Le Midrash Rabba sur Esther

publié le mardi 4 mai 2004
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Le Midrach Rabba sur Esther, édition bilingue, hébreu et français. Traduction : Maurice Mergui. Editions des Nouveaux-savoirs, janvier 2004.


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Le Midrach Rabba est une compilation de commentaires rabbiniques, qui date de la génération des Amoraïm, qui succède à celle des Tanaïm. Byzance est devenue Constantinople, mais le désert d’Arabie n’a pas encore vu se lever l’épée du Prophète Le midrach procède par allusions, métaphores et paraboles prétendument suggérées par les livres bibliques, ici par celui d’Esther. Mais il est question de bien d’autre chose. Savourons donc quelques passages, particulièrement significatifs pour nous autres, survivants de la Shoah, attentifs au risque d’« assimilation » de nos descendants.

(p. 16) Rabbi Shim’on bar Yohaï enseigne : A trois reprises, D’ exhorta Israël à ne pas retourner en Egypte. Israël désobéit à ces trois avertissements et fut puni pour chacun d’eux. [...] La troisième fois ce fut à l’époque de Trajan, puissent ses os être broyés ! Sa femme accoucha la nuit du Neuf Ab, quand tout Israël était en larmes. L’enfant mourut à Hanouka. [...] Les Juifs allumèrent les bougies. [...] Ils furent dénoncés à la femme de Trajan en ces termes : « quand tu as accouché, ces Juifs ont pris le deuil, et maintenant que ton fils est mort, les voilà qui illuminent ». Elle envoya une lettre à son mari : « puisque tu soumets les Barbares, viens donc soumettre ces Juifs qui se sont rebellés contre toi ». [...] Trajan les encercla avec ses légions et les extermina.
Le « retour en Egypte » vise l’hellénisation des Juifs d’Alexandrie, via la traduction de la Torah en grec, dite des Septante. Elle ne leur avait pas épargné pogroms et persécutions, rapportés par Philon et Flavius Josèphe, et leur révolte finale avait été écrasée sous Trajan (115-117). La malédiction « puissent ses os être broyés » assimile Trajan à Aman ; la correspondance entre Trajan et sa femme rappelle les lettres qu’envoie Assuérus, d’abord pour réglementer l’obéissance des femmes à leur mari (Esther 1, 19-22), ensuite pour faire exterminer les Juifs (id 3, 12-15). Quant à cet enfant qui naît quand le Temple est détruit, le Neuf Ab, qui meurt quand le Temple est inauguré, à Hanouka, il procède d’une métaphore, « procréation = construction », consubstantielle à l’hébreu biblique : ABN Even, pierre, c’est AB-BN, Ab-Ben, père-fils ; BT, bat, fille, est proche de BYT, bayt, maison, etc.. Hanouka fête l’inauguration du Temple et la victoire sur l’hellénisme. Mais avec sa durée de huit jours, à partir du 25 Kislev, Hanouka est aussi à l’origine des fêtes de la Nativité et de la Circoncision, les 25 Décembre et 1er Janvier. Accuser les Juifs de se réjouir de la mort d’un enfant, pour une coïncidence malheureuse, on sait la suite : l’accusation de crime rituel visait en particulier les festivités du Seder de Pessah’, qui coïncident souvent avec le Vendredi Saint, jour commémorant la Crucifixion et la Mise au tombeau.

Un long prologue (p. 18-24) commente les premiers mots du Livre d’Esther, vayehy biyomé Ah’achveroch, WYHY BYMY AESWRWS, « Ce fut aux temps d’Assuérus ». Vayehy annonce-t-il des événements heureux ou malheureux ? introduit-il l’histoire de rois d’Israël ou de rois païens ? Une réponse lancinante est que vey, WWY, est une interjection de lamentation, « hélas » : Vayehi peut se traduire par « il y eut des vey, il y eut des hélas ».

(p.48-50) La suite du premier verset insiste : hu Ah’achveroch, « cet Assuérus », d’où de nouvelles questions, ingénument historiques : s’agit-il d’Artaxerxès ? du frère de Nabuchodonosor ? ou de Cyrus ? ou du père de Darius ? Les avis diffèrent mais il importe peu. C’était hier mais ce peut être aujourd’hui. Ou demain. A la fin des temps, si on veut, mais pas dans l’imaginaire ni dans l’utopique. Le midrach est dans l’intemporel, il n’est pas dans le virtuel.

(p. 56) Le premier verset d’Esther s’achève : « cet Assuérus, qui régnait sur 127 provinces  ». Commentaire : « un jour que les disciples de Rabbi Aqiba somnolaient, pour les réveiller, il leur dit : « pourquoi Esther devait-elle régner sur 127 provinces ? Parce que son ancêtre Sarah a vécu 127 ans » (Genèse 23,1). Un réveil, c’est une petite résurrection ; Rabbi Aqiba, c’est le Maître qui salua en Bar Kochba le Messie, quand celui-ci rétablit quelque temps l’Etat d’Israël, sous Hadrien (132-135) ; c’est aussi un martyr dont des milliers de disciples furent massacrés, dans une Shoah qu’aucune Esther n’empêcha ; Sarah, c’est la mère d’Isaac, Itzhaq, « qui rira ». Elle reçoit avec Abraham la Promesse de leur descendance. C’est donc l’archétype des femmes enceintes, qui, pour la tradition juive, vont peut-être engendrer le Messie. La mort de Sarah, c’est une métaphore de fausse-couche, la mort d’une promesse de Messie. Le 127ème jour de l’année qui commence en Nisân, c’est le Neuf Ab. Esther, elle, ne tombe apparemment enceinte d’aucun enfant, mais son histoire engendre le peuple juif en exil, entouré soit d’antisémites, qui veulent sa perte, comme Aman, soit d’aveugles ou d’indifférents, comme Assuérus.

(p. 72-78) A propos du verset Esther I, 5 « ... le roi donna à toute la population un festin de sept jours... », Rabbi Hanina ben Atel a dit : « Les Juifs participèrent à ce banquet ». D’où de longues discussions sur le risque d’assimilation que courent les Juifs en Diaspora. Au verset I, 8 il est précisé : « On buvait selon la coutume, sans aucune contrainte  », le Midrach commente : « Rab a dit : personne n’était obligé de boire du vin consacré aux idoles  ». Ceux qui ont transgressé la loi l’ont fait en toute liberté. Et ceux qui l’ont respectée ont fait de même. Etre ou ne pas être... juif, chacun est libre.

(p. 120) En quoi Mardochée est-il l’égal d’Abraham dans sa génération ? Abraham fit des adeptes (des âmes, nefech) à Haran (Genèse 12, 5), de même à l’époque de Mardochée, bien des gens « se firent Juifs » (Esther 8, 17), Mityahadim, MTYHDYM : ils proclamèrent l’unité du Nom du Saint, béni soit-Il, et Le sanctifièrent. Par conséquent, Mardochée fut appelé yehudi. Ne lis pas yehudi (avec un Hé, comme dans YHWDH, Yehudah, Juda), lis ye’Hidi (avec un Het, comme dans E’Had, Un).

(p. 140) Comment Aman tire-t-il au sort (Pour) le mois d’Adar, qui devient celui de la fête de Pourim  ? Il élimine tour à tour, pour leurs mérites propres, les sept jours de la semaine, puis onze mois lunaires sur douze, puis onze signes solaires du Zodiaque sur douze. Au passage, on apprend que les remparts de Jérusalem, reconstruits par Néhémie (6,15), furent achevés le 25 Elul, jour qui fut celui du Premier Jour de la Création, dès lors que Roch Hachana, le 1er Tichri, commémore le Sixième Jour où fut créé l’Homme. Finalement restent Adar et le signe des Poissons, qu’il choisit « parce qu’il savait que Moïse est mort en Adar [et que les poissons s’avalent entre eux]. Mais il ne savait pas que Moïse est également né en Adar, [et que les poissons sont également avalés] ». Cela renvoie à la fin de la Torah et au début du livre de Josué  : Moïse meurt le jour de ses 120 ans, et les enfants d’Israël respectent un deuil de 30 jours, puis attendent trois jours avant de traverser le Jourdain et de sacrifier l’agneau pascal, le 10 Nisan. Moïse est donc né et mort le 7 Adar : Adar est le dernier mois, les Poissons le dernier signe ; c’est donc... la fin des temps. Mais c’est aussi la veille de Nisan et du Bélier, mois et signe du Printemps et de la résurrection de la Nature.

(p. 152) Et voici l’apothéose. R. Isaac NapaHa a dit [...] Haman dit à Assuérus : Sire, [...] faites un banquet, placez-y des prostituées, et ordonnez que tous viennent manger, boire et faire selon son bon plaisir. [...] Quand Mardochée vit cela, il [proclama] cet ordre : Ne vous rendez pas au banquet d’Assuérus.[...] Mais ils n’écoutèrent pas Mardochée et ils allèrent tous au banquet.[...]
Aussitôt Satan surgit pour les accuser devant le Saint béni soit-Il : [...] Qu’il plaise à Sa Majesté de détruire cette nation du monde, puisqu’ils ne se repentent pas.[...]. Dieu envisagea alors vraiment de se débarrasser d ’Israël[...] et dit à l’Accusateur : Apporte-moi un rouleau que j’y inscrive leur condamnation. Satan lui apporta donc un rouleau sur lequel il écrivit la sentence. A cet instant, la.Tora entra en habits de deuil...

Je ne sais s’il y a beaucoup de passages dans tout le Talmud où la Tora elle-même est ainsi personnifiée Comment mieux faire comprendre que l’existence physique des Juifs est une chose, et que le respect de la Loi, qui implique sa transmission, en est une autre : à quoi sert Israël, s’il participe aux repas des païens ? L’affaire est cosmique, comme le suggère la suite, où entrent en scène les anges du Service, puis le soleil et la lune qui implorent l’Eternel. Le Prophète Elie, et les Patriarches Abraham, Isaac et Jacob en personne se tournent vers Moïse et le supplient d’intervenir. (p. 154) Moïse dit à Elie : Y a-t-il un homme vertueux dans cette génération ? Oui, répondit Elie, et son nom est Mardochée... Pour Moïse, comme après le Veau d’Or, la question est de savoir si l’ordre divin est révocable ou non.

(p. 158) Nous en sommes à la fin du chapitre 3 du livre d’Esther. Assuérus donne sa bague à Aman, en signe d’accord pour l’extermination des Juifs. L’édit part vers les provinces « et dans Suse l’édit fut publié. Alors le Roi et Aman s’attablèrent pour boire ». C’est un acheteur et un vendeur qui scellent ici leur accord, et comme les points communs entre Mardochée et Joseph, fils de Jacob, sont évidents, la référence s’impose (Genèse 37, 25) : R. Hanin dit [...] Dieu dit aux fils de Jacob. Vous avez vendu votre frère après avoir mangé et bu ; ainsi ferais-je avec vous.[...] R. Issachar de Kfar Mandi a dit : [...] Vois aussi jusqu’où la vente de Joseph projette son ombre, car le châtiment était encore dû, aux jours de Mardochée. Quand on songe au sens péjoratif, fondateur de l’antisémitisme chrétien, pris par le nom de Judas, le traître aux trente deniers, et par ses dérivés « judaïque » et « juif », quand on songe que ce nom est précisément un midrach calqué sur Juda (YHWDH vaut 30), qui propose à ses frères de vendre Joseph, plutôt que de le tuer, on est pris de vertige : combien de temps le châtiment sera-t-il encore dû ?

(p. 160) Esther 4,4 : « Les suivantes d’Esther et ses eunuques vinrent lui raconter la chose, et la reine en fut toute bouleversée » Les Sages de Babylonie disent qu’elle eut soudain ses règles mais nos Maîtres d’ici disent qu’elle fit une fausse couche. Le mérite des femmes d’Israël n’est pas forcément d’enfanter, il est aussi de permettre la transmission de la Tora ; le judaïsme ne se transmet pas tout seul, biologiquement, de parents à enfants ; encore faut-il que ceux-ci soient maîtres et élèves.

(p. 164) Esther 4, 16 : « Alors Esther fit porter cette réponse à Mardochée : rassemble tous les Juifs de Suse et jeûnez à mon intention ; ne mangez ni ne buvez pendant trois jours  ». C’était les 13, 14 et 15 Nisan. Il lui renvoya ce mot : mais ces jours incluent le premier jour de Pessah’ ? Elle lui répondit : Ancien d’Israël, pourquoi y a-t-il Pessah’ ? De même qu’il faut transgresser le Chabbat pour sauver une vie, de même il faut transgresser Pessah’ pour sauver le peuple.

A ceux qui croient, comme Mel Gibson, que le Sanhedrin a choisi le supplice de Jésus, conseillons la lecture du Midrach d’Esther : ils verront à la page 168 Zerech, la femme d’Aman choisir le supplice destiné à Mardochée : la fournaise ardente ? Hanania en a été délivré. ; la fosse aux lions ? Daniel en a réchappé ; un cachot souterrain ? Joseph s’en est sorti [et ainsi de suite]. Accroche le donc sur un gibet, car nous n’avons pas trouvé un seul qui en est réchappé.« Le conseil plut à Aman, et il fit dresser la potence » (Est. 5, 14). Mais Dieu change le destinataire de celle-ci. Suivent alors les candidatures de tous les arbres de la Création pour servir de bois du gibet : successivement la vigne, le grenadier, le noyer, le cédrat, le myrte, l’olivier, le pommier, le palmier, les acacias, les sapins, le cèdre, le saule, rappellent qu’ils ont été comparés à Israël. Sur ce, la ronce dit au Saint, béni soit-Il : Maître de l’Univers, moi qui n’ai aucun mérite, je me propose afin que cet impie soit pendu sur moi, parce que mon nom est ronce, et lui, il est une épine qui blesse, et il convient qu’une épine soit portée par une ronce.[...]

(p. 170) Ayant édifié le gibet, Aman alla voir Mardochée et le trouva dans la maison d’études, entouré d’écoliers tous assis devant lui, étudiant la Tora.[...] Il les enchaîna et dit : demain je tuerai ces enfants, et ensuite je ferai pendre Mardochée.[...] A ce moment le Saint béni soit-Il dit : quel est ce grand bruit que j’entends [...] Moïse, notre Maître, dit : Maître de l’Univers, ce ne sont ni des enfants, ni des agneaux, mais des petits de ton peuple qui jeûnent depuis trois jours et trois nuits, et demain leurs ennemis entendent les tuer comme des enfants et des agneaux. A ce moment, le Saint béni soit-Il prit les lettres contenant leur condamnation qui étaient déjà scellées avec un cachet d’argile : il les déchira et apporta la terreur sur Assuérus en cette nuit, ainsi qu’il est écrit « En cette nuit, comme le sommeil fuyait le roi... » (Est. 6,1).

Le midrach se lit avec une Bible à portée de main, pour vérifier et méditer les références, et de préférence à deux, pour confronter les expériences et associations d’idées, qui sont d’ailleurs nouvelles et différentes à chaque lecture. Ce faisant, le profane a une idée de ce qui se passe dans une yechivah et de la joie qu’éprouve le « chercheur » (un midrach, c’est une recherche) qui se rapproche, un tant soit peu, de la compréhension du divin.







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