Antisémitisme : la loi du silence ?

Carte blanche du Centre Communautaire Laïc Juif
publié le samedi 7 février 2004
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Le Soir (Bruxelles)

6 février 2004

Le Centre Communautaire Laïc Juif a toujours considéré que la lutte contre le racisme l’antisémitisme,la xénophobie et l’exclusion procède d’un même système normatif et d’un même amour de l’humanité, censés amener tous les démocrates à rejeter d’un sursaut indigné les ignobles dérives, et ce, quels qu’en soient les auteurs.

Malheureusement, nous avons constaté avec amertume que cette conviction n’est plus unanimement partagée dans les rangs mêmes de certains démocrates. Dans le cadre de l’organisation, le 24 avril prochain, d’une manifestation nationale pour la défense de la démocratie, contre le racisme et contre le fascisme, le comité du Front Antifasciste (FAF) a en effet catégoriquement refusé d’inclure la lutte contre l’antisémitisme dans sa plate-forme et ses slogans. Le comité organisateur, composé des partis démocratiques, des syndicats et de nombreuses organisations du monde associatif, choisit ainsi d’ignorer la résurgence de l’antisémitisme observée depuis plus de 3 ans en Europe et en Belgique.

Au cours des trois réunions préparatoires, nous avons exprimé notre inquiétude et notre désarroi à l’égard de ce phénomène, plus particulièrement lorsque les principaux foyers de diffusion de cette haine à l’égard des Juifs sont des or-ganisations de la mouvance tiers-mondiste ainsi qu’une frange de la population d’origine maghrébine.Chose également grave à nos yeux, de plus en plus de gens tiennent aujourd’hui des propos sur Israël et les Juifs qu’ils ne se seraient jamais permis de dire auparavant.Ainsi,le Cardinal Joos explique dans un maga-zine flamand qu’un obsédé sexuel comme Bill Clinton a été élu grâce au grand capital et aux Juifs ; une hôtesse de l’air de la Sobelair décrit dans les me-dias deux repreneurs potentiels d’origine juive comme les rabbins de la fail-lite ;des slogans antisémites,tels égorgeons les Juifs, les Juifs au gaz, Hamas vaincra, ... sont scandés lors d’une rencontre internationale de football en salle à Hasselt opposant Israël à la Belgique. Ces exemples agrègent en fait les trois dimensions essentielles de l’antisémitisme actuel : l’anticapitalisme assimilant les Juifs à l’argent ;l’anti-impérialisme considérant les Etats-Unis comme l’instrument maléfique du pouvoir des Juifs et d’Israël ; l’antisionisme élargissant aux Juifs du monde entier sa détestation d’Israël.

Notre intervention auprès du Front Antifasciste a provoqué une fêlure drama-tique dans le roc des valeurs antiracistes. Toujours prestes à dénoncer l’antisémitisme quand il sévit dans les rangs de l’extrême droite, comme en Autriche, nos amis antifascistes se montrent soudain réticents à le condamner quand il se manifeste sous leurs yeux en Belgique. Si nous comprenons bien le discours qu’ils nous ont tenu, il n’y aurait aucun regain d’antisémitisme en Belgique, les Juifs exagèreraient, ils ramèneraient constamment le racisme à eux-mêmes, il n’y aurait pas d’antisémitisme au sein de la population arabe, et les incendies de synagogues et de commerces juifs,tout comme les agressions de rabbins ou d’élèves d’écoles juives, seraient exagérés par les Juifs, ces actes étant, d’après ce qu’il nous a été répondu, simplement le fait d’exclus et de déséquilibrés et non d’antisémites ...

Avec des nuances,nos interlocuteurs sont amenés à ignorer ou minorer l’antisé-mitisme, décrit comme marginal par rapport au racisme dont sont victimes les Maghrébins de Belgique. Dénoncer l’antisémitisme actuel, pensent-ils, c’est apporter de l’eau au moulin des racistes prêts à agiter le prétexte des souf-frances juives pour mieux stigmatiser cette population. D’autres, choqués par la violence des actes et des paroles antisémites, trouvent des excuses ou des justifications destinées à expliquer pourquoi un groupe victime du racisme en est réduit à de tels comportements à l’égard des Juifs. Présent aux réunions préparatoires, le Centre Culturel Arabe se distingue particulièrement dans cet exercice lorsqu’il épingle et cautionne dans son bulletin bimestriel[i] les stéréotypes visant les Juifs tels que manipuler durement l’argent par le prêt à intérêt, "couler" certaines professions en acceptant des conditions de tra-vail indignes et surtout faire toujours cause commune avec le plus fort. Leur implication, précise-t-il, dans la vie capitaliste américaine, leurs monopoles commerciaux, leur contrôle de certains secteurs dans les affaires, renforcent cette réputation. Il ajoute même que cette réputation correspond parfois à une réalité en cours !Dans cette hystérie générale,d’autres encore n’ont pas hésité à nous rétorquer que dire non à l’antisémitisme, c’est soutenir Ariel Sharon. Enfin, ils ont unanimement conclu qu’en insistant sur l’antisémitisme, on affaiblit le combat antifasciste et on renforce le repli communautaire !

Face à ce refus et à ce mur d’incompréhension, il ne nous reste plus qu’à re-noncer à participer à cette manifestation. C’est grave. Surtout si l’on songe aux valeurs de tolérance et d’ouverture que nous défendons depuis la création de notre centre en 1959. Ceux qui nous connaissent en Belgique, en Israël et en Palestine, savent que nous menons sans relâche le combat de la paix au Proche-Orient en soutenant toutes les initiatives en ce sens, comme celle du Pacte de Genève. C’est pourquoi tant d’Israéliens et de Palestiniens viennent s’exprimer chez nous.

Nous ne ménageons pas non plus nos efforts lorsqu’il s’agit de lutter contre le racisme et la xénophobie. Le FAF doit comprendre que nous ne pouvons pas réclamer moins que ce que nous n’avons jamais cessé d’exiger pour la popula-tion maghrébine : nous soutenons, et continuerons de le faire, toute action visant à combattre le racisme dont est victime cette population. Pourquoi ne pouvons-nous pas en faire autant contre l’antisémitisme dont nous sommes la cible ?

Comment pourrons-nous continuer à expliquer aux Juifs que la Belgique et sa classe politique ne sont pas antisémites et que l’antisémitisme n’y constitue guère une force significative si des organisations antiracistes comme le FAF, nées à partir du slogan "Plus jamais ça", nient l’existence et l’importance de l’antisémitisme et permettent à une association comme le Centre culturel arabe de déverser sa prose antisémite ?

Si les partis politiques démocratiques et les militants du monde associatif veulent nous aider à rompre notre désarroi et notre sentiment d’isolement, ils doivent choisir.Choisir entre la haine des extrêmes et la main,que nous, Juifs laïques et humanistes,leur tendons. Choisir entre la voie tracée par Jean-Paul Sartre,l’intellectuel engagé le plus représentatif du XXe siècle,qui a exprimé avec passion et rigueur que la lutte contre l’antisémitisme est le combat de tous,et celle empruntée par des groupuscules s’accommodant fort bien de l’anti-sémitisme quand ils ne le diffusent pas eux-mêmes. Les démocrates, les vrais, feront à coup sûr le bon choix. Ils en sortiront grandis.

Michèle Szwarcburt, Présidente du Centre Communautaire Laïc Juif

Le Conseil d’administration du CCLJ : David Susskind, Président d’Honneur, Geoffrey APPELBOOM, Benjamin BEECKMANS, Brigitte FEYS, Santo FRANCO, Dorothée GABAI, Mireille GANCARSKI, Joël GOLDBETER, Yves GOLDSTEIN, Henri GUTMAN,Oriana KLAUSNER, Joël KOTEK, David KRONFELD, Jacques OUZIEL, Marek POZNANSKI, Katty ROJTMAN, Lucy ROZENBAUM, Michaël SPIEGL, Yaël SPIEGL, Selma SZWARCMAN, Kervin VAN LOO, Laurent VIOLON, Nicolas ZOMERSZTAJN et Olivier Boruchowitch, rédacteur en chef du magazine Regards



Centre d’Information et de Documentation
Centre d’Information et de Documentation sur la Démocratie au Moyen-Orient (Bruxelles)




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