La renaissance de la communauté juive en Russie

publié le dimanche 15 février 2004
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Quelques 300 000 juifs vivent actuellement en Russie, dont 180 000 dans la capitale et 50 000 à Saint-Pétersbourg, la seconde ville du pays. Il s’agit, note le Congrès juif de Russie (REK) de ceux qui se sont déclarés juifs lors du recensement. Rappelons, à titre de comparaison que près de 500 000 juifs vivaient à Moscou à la fin des années 80, et qu’ils étaient trois millions environ dans toute l’Union Soviétique.

La plupart d’entre eux ont émigré en Israël ou aux Etats-Unis au début des années 90, lors de la dislocation de l’Union Soviétique. L’émigration, tout au moins pour ce qui concerne la Russie, a pratiquement cessé aujourd’hui. Les juifs, en Russie, ne craignent plus pour leur avenir.

La mention de la nationalité figurait obligatoirement sur les passeports et tous les questionnaires que remplissaient les citoyens de l’Union Soviétique. "Qu’est-ce qu’un juif, en quoi est-il différent des autres ?" demandait tout enfant juif à ses parents lorsque il apprenait pour la première fois sa nationalité. Plus l’on s’éloignait de la révolution de 1917 et plus il devenait difficile de lui répondre. Si les grands parents parlaient le yiddish, les parents se contentaient de le comprendre et la jeune génération n’en possédait que quelques mots dont le sens lui échappait parfois. Rares étaient ceux qui avaient des connaissances en hébreu.

Plusieurs générations se souviennent que la fréquentation de la synagogue (comme celle d’une église orthodoxe, d’ailleurs) pouvait vous valoir une exclusion de l’institut, un blâme au travail, la réprobation lors d’une réunion du parti, ce qui équivalait, pour un Soviétique, à une exécution publique. Quelques centaines de personnes tout au plus se risquaient à défier la société, à étudier en cachette l’hébreu et l’histoire juive.

Les premières écoles et jardins d’enfants juifs firent leur apparition en Union Soviétique pendant la perestroïka, à la charnière des années 80 et 90. Diverses organisations juives, religieuses et laïques, déléguèrent des représentants en Russie, des organisations juives se constituèrent en Russie. Moscou compte actuellement dix écoles juives, cinq synagogues, plusieurs établissements d’enseignement supérieur, une dizaine d’organisations à vocation éducative, cinq fondations caritatives.

Vint alors le temps de trouver des sponsors, de s’attirer les bonnes grâces des autorités russes, de se faire connaître des juifs russes.

Il y a actuellement deux grands rabbins en Russie. La Fédération des communautés juives de Russie (FEOR), qui regroupe pour l’essentiel les communautés "Habad - Loubavitch", reconnaît Ben Lazare pour grand rabbin, alors que le Congrès des organisations et des communautés religieuses juives de Russie (KEROOR) s’est donné Adolf Chaevitch pour grand rabbin. Ces deux organisations se sont partagées les sphères d’influence au sein des communautés religieuses russes.

Le Congrès juif de Russie (REK) a été fondé en 1996. Il unit la quasi totalité des groupes et associations juives qui ont vu le jour sur le territoire de la Russie. Mais la FEOR n’entretient pratiquement aucune relation avec le REK.

Les citoyens juifs de Russie se moquent bien de ces querelles de dirigeants. Ils sont prêts à participer aux initiatives de l’une comme de l’autre organisation. L’essentiel est qu’ils disposent maintenant de lieux pour se retrouver.

Ben Lazare et sa conception de la vie de la communauté juive de Russie

-  Monsieur Ben Lazare, en quoi la communauté juive de Russie se distingue-t-elle, selon vous, des communautés juives d’autres pays ?

-  Je suis né en Italie où j’ai vécu jusqu’à l’âge de quinze ans. La communauté italienne est très ancienne. Elle a connu des périodes fastes et traversé des moments difficiles mais la vie de cette communauté ne s’est jamais arrêtée, quoi qu’il put arriver. Alors qu’en Russie la communauté juive a été laminée par soixante dix années de pouvoir soviétique. Les synagogues, les écoles juives ont été fermées. Mais l’esprit juif s’est étonnamment conservé. Lorsque j’ai mis le pied pour la première fois en Russie, en 1987, la vie juive se déroulait dans la clandestinité, il fallut tout reprendre à zéro. Et si une synagogue fonctionnait encore à Moscou, il n’y avait rien du tout dans les autres villes. Les juifs savaient qu’ils étaient juifs, ils célébraient parfois les fêtes en famille, mais il n’existait pas de communauté juive organisée. Mais mon enfance passée en Italie me laissait entrevoir la possibilité de ranimer la vie juive dans les villes de Russie.

-  Que représente la communauté juive de Russie, aujourd’hui ?

-  A l’heure actuelle, il existe une communauté constituée dans deux cents villes du pays. Plusieurs centres culturels fonctionnent à Moscou, ainsi que des écoles, des jardins d’enfants et des établissements d’enseignement supérieur qui dispensent une éducation juive. Il existe aussi des organisations caritatives, les publications juives sont nombreuses. Même dans les petites villes qui ne comptent pas plus de quelques milliers de familles juives, le grand travail qui y est actuellement déployé est révélateur de la renaissance de la vie juive en Russie. Il y a encore deux ans, seules cinquante villes comptaient une communauté juive.

-  Quelle attitude adoptent les autorités russes à l’égard de la communauté juive ?

-  Non contentes de reconnaître son existence, elles sont également prêtes à l’aider . Les autorités comprennent que la Russie est un pays pluriethnique et que, si chaque peuple est en mesure de vivre dans la dignité, de se sentir en sécurité, cela bénéficiera à l’ensemble de la société russe.

-  En quoi consiste cette aide des autorités ?

-  Premièrement, elles nous apportent un grand soutien moral. Le président Poutine a honoré de sa présence, en 2000, l’inauguration du centre communautaire juif de Moscou (MEOTs). Le président et les gouverneurs adressent régulièrement des messages de félicitations à la communauté à l’occasion de toutes les fêtes juives. Ce soutien moral nous donne une impression de sérénité quant à l’avenir des juifs en Russie. De plus, les édifices qui appartenaient autrefois à la communauté juive lui sont rendus. Lorsque les synagogues ont été entièrement détruites, les municipalités trouvent de nouveaux bâtiments, accordent des terrains pour y construire des centres communautaires. La municipalité de Moscou a récemment mis à la disposition de la communauté juive un grand terrain en vue de la construction d’un centre d’études qui sera sans équivalent au monde. Le MEOTs est déjà trop petit pour accueillir tous ceux qui le désirent, il est fréquenté par un millier de personnes chaque soir. Nous sommes dans l’incapacité d’y réaliser tous nos projets. Nous pourrons ouvrir dans le nouveau Centre d’études une grande école juive avec un internat qui accueillera les enfants de toute la Russie et de la CEI, divers programmes éducatifs seront mis en place, un musée juif y trouvera sa place. Quant au MEOTs, il demeurera le centre culturel de tous les juifs moscovites.

-   Y a-t-il des rabbins qui soient nés en Russie et qui aient fait leurs études dans les yeshivas ouvertes ces dernière années dans le pays ?

-  Oui, de jeunes rabbins qui ont fait leurs études en Russie exercent leur ministère à Briansk, Volgograd, Khabarovsk et dans plusieurs autres villes. De nombreux diplômés des yeshivas russes assistent les rabbins venus de l’étranger. Des mohels (circonciseurs), des shorhets (égorgeurs) et des chantres ont fait leurs études en Russie. Une école religieuse juive "Mesivta" a été ouverte à proximité du MEOTs. Elle accueille les jeunes garçons à partir de dix ans. Nombre d’entre eux nourrissent depuis leur plus jeune âge le désir de devenir rabbin d’une communauté juive russe. Ils comprennent toute l’importance de ce travail. Jamais nous n’aurions pu rêver d’une telle chose il y a seulement quelques années.

-  Peut-on dire que l’antisémitisme a disparu en Russie ?

-  L’antisémitisme d’Etat n’existe plus depuis déjà plus de dix ans. Même si, tout récemment encore, certains hommes politiques russes reprenaient les slogans antisémites dans leurs campagnes électorales. Ce qui n’est plus le cas, aujourd’hui. L’électeur russe fait preuve d’un plus grand discernement, il fait moins confiance aux slogans, est plus attentif aux actes. J’aimerais également faire remarquer que le président Poutine a tenu à rappeler, avant le lancement de la nouvelle campagne législative, en septembre 2003, qu’on ne saurait accepter de la propagande électorale qu’elle recoure à des slogans religieux ou ethniques. Quant à l’antisémitisme au quotidien, nous ne vivrons sans doute pas assez longtemps pour le voir complètement disparaître. Cela ne concerne pas que la seule Russie, c’est aussi vrai pour l’Europe et les Etats-Unis. Mais il convient d’ajouter que les juifs russes ne craignent plus de reconnaître qu’ils sont juifs, ne craignent plus de respecter les traditions, de célébrer les fêtes.

-  Comment, aujourd’hui en Russie, célèbre-t-on les fêtes juives ?

-  Lorsque je me suis installé en Russie en 1990, mon expérience me disait que les gens devaient savoir qu’une fête approchait, devaient connaître les manifestations qui seraient organisées à cette occasion. C’est ainsi que j’ai fait passer une annonce dans la presse moscovite. Tout le monde m’a traité de fou, apeuré à l’idée que la fête se transforme en pogrom. Mais rien de terrible ne s’est passé, les juifs se sont même rendus à la synagogue plus nombreux que les années précédentes. Et les gens ont compris qu’ils n’avaient rien à craindre. C’est devenu une habitude, depuis, de faire connaître les manifestations juives par voie de presse, d’afficher dans les rues des villes. Pour la fête d’Hannouka, une grande Hannoukia est allumée au centre même de Moscou, et le maire de la ville, Youri Loujkov, assiste à la cérémonie. Plusieurs manifestations en liaison avec la fête ont lieu dans une même ville : prières collectives, concerts, expositions, discothèques... les gens ont toujours le choix.

-  On ne peut pas dire, en dépit du retour de la tradition, que la plupart des juifs russes se considèrent comme religieux. Et la plupart de ceux qui fréquentent le MEOTs sont des laïcs...

-  Si nous avons fondé le MEOTs, c’est avant tout pour que les juifs puissent se retrouver, communiquer entre eux, s’aider les uns les autres. Si, dans notre centre, les gens ont la possibilité d’apprendre l’hébreu et de découvrir les traditions juives, ils peuvent aussi pratiquer des activités qui n’ont rien à voir avec le judaïsme : les langues étrangères (anglais, espagnol), l’informatique, etc. Ils fréquentent notre salle de sport, les jeunes aiment venir à la discothèque que nous organisons. Nous invitons souvent des musiciens, des artistes connus. Peu importe ce qui fait l’attrait de notre centre. Si une personne vient, c’est qu’elle n’a pas oublié ses racines juives. Chez nous, elle découvrira les traditions et elle commencera peu à peu à les respecter.

-  Puisque nous parlons des traditions, connaissez-vous le nombre de britots (circoncisions) et de houppah (mariages) effectués à Moscou, où vit la communauté juive la plus importante du pays ?

-  Je n’ai pas les chiffres exacts. Mais je peux citer un exemple : il n’y a pas longtemps, nous avons célébré dix mariages en une seule semaine au MEOTs. Pour une seule semaine et en un seul endroit, ce n’est pas rien. Le nombre des circoncis augmente également : plus de mille personnes. La circoncision ne se pratique pas uniquement sur les bébés, nous avons aussi la visite de septuagénaires.

-  Les mariages mixtes sont nombreux en Russie et bien des gens qui portent un nom juif ne sont pas considérés comme tels par la tradition. Prennent-ils part, eux aussi, à la vie de la communauté ?

-  Le nombre des mariages mixtes est effectivement très élevé. Si les gens ignoraient que leurs enfants ne seraient pas considérés comme juifs, il n’en sont pas responsables. Nous ne voulons pas détruire des foyers déjà constitués. Mais nous ne voulons pas, non plus, jouer les hypocrites et considérer comme juifs des gens qui ne le sont pas. Nous nous efforçons cependant de redresser la situation, nous expliquons aux jeunes combien il est important aujourd’hui que les mariages soient conclus entre des juifs. Un club juif de rencontres existe au sein du MEOTs. En deux ans nous avons aidé plus de deux cents couples à se rencontrer, nombre d’entre eux ont déjà des enfants. Il existe des clubs similaires dans d’autres synagogues. Si bien que la communauté juive s’agrandit petit à petit, même si beaucoup de travail nous attend encore.

Marianna Belenkaïa







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  • La renaissance de la communauté juive en Russie
    7 août 2006

    bonjour je suis francais d origine de pays de l est mon arriere grand pere etait russe ou slave son etait vassily damianovitch malheureusement nous ne l avons pas connu. je recherche mes racines perdues pour pouvoir apporter a mes enfants une reponse a leur question. je me tourne vers vous et espere que vous pourrez me conseiller et voir m aider dans ma recherche.

    en vous remerciant Franck Damianovitch

    fdamia@yahoo.fr



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