Une visite aux troglodytes

Nouvelle, par Michel Kessler
publié le dimanche 18 janvier 2004
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La montée fut pénible, il pleuvait ce jour là. Il avait fallu laisser les bicyclettes au pied de la montagne. Du lieu-dit « les brises marines » un minuscule sentier grimpait au milieu des ronces, caillouteux et glissant. Puis l’on traversait une plateforme couverte de cendres volcaniques, et, à droite quelques fumerolles jaunâtres rappelaient la présence du colosse endormi à quelques kilomètres dont le pic noyé dans ses nuages apparaissait parfois entre deux pins sylvestres. Le chemin redémarrait au flanc d’un vieux tronc pétrifié, couvert de curieuses petites boites oblongues et dorées, et le tronc lui-même, creux, servait au facteur qui s’aventurait jusque là une fois par mois. Ensuite il fallut grimper un escalier interminable creusé dans le basalte, Lucie, notre photographe, en a même compté les marches : sept mille huit cent douze ! Soit près de deux kilomètres avant d’arriver au portail.

De chaque coté de l’escalier, des volées de marches connexes conduisaient à de petites parcelles cultivées, parfois quatre ou cinq mètres carrés seulement, disposées en gradins étayés par de grosses pierres noires. Noires comme l’était la terre. Des jardins de blé, de légumes, de vignes et d’arbres fruitiers croulants sous les pommes et les poires...Parfois de troglodytes s’affairaient, on était au début des vendanges, mais ils firent mine de ne pas nous voir et ne répondirent pas à nos saluts amicaux. Julie, c’est la preneuse de son, en fut fort dépitée, de même que Max, le régisseur, garçon d’un naturel réservé. J’avoue que je partageais l’émoi des membres de l’équipe ethnographique.

Nous arrivâmes devant le portail, un grand mur barrait la montagne et, entrouverte, la porte de bois sculpté couverte d’étranges écritures laissait deviner un paysage grandiose : une falaise percée comme un gruyère, haute de trois cents mètres au moins et qui courait sur toute la largeur de la montagne ; à ses pieds s’étageaient des jardins, des vergers, des vignes et des bois, une cascade et même un terrain de football...

Juste derrière le portail se tenait un portier, élégamment vêtu, installé dans une petite guérite et qui lisait un magazine sportif. Il leva la tête à notre arrivée et nous salua, affable :

* Bonjour chers touristes ! trois euros par personne pour la visite sans guide, cinq avec le guide, huit si vous prenez le dépliant plurilingue, et douze si vous restez déjeuner ; si vous souhaitez un séjour plus long voici un prospectus concernant les différents tarifs des hôtels. Je vous rassure, aucune formalité administrative, nous acceptons aussi les dollars américains et corses, les shekels et les roupies.

* Youpi solidaire, répondis-je, mais j’ai téléphoné il y a trois jours à monsieur Lévy votre Lord maire et nous avons confirmé par courrier électronique : nous sommes une équipe ethnographique chargée par le CMRS (centre mondial de la recherche sémiologique) d’une enquête sur votre, disons, communauté. Je me présente Douglas Lemesurier et voici mes assistants.

* Enchanté, je préviens monsieur le maire tout de suite.
Je voudrais souligner que par la suite l’on ne fit pas d’avantage attention à nous.

Nous visitâmes de longues heures durant l’immense ville de grottes et de cavernes peuplée de trois cent mille personnes au moins, accompagnés tout au long de la journée par le Lord maire David Lévy, un homme charmant. Cela s’affairait dans tous les coins, jardiniers, mécaniciens, menuisiers, peintres, tailleurs, musiciens, fourreurs, chapeliers, libraires, instituteurs et professeurs face à des salles de classe bondées et silencieuses, studieuses comme des monastères d’ancienne histoire. Mais personne ne semblait nous voir avant que nous n’allions nous présenter et poser nos questions.

* Monsieur le maire, dis-je, alors que nous passions devant un studio d’enregistrement où un groupe de rap curieusement accoutré répétait une chanson, vos administrés me semblent, comment dire, plutôt sauvages, j’oserais même dire méprisants.
* Ils sont méfiants monsieur Lemesurier, c’est dans leurs gênes...
* Bien bien, au fait quel est cet étrange groupe musical étrangement vêtu ?
* C’est le « Hassidic Groove Gang » en costume mixte, voyez-vous, le chapeau à bord de fourrure et les favoris, le caftan et les jeans c’est très « tendance », parait-il, de même que les lunettes noires, le piercing et les chaussures surcompensées...
* Drôlement classe ! s’écria Julie en s’approchant des musiciens, où trouvez-vous ces amours de chapeaux mademoiselle ?
* Wous will diese Meschugene ? répondit la fille
* Que dit-elle ? En quelle langue parle-t-elle ?
* C’est du Yiddish, elle ne parle pas français, enfin jamais avec des étrangers voyez-vous.

Cet incident me troublait, tout autant que les immenses salles souterraines où les stalagmites alternaient avec les ordinateurs, les stalactites avec les écrans au plasma. Et ces salles de cinéma comme des cathédrales, où, dans un silence quasi mystique, huit cents personnes assistaient à la projection d’un très vieux film dans lequel un gros bonhomme de pierre défendait la population d’une ville d’Europe centrale. Je ne comprenais pas non plus ces énormes bibliothèques, des kilomètres de rayonnages couverts de livres, ces objets obsolètes à l’ère du Numérique Mondialisé. Des vieilleries comme ceux qui dormaient dans les musées avec des couvertures faites de peau animale, un frisson me parcourut des pieds à la tête...

* Quelle horreur ! s’écria Julie, la fourrure de ce chapeau, on dirait des poils d’animaux ! Ne savez-vous pas que le FMRA (fondation mondiale pour le respect des animaux) a, depuis vingt ans interdit cette pratique barbare ?

Mais le comble du dégoût nous attendait au huitième sous-sol, là, dans un vacarme de bêlements et de beuglements, des hommes récitaient des prières avant d’égorger de pauvres bêtes...Cette populace dégénérée, excusez-moi chers amis de l’ethnologie, cette populace, dis-je mangeait de la viande, comme nos ancêtres d’avant l’écologie démocratique mondiale !
Nous refusâmes catégoriquement le dîner qui nous était proposé. Le Lord maire sembla déçu, son « épouse » (encore un concept rétrograde qui nous choqua à juste titre) aurait été ravie de nous cuisiner l’une des carpes qui barbotaient dans le lac souterrain.
Lucie fut prise d’un malaise lorsqu’elle assista bien malgré elle, au travers d’une fenêtre, à une cérémonie sacrificielle : un homme déguisé coupait un morceau du sexe d’un bébé mâle et les parents supposés d’icelui se réjouissaient avant d’inviter toute l’assemblée présente à un véritable festin de pâtisseries, arrosé de boissons alcoolisées. Certains allèrent même jusqu’à fumer du tabac, pratique prohibée depuis longtemps par l’OHM (organisation pour l’hygiène mondiale)...

* Vous n’êtes que des primitifs sans foi ni loi ! S’emporta Max en tapant du pied.

Le Lord maire semblait ne pas comprendre notre juste indignation. Il nous raccompagna, attristé, jusqu’au portail et nous redescendîmes prestement récupérer nos bicyclettes, bien décidés à dénoncer fermement le mode de vie contraire aux Droits de l’Homme de ces troglodytes de malheur.

Douglas Lemesurier, octobre 2097
(Revue d’ethnographie du CMRS, n°712)



David Levy
webmaster




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