Les lois de la démographie au Proche-Orient

Après les manifestations de mouvements de colons à Tel-Aviv
publié le lundi 19 janvier 2004
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PAR SERGIO DELLAPERGOLA * et MICHEL-LOUIS LÉVY **

Le Figaro [13 janvier 2004]


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Pendant la courte période d’espoir qui suivit les accords d’Oslo, les bâtisseurs de la paix mesurèrent non seulement l’immense difficulté de leur entreprise, mais aussi les atouts dont ils disposaient, par exemple de bonnes statistiques démographiques, plus complètes évidemment pour les Israéliens, mais convenables pour les Palestiniens, grâce à l’UNRWA, à l’OLP et à l’Autorité palestinienne (...).

L’accroissement naturel relatif des populations palestinienne et israélienne a toujours constitué une préoccupation importante et un sujet inépuisable de débats pour les Israéliens, de toute façon plongés dans un environnement exclusivement arabe et soucieux que l’État juif au moins soit à majorité juive. La rapidité de cet accroissement naturel est liée à la combinaison unique au monde de trois facteurs :

-  importance des traditions religieuses et des affirmations identitaires, croissance économique et santé publique moderne. Et il faut bien parler aussi d’une sorte de compétition démographique ;

-  la fécondité de la population musulmane d’Israël-Palestine a été supérieure à 10 enfants par femme jusqu’aux années 60. Elle a diminué progressivement jusqu’au milieu des années 80, et est restée stable tout au long des quinze années suivantes. Elle est encore de 5,5 enfants par femme à la fin des années 90. Ce processus de baisse de la fécondité est commun à la majorité des pays musulmans, y compris l’Iran islamiste, mais la Palestine garde, selon l’expression d’Emmanuel Todd, une « fécondité de combat » nettement supérieure à la moyenne des populations de développement comparable.

De son côté, l’indice de fécondité des Juifs israéliens était supérieur à 4 enfants par femme en 1951 et s’est abaissé au milieu des années 90 à 2,6, mais reste nettement supérieur à celui de tout autre pays développé. Tant chez les Juifs que chez les Arabes existe une variabilité considérable de fécondité entre les sous-groupes. Chez les Juifs sécularisés d’Israël et chez les Arabes chrétiens, la fécondité est voisine de deux enfants par femme, au-dessus des normes occidentales. Mais chez les Juifs ultra-orthodoxes, tout comme à Gaza, elle dépasse sept enfants par femme (1).

(...) L’État d’Israël couvre 21 671 km2 de territoire (plus 474 km2 de lacs), y compris 1 154 km2 des hauteurs du Golan syrien, et environ 73 km2 des environs de Jérusalem qu’il a incorporés en juillet 1967. Les Territoires palestiniens incluent la Cisjordanie, 5 506 km2, et la bande de Gaza, 378 km2, soit au total 5 884 km2. À la fin de 2000, la population totale de l’ensemble Israël-Palestine est estimée à 9,3 millions d’habitants, environ 5 millions de Juifs (53%), près de 3,9 millions de musulmans (42%), et seulement 200 000 chrétiens (2%). Sur ce total, la population totale d’Israël - comprenant les résidents juifs des Territoires palestiniens - s’élève à environ 6 350 000 habitants, dont 4 970 000 Juifs, 200 000 non-Juifs, et 1 178 000 Arabes, la plupart musulmans mais également chrétiens et druzes. Les Territoires palestiniens ont 3 millions d’habitants, 1 845 000 en Cisjordanie et 1 128 000 dans la bande de Gaza.

(...) Les projections présentées sont faites sous une hypothèse de migrations nulles, tant entre l’ensemble Israël-Palestine et l’extérieur qu’entre les différentes zones d’Israël-Palestine, et sous une hypothèse d’évolution favorable de la mortalité : l’espérance de vie des populations juive et arabe continue de s’accroître, conformément aux tendances récentes, d’environ un an toutes les cinq années civiles. Seule la fécondité fait l’objet d’hypothèses variées : dans l’hypothèse « médiane », la fécondité des Juifs reste au niveau de 2,6 enfants par femme constatée en 2000, celle des Arabes part à cette date des niveaux de 4 en Israël, 5,4 en Cisjordanie et 7,4 à Gaza, pour converger en 2050 vers celui des Juifs, 2,6 enfants par femme.

Dans l’hypothèse « haute », la fécondité des Palestiniens reste aux niveaux élevés constatés en 2000 dans les trois zones ; dans l’hypothèse « basse », elle s’abaisse instantanément à 2,6 enfants par femme.

Selon la projection médiane (2), la population de la région (9,3 millions d’habitants, dont 6,3 en Israël et 3 millions dans les Territoires palestiniens) atteindrait en 2020 les 14,4 millions d’habitants, avec une fourchette basse-haute allant de 12,1 à 15,6 millions : 8,7 en Israël (8,2-9) et 5,7 millions dans les Territoires palestiniens (4-6,6) ; ou encore 6,7 millions de Juifs (6,3-6,9) et 7,7 millions d’Arabes (5,8-8,7).

En 2050, ces chiffres passeraient à un total de 23,5 millions, la fourchette s’élargissant à 15,4-36,5 millions : 11,9 en Israël (9,4-14,8) et 11,6 millions dans les Territoires palestiniens (6-21,7) ; ou encore 8,8 millions de Juifs (7,3-10,4) et 14,7 millions d’Arabes (8,1- 26,1).

Certains de ces chiffres défient l’imagination, particulièrement ceux des scénarios de 2050.

Il peut paraître aussi peu vraisemblable de voir la fécondité arabe se maintenir indéfiniment aux niveaux actuels que de la voir s’abaisser instantanément à des niveaux proches de la fécondité juive. Le scénario « médian » paraît plus vraisemblable.

Dans ce scénario, la densité de Gaza, déjà voisine de 3 000 hab/km2 en 2000, atteindrait 6 200 hab/km2 en 2020, pour ne pas parler d’une densité de 13 600 hab/km2 en 2050, qui s’approcherait de la densité actuelle de Paris, voisine de 20 000 hab/km2. Quant à l’équilibre Juifs/Arabes, il est clair qu’il n’y a que dans le cadre territorial du seul État d’Israël que la majorité juive est fermement établie, au moins jusqu’au milieu du XXIe siècle. La minorité arabe israélienne pourrait alors atteindre les 30%, ce qui se compare avec la minorité turque à Chypre ou albanaise en Macédoine.

En revanche, pour l’ensemble Israël et Territoires palestiniens où la majorité juive se limite en 2000 à 53 ou 55%, selon la définition de la population juive, cette courte majorité pourrait basculer vers 2010. Et en 2050, la part des Juifs serait revenue à 35-37%, comme au début des années 40, pendant le mandat britannique.

Ce sont évidemment les migrations qui pourraient changer la donne. (...) Il faudra bien un jour admettre qu’il puisse y avoir des habitants juifs en Cisjordanie et à Gaza, de nationalité israélienne, palestinienne ou autre, comme il y a des habitants arabes en Israël. Une fois qu’aurait été négocié l’arrêt du terrorisme contre le retrait des Territoires palestiniens de l’armée israélienne, qu’aurait été permise une certaine osmose des populations, en particulier à Jérusalem, qu’aurait été proclamé un État palestinien faisant régner la loi et l’ordre, une structure économique nouvelle, financée par les États-Unis, l’Union européenne et les pays arabes et musulmans producteurs de pétrole, pourrait succéder à l’UNRWA et être chargée :

-  de proposer aux réfugiés palestiniens un choix raisonnable entre le « retour » en Palestine, de préférence à Israël, l’intégration dans leur pays d’accueil ou un nouveau départ dans les pays où vit déjà une diaspora palestinienne ;

-  de donner les moyens de son développement durable à la Palestine, avec l’aide d’Israël, et de traiter les questions d’intérêt commun aux deux peuples comme l’approvisionnement en eau potable, les réseaux de transports et de communications, l’équipement urbain, la protection de l’environnement...
Si la paix règne, les questions des frontières et de Jérusalem perdent de leur acuité.

À l’équilibre entre deux États, israélien et palestinien, garantissant la sécurité et les droits de tous leurs habitants, y compris les minorités arabe en Israël et juive en Palestine, doivent donc répondre :

-  d’une part un équilibre des pays arabes et musulmans, incluant la Palestine, consacrant leurs ressources et leur ardeur à leur propre développement, (...) et luttant contre les menées islamistes internes et externes ;

-  d’autre part un équilibre entre un État d’Israël, ayant vocation à servir de refuge aux éventuelles victimes de nouvelles crises antisémites, et une diaspora apaisée, travaillant à la prospérité des pays, y compris les proches voisins d’Israël, qu’elle a toujours enrichie de ses capacités.

* Professeur à l’université hébraïque de Jérusalem. Né en Italie, vit en Israël depuis 1966, spécialiste de démographie des populations juives.

** Statisticien et démographe, auteur et coauteur des Tableaux de l’économie française (Insee, annuel). (Le présent texte, dont l’essentiel des statistiques provient de Demography in Israël-Palestine, reprend de larges extraits de l’article paru dans la dernière livraison de la revue Commentaire (n° 104, hiver 2003-2004)).

(1) Voir Youssef Courbage, « Israël et Palestine : combien d’hommes demain ? », Population et sociétés, Ined, n° 362, novembre 2000.

(2) Les projections moyennes du Bureau central de statistique palestinien (1999) recoupent convenablement ces résultats. Elles tombent entre les scénarios « médian » et « haut ». Voir le site www.pcbs.org.



David Levy
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