Le plan de désengagement à l’ombre de l’initiative de Genève : un exemple de duperie stratégique

publié le dimanche 30 mai 2004
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Au cours des dernières semaines et des derniers mois, l’une des questions les plus fréquemment posées était la suivante : Qu’est-il arrivé à Ariel Sharon ? Pourquoi revient-il sur les principes pour lesquels il a lutté tout au long de sa carrière politique et qu’est-ce qui le pousse à s’engager avec tant d’ardeur en faveur de son plan de désengagement ? Dernièrement, les journaux ont donné la réponse. C’est « l’initiative de Genève » de Yossi Beilin du 1er décembre 2003 qui a déclenché la décision du premier ministre d’adopter son propre plan de désengagement, bien qu’il ait auparavant discuté de quelques-uns des points fondamentaux. Un certain nombre de sources confirment ce fait. Le président George Bush a publiquement déclaré que cette initiative serait la seule que les Américains reconnaîtraient. Herb Keinon, du Jerusalem Post a rapporté que « l’initiative de Genève », associée à la lettre des pilotes de septembre 2003, avait déterminé Sharon à opérer ce changement afin de préserver l’unité nationale et d’étouffer l’opposition dans l’œuf. De même, Ehud Olmert, dans l’interview qu’il a accordée à Makor Rishon le 15 mai 2004, s’est exprimé sans ambages : « C’est Beilin ou moi. »

Ce fait est significatif, parce qu’il signifie que l’Autorité palestinienne (AP), en coopération avec Yossi Beilin, a lancé une initiative politique qui a contraint le premier ministre à procéder à d’importantes concessions unilatérales. Il faut souligner que les initiatives de particuliers agissant au nom de l’État et prenant des engagements constitue une dangereuse pratique. Un important principe est en jeu, dans la mesure où, tout comme l’État moderne détient le monopole de l’usage de la force et ne tolère pas les milices privées, il a également le monopole de sa représentation à l’étranger. Si le premier ministre avait réagi en donnant une réponse de principe à ce défi lancé aux prérogatives de l’État et à son gouvernement légitimement élu, il aurait épargné bien des problèmes au pays.

Quel projet l’autre côté souhaite-t-il réaliser ? Avec du recul, on trouve un certain nombre de déclarations émanant de dirigeants palestiniens qui décrivent l’objectif politique de « l’initiative de Genève ». Hatem Abdul Kader, qui joua en coulisses un rôle majeur dans les négociations qui aboutirent à la proposition de Genève, déclara au Jerusalem Post (1er décembre 2003) : « Notre objectif était de créer des divisions à l’intérieur d’Israël et de bloquer l’essor de la droite en Israël. » Le responsable de l’AP, Kadoura Fares, l’un des auteurs de l’accord, précisa : « ... L’un des objectifs de l’accord de Genève est de créer une cassure dans la rue israélienne et une scission dans le gouvernement Sharon... ». MEMRI rapporte que Ashraf Al-Ajrami, responsable du service d’information de l’AP sur les questions israéliennes, a écrit : « Cet accord redonnera espoir aux Israéliens qu’il existe un moyen de sortir de leur crise et de procéder à un vrai changement politique en Israël qui renversera la droite et redonnera le pouvoir au parti travailliste, aux cercles de gauche et au centre gauche. » De même, le journal Al-Sharq al-Awsat, publié à Londres, a rapporté dans son édition du 7 décembre 2003 que Jebril Rajoub expliquait que l’accord n’était contraignant pour personne parce qu’il s’agissait d’un échange d’idées entre des membres des camps de la paix palestinien et israélien sur la façon de mettre fin au conflit. Afin de placer ce développement en perspective, il faut rappeler que la guerre politique menée par l’AP contre l’État d’Israël comporte trois aspects : 1) délégitimer Israël et l’isoler sur le plan international ; 2) susciter des divisions internes et des ruptures du consensus national qui, depuis des années, constitue une force pour Israël ; et, 3) conduire à l’épuisement moral et économique du pays par le terrorisme, et provoquer le transfert des ressources humaines et financières vers la défense.

Cinq mois plus tard, en lisant les déclarations citées plus haut, on observe qu’en un laps de temps relativement bref, les Palestiniens ont, en grande partie, atteint l’un de leurs objectifs déclarés. :

  1. Par suite de « l’initiative de Genève » non contraignante - en fait une duperie politique - Sharon s’est engagé dans une initiative unilatérale par laquelle Israël ferait des concessions considérables sans réciprocité ;
  2. Sharon a adopté un plan d’action qui ne peut être mis en œuvre qu’en minant la démocratie d’Israël et en provoquant de graves divisions au sein de la société israélienne.
  3. En abandonnant les principes définis de son parti et en se coupant de ses partisans, Sharon est devenu un cavalier quasiment désarçonné par son cheval. Son leadership s’est gravement détérioré et il est beaucoup plus dépendant du parti travailliste et de Shinoui.

L’objectif stratégique de l’AP consistait à susciter des divisions au sein de la société israélienne en œuvrant avec des Israéliens partageant la même vision des choses, et les Palestiniens se sont ingérés avec succès dans les affaires intérieures du pays. Ce résultat a été atteint parce que les Palestiniens sont fort bien informés des rouages de la société israélienne et de sa vulnérabilité. En outre, il existe un lien de cause à effet entre « l’initiative de Genève » et les vives tensions politiques qui ont suivi. En même temps, les Palestiniens n’auraient pas pu prévoir leur succès, parce que, dans cette affaire, il leur fallait une certaine chance et, à cet égard, Sharon a coopéré avec une farouche ténacité. En sous-estimant la perspicacité politique de ses ennemis et la persévérance de son propre électorat, il a contribué à l’issue souhaitée par les ennemis. Devant un tel développement, il faut s’interroger : si les ennemis d’Israël visent notre société et le consensus national, ne devrions-nous pas accorder davantage de réflexion pour protéger ce précieux atout et porter la guerre politique dans le camp de l’ennemi ?



Joel Fishman
Membre du Jerusalem Center for Public Affairs




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