Avons-nous des ancêtres Mormons

publié le lundi 16 février 2004
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Cette question peut sembler saugrenue, voire déplacée dans une revue comme la nôtre. Et cependant, c’est bien ce qu’ont pu se demander certains de nos lecteurs en allant consulter l’index généalogique international, autrement dit IGI (International Genealogical Index) sur le site de l’Eglise des Saints des Dernier Jours, en anglais Last Days Saints, plus connue par ses initiales LDS ou sous le nom de Mormons, http://www.familysearch.org

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L’International Genealogical Index (IGI)

Tout généalogiste connaît l’existence des mormons et sait qu’il peut avoir accès, grâce à eux, à la quasi-totalité des archives d’état civil françaises et étrangères sur microfilms. Certains, moins nombreux, connaissent aussi l’existence de l’IGI. Cet index a l’ambition de constituer une base de données généalogique où le maximum de personnes pourraient être enregistrées de façon à pouvoir établir des liens entre elles. D’après la LDS, près de 2 milliards de noms seraient déjà dans cette gigantesque base. On pourrait donc penser que l’on a enfin là « l’arme absolue » du généalogiste.
Cependant toute recherche généalogique, comme tout travail historique, ne peut être réalisé que d’après des sources clairement identifiées et vérifiées. Tout recours à des données collectées par d’autres nécessite donc que l’on s’interroge sur la façon dont ces données ont été obtenues, de façon à s’assurer de leur fiabilité.
Or quel est le but de ce gigantesque index et qui le constitue ? Il faut pour cela se rappeler certaines croyances des Mormons. Ils croient que les esprits de ceux qui sont morts continuent à penser et à faire des choix. C’est à leurs descendants qu’il appartient de leur proposer la possibilité du baptême mormon. Ils doivent donc chercher à réunir les familles pour l’éternité en procédant à des rites de rapprochement qui sont en fait des baptêmes par procuration de leurs ancêtres ; officiellement, ils disent ne pas procéder à des baptêmes, mais seulement offrir par procuration le baptême à leurs ancêtres décédés, qui sont sensés pouvoir accepter ou non ce baptême. Chaque membre de la LDS demande ainsi à ce que tous ses ancêtres et parents soient inscrits dans l’IGI. Il procède ensuite à leur « baptême » par procuration. Le nom de l’ancêtre apparaît alors dans l’IGI avec la mention « christening » et la date du baptême. L’IGI est donc avant tout un outil destiné à effectuer, au sein de la LDS, des rites de rapprochement conformément aux croyances de cette secte.

Le baptême des Juifs


Tout cela n’aurait pas réellement porté à conséquence si les membres de la LDS s’étaient effectivement limités à baptiser leurs ancêtres directs. Or en 1990, il apparut que les noms de milliers de juifs victimes de la Shoa figuraient dans l’IGI. Parmi eux, 380 000 y étaient mentionnés « christening ». Des protestations de généalogistes juifs furent envoyées à la LDS, jusqu’à ce qu’un accord soit passé en mai 1995 entre la LDS et des responsables d’associations juives. L’accord stipulait que la LDS s’engageait à retirer de l’IGI les noms des victimes juives de la Shoa et qu’elle allait rappeler à ses membres qu’il ne convenait pas d’inscrire dans l’IGI des noms de personnes avec lesquelles elles n’avaient pas de parenté. Cependant, la LDS reconnaissait qu’il lui était quasiment impossible de vérifier cette dernière clause, et que des inscriptions intempestives pourraient toujours se produire. La LDS s’engageait alors, lorsque de tels cas lui seraient signalés, à retirer de l’IGI les noms litigieux et à annuler les baptêmes éventuels.
Depuis cette date, les responsables de la LDS ont effectivement retiré des noms, mais pas aussi complètement ni aussi rapidement qu’on aurait pu le souhaiter. Par ailleurs de nouveaux noms apparaissent régulièrement. Des personnalités juives aussi emblématiques que le Gaon de Vilna, Golda Méïr ou Albert Einstein ont pu ainsi y figurer. En janvier dernier, notre ami Chaim Freedman envoyait le message suivant à notre présidente, Micheline Gutmann :

En dépit des engagements pris par les Mormons que les Juifs dont les familles n’ayant pas de parenté avec des mormons ne seraient pas repris dans l’IGI, j’ai été consterné de découvrir que l’arrière grand-père de ma femme, le rabbin Isaac Jacob Super (1881 Lithuanie - 1961 Australie) y figurait. Il était un rabbin éminent à Melbourne (Australie). Après échange de correspondance avec les mormons, ils ont retiré son nom. J’ai alors entrepris de faire une recherche sur les autres rabbins d’Australie et j’ai découvert que le rabbin Joseph Abrahams (1855 Angleterre - 1938 Australie), président du Beth Din de Melbourne pendant plusieurs dizaines d’années, y figurait aussi, en dépit du fait qu’il n’avait pas eu d’enfant et que donc théoriquement aucun descendant n’aurait pu procéder à une cérémonie de conversion Mormon à son endroit. Par coïncidence (ou peut-être pas) il passa sa retraite dans la maison du rabbin Super.
J’ai écris aux mormons pour obtenir des explications, suggérant que des Juifs avaient été choisis au hasard pour procéder à des cérémonies mormon.
Je porte cela à l’attention des généalogistes juifs et leur suggère de vérifier que leurs parents ne sont pas dans des situations similaires. Chaim Freedman, Petah Tikvah, Israël.

Voici la réponse de Micheline Gutmann :

Cher Chaim,
Ce problème n’est pas seulement religieux. J’ai vu quelques « certificats de naissance » provenant des mormons. Au lieu de naissance, ils écrivent « christened », il y a donc réellement falsification. Et quelques certificats sont créés, non pas à partir d’originaux, mais d’informations données par des descendants qui n’ont pas le vrai certificat et qui donnent de fausses informations.
On m’a récemment interrogée sur notre famille Gutmann parce que quelqu’un avait relié ses données trouvées chez les Mormons avec notre arbre. La relation n’était pas bonne. Aussi je lui conseillé d’obtenir un certificat original. Il me répondit que, jusqu’à maintenant, il avait toujours fait confiance aux informations données par les Mormons.
Je dois dire aussi que le FTJP (family tree of the Jewish people) est rempli de ces sortes de données et d’autres qui sont erronées. Le plus triste est que, contrairement aux mormons, ils ne retirent rien.

Cette situation a créé certaines tensions qui apparaissent régulièrement dans les forums. Cependant, Jewishgen refuse d’alimenter la polémique, considérant que les généalogistes sont redevables vis-à-vis de la LDS pour tout le travail de collecte qu’ils réalisent et que toute polémique avec eux serait « contre-productive ».

L’IGI et les recherches généalogiques


Nous pourrions multiplier les exemples de généalogistes qui, prenant pour fiables les données qu’ils trouvent dans l’IGI, se voient entraînés sur des fausses pistes. Nous ne saurions donc trop mettre en garde vis-à-vis de l’utilisation de cette base de données. Elle peut éventuellement suggérer des pistes, qui devront être systématiquement vérifiées par recherche des actes originaux.
Il reste une bonne raison pour consulter régulièrement l’IGI : celle, comme le suggère Chaim Freedman, de s’assurer qu’un de vos ancêtres n’a pas fait l’objet d’une conversion à l’Eglise des Saints des Derniers Jours à votre insu ! Si le cas se produisait, il conviendrait d’écrire à la LDS pour que son nom soit retiré « from any and all baptismal records held by the church » à l’adresse suivante :
Stephen Kendall, Church and Family History department, LDS, 35 North West Temple Street,
Salt Lake City, Utah 84150-3400 USA

par François van Deth



Association GenAmi
Association de généalogie juive internationale




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