monde a 5764 ans, on se réfère à la création d’Adam harichon, mais le monde est beaucoup plus âgé et jamais les Hahamim ne sont allés contre la science.



David T. Reinharc
Rédacteur en chef du magazine Altalena


Ce texte est tiré d’ ALTALENA.
Rédacteur en chef : DAVID T. REINHARC
Responsable de la section culturelle et universitaire du Tagar.
Travaille dans une librairie/Maison d’édition. Journaliste.

Si vous souhaitez participer de quelque manière que ce soit à ALTALENA : david.reinharc@noos.fr



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