Tariq Ramadan : Le Forum Social Européen a choisi son camp

publié le dimanche 2 novembre 2003
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Cette dernière semaine d’octobre a vu le début de l’épilogue de ce qui pouvait apparaître comme une mauvaise plaisanterie, au regard des relations entre les « Intellectuels juifs » puisque c’est désormais le terme consacré entre guillemets, et une partie de la gauche française [1].

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Aux yeux des altermondialistes, c’est un fait acquis, les « Intellectuels juifs » se déconsidèreraient en taxant Tariq Ramadan de judéophobie et en « agitant le chiffon rouge de l’antisémitisme  » [6]. Cet avis ne fait pas l’unanimité à gauche, loin de là, notamment chez les chevènementistes par la voix de Jean Luc Laurent, premier secrétaire du Mouvement Républicain et Citoyen. A propos de la charge de monsieur Ramadan publiée sur le site du Forum Social Européen : « Ce texte est le produit d’une pensée communautariste qui assigne à résidence les individus dans une identité... la pensée communautaire de M. Ramadan est à l’opposé de l’inspiration universaliste du mouvement altermondialiste et des organisateurs du FSE  » [7]. Chez les Socialistes, même son de cloche, par la voix de Malek Boutih, secrétaire national du PS et ex-président de SOS Racisme qui « ne comprend pas » la présence de Mr Ramadan au Forum. Il n’y a guère que les Verts qui, après en avoir longuement débattu vendredi 31 octobre, ont conclu que « ce texte n’est nullement antisémite... » sinon, magnifique truisme, les Verts en «  auraient tiré toutes les conséquences ». Myopie nombriliste des écologistes ?

De deux choses l’une, soit les Verts n’ont rien compris à l’antisémitisme et à son visage ordinaire, l’ostracisme, soit ils font mine de ne rien voir pour une seule raison que l’on nommera pudiquement dans les Etats Majors de gauche « élargir sa base sociale » comme si tous les jeunes beurs étaient à l’unisson derrière les idées de Tariq Ramadan. Quant à l’extrême gauche, la LCR, la cause est entendue depuis longtemps. Il est évident que monsieur Ramadan n’est pas antisémite dit-on à la Ligue, gageons qu’il a même de bons amis juifs.

On apprend d’ailleurs [8] que le premier texte de Tariq Ramadan n’avait pas été refusé par le Monde pour cause d’antisémitisme latent, mais parce qu’il y avait pléthore de textes à publier au même moment. Ce qui fait dire à Alain Finkielkraut, l’un des « Intellectuels juifs » mis en cause : « Depuis quinze jours nous vivons dans une espèce de débat perpétuel autour des propos de Tariq Ramadan. Pour quelqu’un qui prétend que les « Intellectuels juifs » occupent le devant de la scène médiatique, il ne s’y prend pas trop mal. »

Poussant , avec une certaine ironie jusqu’à son terme ultime l’argument selon lequel la démocratie serait de donner 50% de temps de parole aux « Intellectuels juifs », et 50% à leurs détracteurs, Finkielkraut poursuit : « S’il suffit de condamner l’antisémitisme (ndlr : comme le fait Tariq Ramadan quand il s’exprime sur le sujet) pour ne pas être antisémite, alors il faut publier les textes de La Vielle Taupe, et de Faurisson qui nient l’existence des chambres à gaz, mais dénoncent par ailleurs l’antisémitisme. »

De la duplicité de monsieur Ramadan comme mode opératoire ? Certes. D’où vient alors que sa pensée réactionnaire, faussement libérale rencontre un tel écho chez ceux qui sont supposés être la première phalange de l’antiracisme ? La question mérite d’être posée. L’intervention du professeur de philosophie et d’islamologie de Genève, et de son texte publié sur le site du FSE, qu’on qualifiera pour faire bonne mesure d’ « Intellectuel musulman », a ouvert une nouvelle ligne de fracture à gauche. Ce rhéteur connu pour son aura auprès des jeunes musulmans, suspecté de pratiquer un double langage par des spécialistes du monde arabe comme Antoine Sfeir, a-t-il commis un texte à teneur antisémite en critiquant Bernard-Henri Lévy, Finkielkraut, Alexandre Adler, Pierre-André Taguieff , Bernard Kouchner et André Glucksmann ? Peut-on désigner des Intellectuels comme « juifs » sans leur assentiment, sous prétexte qu’ils s’expriment de temps à autres sur le sujet juif, mais et avant tout, pas seulement sur celui-là ? Et surtout a-t-on le droit d’agréger ces Intellectuels, de les ranger dans la même catégorie, faisant fi ainsi de leur personnalité, de leur engagement et de leur droit à se mettre en marge par rapport à leur condition ? Ainsi revient à monsieur Tariq Ramadan, le mérite d’avoir forgé un nouveau concept, une identité, un logo, presque une « école intellectuelle juive française », disons un lobby, par la simple vertu de la dénomination dont ces Intellectuels n’auraient pas à sortir, sauf à renier en préambule, par une critique radicale d’Israël, une partie de leur être. Bref il s’est inventé un adversaire, digne de ce nom. Pire, il a mis ces Intellectuels, avec la complicité des altermondialistes qui vont l’adouber [9], sur la défensive. Les « Intellectuels juifs » qui ne manqueront pas de l’attaquer pour ses idées sur la laïcité, sur le foulard, sur la condition des femmes, sur la place de la religion dans la société, le feront parce qu’ils sont juifs, donc sionistes. Et l’on pourra dire en cœur que ces « Intellectuels juifs » sont hargneux. Ainsi Tariq Ramadan, comme avant lui Garaudy, ou Renaud Camus, pourra-t-il se poser en victime de la vindicte des juifs. Comme tous ces gens qui pensent qu’être antisémite, ou du moins avoir une opinion négative des juifs suffit à leur donner une personnalité à défaut de talent, Tariq Ramadan fait de la politique, pas de la morale. CQFD.

Il utilise l’ostracisme par petites touches successives, car elle balise le sens commun, les lieux où tout le monde se retrouve, comme au café du commerce. Poussons plus loin le raisonnement : tout le monde sait qu’il existe une amicale des médecins juifs. Il faudra désormais mettre en doute leur capacité à soigner des non-juifs, sous prétexte que dans leurs colloques de médecins juifs, ils échangent des blagues juives entre deux informations sur les antibiotiques, et ne dénoncent pas systématiquement la « passivité » des médecins israéliens. Et l’on passera sous silence le fait qu’ il existe des médecins israéliens qui assurent des permanences médicales pour les palestiniens dans les territoires, uniquement par respect du serment d’Hippocrate et par compassion ou conviction morale.

C’est précisément autour de ce thème que passe cette nouvelle ligne de fracture. Faut-il pour avoir droit de cité au Forum Social Européen, ne plus être juif ? Et pour ne plus être juif, faut-il critiquer à tout bout de champ Israël ?
Si l’on avait des doutes à ce sujet, un sondage commandé par la Commission Européenne, et publié par le quotidien El Païs vient balayer les réticences : 59% des européens considéreraient que l’Etat d’Israël représente le premier danger pour la paix mondiale. Vous avez bien lu ! Ce n’est pas la Libye (actuelle présidente de la commission des droits de l’homme à l’ONU), la Syrie, le Pakistan, la Corée du Nord ou l’Iran, c’est Israël qui pose problème aux européens. Que peuvent les « Intellectuels juifs » contre une telle unanimité porteuse de potentialités pour les Vrp de la politique ? Etre antisioniste, et « vaguement antisémite » est devenu une idée à la mode, bobo, porteuse, et tellement en phase avec la défense des opprimés, des palestiniens auxquels s’identifient les jeunes beurs, par réflexe identitaire, que s’en priver, pour les altermondialistes, serait presque une faute politique.

Ce que révèle ce sondage, c’est la peur des européens de se retrouver pris dans la spirale de ce fameux choc des civilisations qu’ils nient par ailleurs. Et la peur n’a jamais été un bon levier politique.

La défense des « Intellectuels juifs »

Face à cela, les « Intellectuels juifs » vont à la bataille -car c’en est une- en ordre dispersé. Certains parlent, d’autres se taisent. Là aussi, une ligne de fracture est en train de s’ouvrir. Il y a danger, mais crier au feu suffira-t-il à l’éteindre ? Il serait urgent de convoquer une Conférence Européenne des Intellectuels (Juifs ou non) qui refusent la diabolisation d’Israël, et qui pourraient aussi se prononcer sur d’autres questions : le statut des femmes, la laïcité, la constitution européenne... Afin d’éviter la marginalisation et la solitude dans lequel est plongé progressivement le monde juif.

L’urgence est là : se réfugier dans le silence pour de multiples raisons qui tiennent à l’individu juif, à sa nature profonde, son embarras, le trouble de la conscience, la solidarité devant ceux qui souffrent (aussi bien israéliens que palestiniens), la douleur de la mémoire, voire la lassitude, est devenu au yeux des altermondialistes, un délit intellectuel typiquement juif ! Ne pas se prononcer sur la clôture de sécurité, le Mur de séparation entre israéliens et palestiniens, la politique de monsieur Sharon, le futur statut de Jérusalem, la feuille de route et le bouclage des territoires constitue une faute, pour un « Intellectuel juif », disent-ils.

Evidemment, ils ont tort. Pour être intellectuel, quand on est juif, et que l’on aspire à l’universalité, faut-il de facto avoir d’abord un avis sur Israël ? Montrer patte blanche ? Après le délit de faciès, voici que Tariq Ramadan et avec lui les altermondialistes ont inventé le délit d’appartenance occulte, sélectif et amnésique. Jusque dans les dîners en ville -on ne parle pas ici des repas du Shabbat- les juifs se voient apostrophés pour la politique d’Israël. Sommés de condamner Sharon, interrogés sur la question comme s’il y avait en chacun d ’entre eux un spécialiste. Ils ne seraient fondés à parler d’antisémitisme qu’à condition de parler de son pendant : l’islamophobie. Dérive malsaine des idées où les oppressions sont mises en compétition. Le sophisme atteint même un point de non-retour où « l’Intellectuel juif » se voit renvoyer dans les limbes de sa supposée propre parano dès lors qu’il s’exprime sur un sujet qui lui est familier : l’antisémitisme. Ainsi l’hebdomadaire altermondialiste Politis, sous la plume de Denis Sieffert met-il en cause Finkielkraut lors de la publication du livre de ce dernier, « Au nom de l’Autre », qui s’il n’était affligé d’une « carence du sentiment d’altérité » dit l’auteur de l’article à propos du philosophe  : « ... saurait surtout que l’antisémitisme, qui pointe en effet dans certains « lieux féroces », cohabite avec tant d’autres violences, avec une telle islamophobie, avec un tel sentiment anti-arabe, avec une telle misère culturelle, avec un tel chaos social, qu’il devrait être possible à un philosophe normalement constitué de quitter les oeillères de l’égocentrisme. Même nos peurs ont besoin d’un peu d’universel. » Voilà pourquoi il est urgent de réunir une telle Conférence. Pour ne pas laisser le champ libre aux faiseurs de bonne conscience qui opposeront toujours à la pensée raisonnée d’un problème, la passion d’un autre.

La vraie nature de Tariq Ramadan

Il est inadmissible d’avoir à se justifier de l’accusation de double appartenance, et de voir mis en doute ses capacités de jugement, ses facultés de raisonnement sous prétexte d’inféodation à une cause. Tout se passe comme si le fait d’être juif nous empêchait d’apprécier la réalité du monde, tant que ne serait pas réglé le conflit israélo-palestinien. L’opinion s’est répandu comme une traînée de poudre, nous ne pouvons être objectifs. Et Il se trouve des gens, des amis parfois, pour vous dire en 2003 que vos réactions intellectuelles sont soumises à votre passion pour Israël, que c’est constitutif de votre personnalité. Pire, qu’il y a chez vous comme une seconde nature que vous tentez de dissimuler, ou a minima que vous ne pouvez pas admettre, car vous êtes atteint d’un tropisme, d’une déformation de la vision.
Rendus à ce point, dans le retour des vieux clichés, nous serions presque tentés de baisser les bras. Mais voici que l’ « Intellectuel musulman », qu’est monsieur Ramadan persiste et signe. Et nous rend par là - même, un vrai service. En mettant à nu notre solitude, il montre à quel point les politiques, en particulier à gauche, ont failli. Il va même plus loin , (Le Monde, 28 octobre) et nous livre sa définition ampoulée des « bons juifs » qui osent dire la vérité, et l’on attend plus d’eux -pathétique « autre voix juive »- qu’ils coiffent le chapeau pointu des marranes avant l’autodafé. Il nous livre également sa version des mauvais juifs, les « Intellectuels pro-israéliens » futurs responsables de leurs propres malheurs et de ceux qui les suivent : « Certains intellectuels pro-israéliens, craignant l’émergence de revendications publiques propalestiniennes (avec parfois des expressions antisémites), agitent le spectre de la "nouvelle judéophobie".... il reste que, par certains de leur excès, ils poussent les juifs de France à développer des réflexes de peur et alimentent en eux le sentiment d’appartenance prioritaire à la "communauté juive".

L’apparition de cette logique communautariste est malsaine et prend en otage les Français qui pour s’affirmer juifs n’en sont pas moins des critiques de la politique israélienne. Ils sont les premiers à se plaindre de la monopolisation abusive de la parole par "quelques institutions et hommes publics" et d’un chantage à l’antisémitisme ou à la traîtrise. Dans Le Monde du 16 octobre, ils ont exprimé "une autre voix juive", contraints, avancent-ils, à cause de l’atmosphère qui règne en France, de "revendiquer la part juive de leur identité personnelle" afin de se démarquer des partisans inconditionnels de la politique israélienne. Leur démarche est fondamentale : face à ceux qui, par crainte ou stratégie, appellent au repli identitaire, ils sont, paradoxalement, obligés de revendiquer leur identité juive afin de mieux la dépasser dans l’expression de la citoyenneté française. Ils exigent, en son nom, la condamnation de toutes les formes d’oppression. » Bel exercice de style, façon pompier pyromane. Notre polémiste défend une logique communautariste qu’il dénie à d’autres, sauf quand elle va dans le sens de la sienne. Le tout sous l’apparence de l’objectivité. Désormais comme dans un mauvais rêve sartrien, ce n’est plus à l’ « Intellectuel juif » que revient le mérite de dire ce qu’il est, c’est à Tariq Ramadan et aux altermondialistes. C’est eux qui séparent le bon grain de l’ivraie. Eux qui connaissent si bien le racisme et l’antisémitisme, et l’ont probablement étudié dans les livres d’histoire.

Deux jours plus tard, dans le même journal, Bernard-Henri Lévy lui répond : « Qu’il soit antisémite ou qu’il ait, plus exactement, commis un texte antisémite où des intellectuels supposés juifs se sont trouvés stigmatisés comme tels, qu’il fasse partie de ces gens pour qui, quand Kouchner parle de l’Irak, ou Glucksmann de la Tchétchénie, ou moi de Daniel Pearl, ce n’est pas notre tête mais notre origine qui parle en nous, qu’il se trompe au passage dans ses comptages et embarque dans sa rafle de papier des gens dont les dépêches d’agence sont sans cesse obligées de préciser, dans de douteuses incises ou parenthèses, qu’ils ne sont "pas juifs", bref qu’il ait une vision raciste du monde et nous entraîne tous, bon gré mal gré, dans son délire, ce n’est pas une accusation, c’est un fait, et je n’ai finalement pas envie de m’attarder sur ce fait. » avant de nous éclairer sur L’ Islam que prône Tariq Ramadan et ses émules. Et BHL de tirer quelques perles des écrits passés du professeur de philosophie genevois, sur sa méfiance de la laïcité : « tradition française ...histoire à laquelle les musulmans n’ont pas participé  » ; sur son grand-père, Hassan Al-Banna, fondateur des Frères Musulmans en Egypte, grand lecteur de Descartes et Aristote, qu’on ne connaît qu’ «  à travers ce qu’en ont dit ses ennemis ... sionistes  », dont il faudrait étudier la pensée et évaluer l’action réelle comme «  le plus influent des réformistes musulmans de ce siècle.  » ; et last but not least, toujours selon BHL, Tariq Ramadan a signé dans un quotidien de Fribourg le 22 septembre 2001, à propos du 11 septembre : «  à qui profite le crime... la représentation diabolique que l’on se fait -de Ben Laden- sert peut-être d’autres desseins géostratégiques, économiques ou politiques.  »
Et Bernard-Henri Lévy d’appeler « ses chers amis altermondialistes » à rompre avec monsieur Ramadan. Peine perdue.

On aurait tort d’assimiler la démarche de Tariq Ramadan à celle de Le Pen. Leur seul point commun est la provocation pour faire parler de soi et de ses idées, et de ce point de vue, l’ « Intellectuel musulman » a réussi à faire parler de lui, de son mouvement, et accréditer la thèse d’une compassion sélective chez les « Intellectuels juifs ». Comme s’il y avait dans ce gène, (le fait d’être juif), une gêne qui empêche de toucher à tous les sujets intéressant l’homme et la politique, la marche du monde, en vertu du tabou sioniste. C’est habile, et c’est dangereux, dès que cela trouve un écho chez les altermondialistes. Cela fige un peu plus l’image d’une communauté juive qui serait globalement repliée sur elle-même, de droite par essence, nantie, complice des israéliens et des américains, et donc anti-arabe, anti-banlieue, anti-tiers monde. Dans ce type de raisonnement, Il n’y a pas de différence fondamentale entre la pensée de Tariq Ramadan, et celle du docteur Mahathir, qui vient de prendre sa retraite de premier ministre en Malaisie. Il n’y a qu’une différence de degré. En Malaisie, il n’y a pas de juifs. Les communautés de malais musulmans (60% de la population, musulmans), chinoises (30%) et indiennes (10%) qui forment ce pays vivent en harmonie. L’économie est prospère. Les jeunes musulmanes portent toutes le foulard et hormis dans l’est du pays, où la majorité malaise d’origine est plus grande et où la pauvreté fait le lit des islamistes, l’Islam y est tolérant. Mais cela n’empêche pas le premier ministre de déclarer lors de l’ouverture de la réunion de l’Organisation de la Conférence Islamique, que les juifs veulent dominer le monde par procuration, et qu’ils envoient les autres se battent à leur place. Sans que personne dans l’assistance « musulmane » n’y trouve à redire. Qu’en pense monsieur Ramadan ? En parlera-t-il dans son discours au futur Forum Social Européen ? Le premier ministre de Malaisie est un démagogue qui flatte le monde musulman dans le sens de la barbe, et désamorce ainsi les critiques de ses propres islamistes tout en maintenant l’équilibre des communautés.

Tariq Ramadan ne dit pas autre chose, mais il le dit mieux. Et jette de l’huile sur le feu. Dans la sphère intellectuelle, il sous-entend que les juifs ci-dessus nommés (BHL, Finkielkraut, Adler....) aspirent à être les parangons de l’Universalité, manière de dominer leur sujet, c’est à dire le monde des mots et des idées qui finissent toujours par s’incarner dans la vie. Il sous-entend que ces mêmes Intellectuels rêvent d’accaparer le devant d’une scène politico - médiatique où se règle le sort des droits de l’homme, et de régler leurs comptes via des causes étrangères : Tchétchénie et défense de l’intervention américaine en Irak pour en chasser Saddam Hussein (Glucksmann, Kouchner, Adler), implication des services secrets pakistanais dans l’assassinat de Daniel Pearl (BHL), et peut-être le plus insidieux à ses yeux : accusations de judéophobie des banlieues en France (Taguieff et Finkielkraut) qui raviveraient le sentiment anti-musulman. Ainsi les « Intellectuels juifs » dominent le monde des mots, et se battent par causes interposées. Puisque amalgame et procès d’intention il y a, poussons plus loin : J’ai vu des T shirts à effigie de Ben Laden en vente dans un souk dans le nord de la Malaisie, j’ai entendu les propos de Mahathir Mohamad, et je n’en ai pas déduit que les malais étaient tous anti-juifs et anti-occidentaux. Au contraire. Si je discutais avec leurs intellectuels, je ne commencerais pas par leur demander pourquoi, il ne dénoncent pas le terrorisme, sachant que, même s’ils ne l’excuseront pas, ils avanceront que celui-ci existera et ne pourra être éradiqué tant qu’il y aura de la pauvreté, et de la frustration. C’est la position qu’avait développé la romancière et militante altermondialiste indienne Arundathi Roy dans son petit livre (Ben Laden, secret de famille de l’Amérique, Gallimard novembre 2001) sans jamais mettre en cause un « Intellectuel juif », ni même l’Etat d’Israël. Allons encore plus loin dans la recherche de l’insidieux chez notre critique des « Intellectuels juifs. » Dans le Monde du 28 octobre, toujours, il écrit : « En France, m’a-t-on rappelé, on ne peut parler d’"intellectuels juifs" sans risquer, contrairement aux Etats-Unis, de prêter le flanc au soupçon d’antisémitisme. » Façon de rappeler que les juifs de France seraient moins tolérants que ceux d’outre Atlantique, qui sont eux, plus francs dans leur soutien à Israël, allié naturel des Usa. Sans tenir compte des circonstances historiques ou sociales de ces deux communautés. Avec peut-être en ligne de mire le fantasme de faire de la communauté musulmane, l’équivalent en Europe, de ce qu’est la communauté juive aux Usa : un lobby, pur rêve de domination par ailleurs inexistante tel qu’énoncé par le docteur Mahathir.

Dans cet état d’esprit, j’ai lu les mots, oasis de fraîcheur, de Marianne Pearl, veuve de Daniel Pearl, le journaliste juif américain, correspondant du Wall Street Journal, enlevé et assassiné par des islamistes au Pakistan, à propos du chef des enquêteurs pakistanais qui cherchaient à localiser les ravisseurs et leur victime : « Il s’en veut encore de ne pas l’avoir sauvé. Aucun de ces policiers pakistanais n’a regretté d’avoir participé à l’enquête alors qu’ils l’ont payé ensuite très cher ; ils ont été menacés par les islamistes ou ont vu leurs carrières ruinées. Ils ont eu cette noblesse. C’est donc ridicule de haïr le Pakistan ou l’Arabie Saoudite...c’est aller dans le sens du terrorisme, de la haine et de la peur. » (in Libération, 30 octobre). Selon les critères édictés par Tariq Ramadan, Daniel Pearl qui enquêtait pour son journal sur la mouvance islamique au Pakistan, est-il à ranger dans la catégorie des « Intellectuels juifs » ? Ou dans celle des « Journalistes juifs » que l’on a un temps accusé d’infiltrer les médias ? Les mots simples de Marianne Pearl nous purifient de tous les sous-entendus fielleux semés à tout vent par les Tariq Ramadan dans le monde.



Dimitri Friedman
Journaliste, spécialiste en communication.


[1] pour l’origine de l’affaire lire article sur ce site : La tentative de marginalisation des Intellectuels juifs en France va-t-elle marquer le pas ? et celui de Alexandre Adler : Epître à Tariq Ramadan

[2] selon le mot de Pierre Khalfa du conseil d’administration de ATTAC, début octobre

[3] Communiqué du MRC, fin octobre

[4] Radio J, entretiens avec Alain Finkielkraut, 2 novembre

[5] A ce titre, il participera à une des séances plénières du Forum Social Européen (12 - 15 novembre) sur l’antiracisme, la xénophobie, l’antisémitisme au même titre que les ténors des Verts.

[6] selon le mot de Pierre Khalfa du conseil d’administration de ATTAC, début octobre

[7] Communiqué du MRC, fin octobre

[8] Radio J, entretiens avec Alain Finkielkraut, 2 novembre

[9] A ce titre, il participera à une des séances plénières du Forum Social Européen (12 - 15 novembre) sur l’antiracisme, la xénophobie, l’antisémitisme au même titre que les ténors des Verts.



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