L’indifférence, par Yonathan Arfi

LE MONDE | 06.01.04 | 13h39
publié le mercredi 7 janvier 2004
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Il ne faut plus nous raconter d’histoires, il ne faut plus nous dire que l’incident Dieudonné du 1er décembre 2003 sur France 3 ("Heil Israël !") était une exception, un accident, un "dérapage". Ce qui a "dérapé", ce n’est pas un histrion de circonstance, c’est la conscience de notre pays, et depuis trop d’années déjà.

Qu’on ne nous dise pas non plus qu’à présent, depuis que les pouvoirs publics ont pris la mesure du phénomène, nous avons toutes les raisons de nous rassurer. C’est précisément cela qui est effrayant : ils font leur travail, et, visiblement, cela ne suffit pas.

Le 17 novembre 2003, dans une rame de métro, un petit garçon a été roué de coups de pied dans le ventre, parce qu’on l’avait vu ouvrir un livre de prières en hébreu. Le 22 novembre, à Nice, deux enfants ont été agressés et ont dû supporter d’entendre : "Sales juifs, on va vous brûler !"

Le 24 novembre, à la sortie d’une école de Pavillon-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), des enfants ont été poursuivis aux cris de "sales juifs !". Le même jour, une mère de famille, dans le 16e arrondissement de Paris, recevait une lettre dont voici les derniers mots : "Soixante ans en arrière, vos fils auraient rasé les murs, avec la queue entre les jambes et l’étoile jaune sur le coeur." Le 8 décembre, sur un quai du RER, on a frappé à coups de poing une jeune fille, parce qu’elle avait laissé échapper du col de sa chemise un collier orné d’une lettre hébraïque. Etc., etc.

Ce qui est nouveau, ce n’est certes pas qu’il y ait des antisémites : nous savons bien qu’il y en aura toujours. C’est que la violence de leurs propos et la brutalité de leurs actes soient accueillies avec une telle indifférence. Lorsque, le 10 mai 1990, on a profané le cimetière juif de Carpentras, 200 000 personnes, président de la République en tête, défilaient dans les rues de Paris. Où étaient-elles lorsque, le 24 novembre 2003, on a profané le cimetière juif de Marseille ?

La vérité est que nos compatriotes ne se rendent pas compte de ce qui arrive aux juifs de France : selon le dernier rapport de la Commission nationale consultative des droits de l’homme, 62 % des actes à caractère raciste commis en France en 2002 étaient dirigés contre les juifs (1 % de la population française), et seuls 5 % des Français pensent que les juifs sont les premières victimes du racisme. Ces chiffres donnent la mesure de notre solitude.

Il faut dire que cet antisémitisme nouveau s’avance masqué, avec l’allure de la bonne humeur et de l’insouciance, voire avec l’étendard des droits de l’homme et de la fraternité.

Notre génération a forgé sa conscience politique en protestant contre la présence de Le Pen au second tour de l’élection présidentielle, puis contre la guerre américaine en Irak. Dans les manifestations, les spectacles, les concerts et les forums dont la jeunesse française est familière, on danse, on chante, on fait la fête, on est généreux et fier de sa générosité. Mais on dit aussi que le sionisme est un racisme, que les juifs devraient cesser de réagir selon ce que leur dicte leur paranoïa, que leur lobby puissant est l’une des formes de la barbarie impérialiste qui se déploie à l’abri de la mondialisation financière.

Et c’est parce qu’un tel langage est non seulement toléré, mais encouragé, par ceux qui, au lieu de suivre la jeunesse, devraient la guider, qu’on peut agresser impunément les enfants juifs dans les cours de récréation de nos écoles publiques.

L’antisémitisme d’aujourd’hui est le plus souvent ignorant de lui-même. Il est tranquille et il a bonne conscience. Dans ce pays que nous ne voudrons jamais cesser de considérer comme le nôtre se développe un racisme à la mode, satisfait et joyeux. Les juifs de France sont bien seuls à souffrir de cette indifférence.





Yonathan Arfi est président de l’Union des étudiants juifs de France (UEJF).


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