Frédéric Brenner : Un chercheur de sens

Article paru dans Actualité juive (Novembre 2003)
publié le samedi 31 janvier 2004
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L’Odyssée photographique de Frédéric Brenner est un voyage intellectuel, culturel et émotionnel à la découverte de la Diaspora. Chassant le stéréotype du juif et du Judaïsme, ce chasseur d’images est parti à la rencontre de ces juifs du monde, à travers leurs coutumes, leurs souffrances, leur libertés et leurs paradoxes. Il tente de mettre un visage sur toutes ces façons d’être juif, aujourd’hui, sans hiérarchie de valeurs. Il reconstitue l’immense puzzle de notre identité rassemblant les multiples fragments qui la composent. Il refuse, par ce jeu de miroirs à l’infini, de figer notre identité en perpétuel devenir. Associées notamment aux textes de Jacques Derrida ou de Carlos Fuentes, ces photos entraînent le lecteur dans un voyage initiatique et poétique, invitant à l’étude et aux questions parfois dérangeantes. Une sorte de Talmud Babylonien photographique en quête de ce lien qui nous unit, le Judaïsme et notre Humanité.

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Actualité Juive : Comment est née cette envie photographique de « traquer » la Diaspora à travers le monde pendant 25 ans ?

Frédéric Brenner : Ce long voyage est né d’une intuition, il n’est pas didactique.

Dans chaque pays, il y avait encore un échantillon de population suffisant pour me permettre de nourrir cette typologie des différents modes d’acculturation. Mon intuition était que tout cela allait disparaître et l’outil photographique était un moyen de témoigner de l’existence de ces communautés méconnues.

C’était le dernier moment pour pouvoir mettre un visage sur ces hommes et sur ces femmes, d’arracher à l’oubli tous ces fragments, de réhabiliter la Mémoire de ces groupes qui ont vécus et survécus en marge de notre histoire. Aujourd’hui, la plupart de ces gens photographiés dans mon livre n’existent plus dans cette configuration là.

A.J. : Vous retrouvez des années après, des gens que vous aviez photographiés dans des contrées lointaines, comment expliquez-vous ces coïncidences ?

F.B. : Comme le dit mon ami Albert Mayseles : « Les coïncidences sont une façon pour Dieu de rester anonyme. » C’est une question d’énergie qui circule. J’ai tissé une toile pendant 25 ans. Je suis une sorte de « dispacheur » au sein de la communauté juive mondiale.

A.J. : Vous avez photographié des Lesbiennes, une Dragqueen, des motards devant une synagogue... Est-ce aussi dans un but de démystifier les stéréotypes du « Juif » ?

F.B. : Je suis parti avec l’idée d’un peuple « Un », du juif en papillotes emblématique.

Au bout de ces 25 ans de voyage, j’ai déconstruit cette image stéréotypée que les juifs eux-mêmes véhiculent. Je fais des images pour casser les images. L’image du Juif, aux yeux du monde c’est : Israël, les juifs en papillotes et la Shoah. Les juifs et les non juifs savent comment les juifs sont morts, ils ne savent pas comment les juifs vivent. C’est un projet sur la vie, qui résiste à la tentation du mortifère. Ces photos posent une question fondamentale : « qui sommes-nous pour nous disqualifier en tant que juif authentique ? » c’est la question que pose le très beau texte de Tsvi Blanchard qui préface mon 2e livre.

A.J. : Est-ce un travail sur le peuple juif avec ses contradictions ou sur l’humanité toute entière ?

F.B. : C’est une radiographie d’un peuple qui a vécu avec une identité portable. C’est un travail sur l’altérité autant qu’un travail sur le peuple juif.

C’est la 1er fois que l’on a un spectre aussi large de toutes les expressions et représentations du juif et du Judaïsme à la fois dans l’espace mais aussi dans le temps. C’est une rétrospective qui se déploie sous nos yeux, du biblique, de l’antique, du tribal au post moderne en passant par le médiéval, l’inquisition et l’industriel.

A.J. : Votre message est-il de nous faire prendre conscience de ce lien qui unie ces cultures si différentes ?

F.B. : La seule chose qui nous relie, c’est notre Humanité. Notre Judaïsme est le véhicule qui nous fait accéder à cette humanité. Ce voyage a changé ma vision religieuse. Il m’a fait prendre conscience de ce paradoxe, de la capacité du juif à endosser autant d’identités différentes, les unes après les autres, les unes sur les autres. Le livre pourrait aussi s’appeler « Identité et Simulacre ».Vivre parmi les Nations, suppose être empreints de l’identité de ces Nations mais la question reste toujours la même : jusqu’où est-on devenu « l’autre » tout en restant nous-mêmes ?

A.J. : Ce cheminement pousse à cette interrogation : qu’avons-nous tous en commun ?

F.B. : La phrase de Kafka qui figure en exergue dans mon livre, est significative : « Qu’ai-je en commun avec les juifs ? j’ai à peine quelque chose en commun avec moi-même ». J’interroge cette notion de différence qui commence en nous, comment reconnaître et vivre avec « ce rapport à l’étranger ».

A.J. : Pourquoi avoir relier ces photos au texte ?

F.B. : Ces textes sont des contrepoints, non des explications. C’est ma façon de rendre hommage aux personnes qui sont venus nourrir, en amont, cette intuition, à travers le dialogue. Les 25 auteurs que j’ai sollicité viennent de disciplines et de lieux différents. De Daniel Epstein au vendeur de la place Saint-Pierre, du poétique à l’analytique.

A travers la conception même de mon second livre, je veux obliger le lecteur à se dessaisir, à faire physiquement, intellectuellement et émotionnellement l’expérience de la dépossession : à obéir au « Lekh lekha ». Je l’invite à s’interroger et à écrire son propre texte.

A.J. : Que représente aujourd’hui pour vous, après ce long voyage, le Judaïsme et la terre d’Israël ?

F.B. : Le Judaïsme consiste en la transmission de la vie sans jamais succomber aux forces archaïques de la mort. Nous vivons dans cet Occident blanc chrétien qui adore depuis 2000 ans le corps saignant d’un juif sur une croix, nous savons comment cela se termine !

Israël apparaît dans mon livre à travers le quartier juif orthodoxe de Méa Shéarim à Jérusalem. Ce dont j’ai conscience, après ce long voyage, c’est cette notion d’exil. Le fait de se sentir juif au Yémen et Yéménite en Israël. Cette façon de vivre en diaspora en plein cœur d’Israël. Israël est un projet, une promesse. Une révolution permanente. Cette citation d’Herzl l’exprime bien : « Si vous le voulez, cela ne sera pas un rêve, mais tous les rêves doivent redevenir rêves un jour ».Cette promesse ne doit pas être figée, mais être un devenir et la question que j’ai posé lorsque je suis allé en Israël reste toujours d’actualité : « Qu’a t-on fait de cette promesse, que peut-on en faire et qu’en fera t-on ? ».







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