L’obligation éthique du développement durable selon la tradition juive

publié le jeudi 18 décembre 2003
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La littérature midrachique, intégrée dans le Talmud, présente sous forme d’historiettes apparemment naïves, les règles du comportement en société qui dérivent des impératifs de la Torah, la Bible, la loi écrite. Elles permettent aux gens simples, qui ont aussi le commandement d’étudier le Talmud, de comprendre leur responsabilité envers autrui et en déduire un comportement.

Pour illustrer l’obligation éthique de respecter les règles du développement durable, les érudits du Talmud de nos jours citent souvent le midrach suivant qui met enscène deux rabbins de la deuxième génération de ceux qui codifièrent la loi orale par écrit, discutant d’un rabbin de la première généraiton (extrait de Ta’anit 2b) :

Rabba demanda à Rapham ben Pappa " raconte-moi, maître, quelques beaux faits de la vie de rabbi Houna ".

" De sa jeunesse je ne me rappelle rien. Mais je me souviens que dans sa vieillesse, les jours où un orage menaçait, on le conduisait en carosse pour inspecter la ville entière. Lorsqu’il voyait un mur qui risquait de s’écrouler, il le faisait abattre. Si le propriétaire avait les moyens de le reconstruire, il le faisait ; sinon Rabbi Houna le faisait reconstruire à ses propres frais. La veille de chabbat, l’après-midi, il envoyait des serviteurs sur les marchés avec mission d’acheter tous les légumes qui restaient aux maraîchers et de les jeter dans la rivière ".

" N’aurait-il pas dû les donner aux pauves ? "

" Il craignait que les pauvres n’en viennent à se reposer sur lui au lieu de compter sur eux-mêmes. "

" Mais pourquoi acheter les légumes ? "

" S’il ne l’avait pas fait, ils auraient pu devenir une autre fois cause de péché pour les vendeurs. "

Lorsqu’il avait acquis un remède, il en remplissait une jarre qu’il plaçait devant sa porte. Il disait " que tous ceux qui le désirent viennent en prendre ". Lorsqu’il s’apprêtait à déjeuner, il ouvrait ses portes et disait : " tous ceux qui le désirent peuvent venir manger. "

Ce midrach est associé dans les commentaires à la loi que l’on trouve dans la Torah (Deutéronome 15,4) : Il n’y aura point, toutefois, d’indigent chez toi.

On peut à l’aide de ce midrach en déduire toutes les règles de l’organisation des marchés agricoles en vu d’un développement durable, celles du marché des médicaments, celles de l’organisatIon de l’espace public et des villes. Je n’entrerai pas dans le détail de celles-ci. Mais je voudrais revenir sur les bases éthiques qui se dégagent du Talmud en général en ce qui concerne la vie économique.

Le midrach qui m’a servi d’introduction n’est pas la seule source talmudique de la nécessaire soumission de l’économie à une organisation sociale basée sur la justice. Le Talmud comprend dans ce domaine de nombreuses prescriptions réparties en trois ordres :

-  Redistribuer la richesse produite aux plus pauvres, symbolisée par l’obligation de laisser une partie des récoltes aux glaneurs (Lév. 19-9-10) ou d’abandonner les premiers fruits aux pauvres ou aux Lévites (Exode 23-19). C’est en général ce qu’on appelle la tsedaka, habituellement traduit par charité, mais dont la racine hébraïque, tsédek, signifie " justice ", suggérant un droit pour celui qui reçoit.
-  La participation aux rites qui inclut l’obligation de la dîme (Deut. 16-16)
-  Les gestes de bonté, considérés comme supérieurs à la tsedaka. L’acte de bonté (guemilout hassadim) est lié lui à l’injonction " d’être saint " : " tu seras un peuple saint " c’est-à-dire celui qui montre la voie de Dieu.

En conclusion, la corrélation (aussi au sens de relation réciproque, co-relation) entre l’homme et Dieu se constitue au travers de celle qui relie l’homme à l’homme, pour citer Hermann Cohen le premier des grands philosophes juifs du 20ème siècle. Et pour lui, dans ce sens, la sainteté de l’action réside dans l’action elle-même, et l’objectif de la sainteté est d’éduquer les hommes.

L’obligation de respecter les règles du développement durable ressort d’une double responsabilité, celle de l’homme envers Dieu et celle de l’homme envers l’homme. Cette dernière s’entend comme responsabilité envers chaque individu, existant ou à venir. Elle implique donc, non seulement un comportement individuel, mais aussi la maîtrise des moyens collectifs. La responsabilité envers Dieu est la base morale, éthique, de ce développement durable. Il faut rappeler que pour le judaïsme, dans le Talmud et dans les écrits de penseurs, de Maïmonide à Lévinas, le politique, l’autorité politique, ressort de l’eschatologie. Politique et éthique s’appuient l’une sur l’autre.

A ce propos, concernant le développement durable, on peut aussi faire référence à un autre midrach cité par Hermann Cohen pour donner le primat à la " raison pratique " de Kant : " J’en prends à témoin le ciel et la terre, peu importe qu’on soit israélite ou pas, homme ou femme, esclave ou servante, c’est uniquement en fonction de ses actions que l’esprit de sainteté descend sur l’homme " (Tanna de Eliyahu-88).

Ainsi, se basant sur la tradition du judaïsme, sur la loi écrite comme sur la loi orale, Hermann Cohen* réfute toute dimension psychologique ou sociologique à la constitution du sujet éthique. Or c’est au sujet éthique qu’incombe de prendre en charge le développement durable. Pour citer encore une fois Hermann Cohen, " aussi longtemps que la religion s’attache exclusivement à la relation à Dieu, elle demeure liée au mythe. Elle ne devient authentique qu’au moment où la corrélation entre l’homme et Dieu est conditionnée par la réalisation de la corrélation qui relie l’homme à l’homme du point de vue éthique ". La conséquence de ceci est d’accorder un droit aux différentes figures de l’altérité dont le Deutéronome a par ailleurs fixé les symboles : le pauvre et l’étranger. C’est Lévinas qui conclut cette obligation : " Etre nous ...ce n’est pas se côtoyer autour d’une tâche commune " mais entrer dans un langage qui est justice " devant toute l’humanité qui nous regarde ".

La responsabilité envers l’autre inclut évidemment celle envers les générations futures. Cela découle directement de de la vision talmudique du messianisme. Les temps messianiques ne sont pas une utopie. Ils sont l’espoir d’une société meilleure ici et maintenant, caractérisée par la fin de la violence politique et sociale, pas par la fin des différences sociales, il faut le remarquer.

Je conclurai par une remarque qui peut à première vue sembler très éloignée de notre propos, mais je pense qu’elle est fondamentale. Ce n’est pas par hasard que les philosophes du 20ème siècle se reconnaissant dans la tradition juive, de Hermann Cohen à Lévinas en passant par Martin Buber, Leo Strauss, Franz Rosenzweig ou Gershom Scholem, aient consacré tant d’efforts à la réfutation de Spinoza et de sa " religion naturelle ". La nature, idéalisée, quasi déifiée par nombre d’écologistes, n’est absolument pas le modèle du développement durable pour l’homme. Et j’insiste sur cet absolu. La seule partie " naturelle " de cette obligation éthique est celle qui, selon la lecture de Lévinas dit : le visage de l’autre comme incitation immédiate, absolue, à la solidarité. Le Talmud est une loi vivante, selon l’injonction d’interpréter à chaque génération la manière d’appliquer la loi en fonction des circonstances fluctuantes de la condition humaine. A ce titre, l’organisation des marchés agricoles selon le midrach par lequel j’ai commencé cet exposé est bien loin du José Bovisme ambiant. Et ce n’est pas un hasard si le Talmud y rattache dans un même souffle l’organisation du marché des médicaments et l’urbanisme, il y va dans les trois cas de la vie de l’homme, l’homme dans sa dimension éthique, inséparable de sa vie matérielle et politique.

CONCLUSION

Je voudrais rappeler ici comment ces principes sont mis en pratique aujourd’hui dans le monde juif, là où la puissance politique se réfère à la tradition philosophique juive, Israël en tant qu’état juif. Je ne parlerai pas politique, ce n’est pas là le lieu, mais je voudrais parler d’une ONG qui défend avec vigueur le développement durable dans ce pays, il s’agit de la SPNI, la Société pour la Protection de la Nature et de l’environnement en Israël. C’est la plus importante ONG du pays, par le nombre de ses membres, 100 000, et par le nombre de gens participant à ses activités, 1 million de personne chaque année, dans un pays de 6 ½ millions d’habitants. Cette ONG a une vision : confirmer la promesse de la terre promise pour sa population entière, aujourd’hui et pour les générations à venir. La SPNI a, depuis sa création en 1953 jusqu’à aujourd’hui, fait campagne sur le besoin de préserver l’héritage naturel et historique pour les petits-enfants des habitants actuels du pays, et du peuple juif dans son ensemble, selon les principes du développement durable. Le slogan de la SPNI est en quelque sorte la réponse à Malthus : il y a assez de place pour nos besoins, pas pour notre avidité. Elle cherche à répondre à la question : comment vivront et respireront nos enfants sur cette terre ?





* Toutes les citations de philosophes, en particulier celles de Hermann Cohen sont tirées de l’excellent livre de Pierre Bouretz, Témoins du Futur, publié chez Gallimard Essais.


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