Weisman et Copperface, un western yiddish

publié le dimanche 21 avril 2002
Partagez cet article :


publicité

La pièce

Un Juif new-yorkais égaré dans le désert des Rocky Mountains rencontre un indien qui ne sait à quel saint se vouer. Les deux protagonistes s’invectivent, se balancent des mots à la figure pour savoir lequel des deux a le plus souffert. Ce combat douteux qui oppose deux réprouvés est arbitré par une handicapée mentale, Ruth, la fille de Weisman qui compte les coups et les points. Sous-titrée western yiddish, cette pièce, que George Tabori écrivit dans les années 60, pendant la période où il était scénariste à Hollywood est à la fois un clin d’œil aux films de cow-boys et au théâtre de Beckett. Le juif et l’indien sont deux inadaptés, deux victimes qui, comme le définit l’auteur, expriment en fait une seule figure, deux aspects d’un être humain.

L’adaptation théâtrale du roman épistolaire de Kressman Taylor par Françoise Petit joue tout en sobriété. Les textes sont lus par les deux acteurs à la manière d’un journal intime. Sur scène quelques enjambées séparent Munich de San Francisco. Aux sourires et exaltations de la première demi-heure font bientôt place les angoisses et les turpitudes. Il est intéressant de voir au fur et a mesure du temps, Eisenstein traverser les quelques mètres qui le séparent de Munich pour supplier son ami de venir en aide à sa sœur. Et inversement, en fin de jeu, Shulse s’agenouiller auprès de Max, redevenu son frère de toujours, le temps de la clémence. Les déplacements sur la scène expriment subtilement la communion première et la confusion des sentiments des derniers instants. L’enjeu de l’adaptation d’un roman est toujours un pari difficile à relever, surtout pour un récit de format court. Françoise Petit et les comédiens , Eric Laugérias et Matthieu Rozé, l’ont sans conteste remporté avec succès.

Renseignements pratiques

au Studio-Théâtre du 5 avril au 19 mai 2002 Galerie du Carrousel place de la Pyramide inversée 99, rue de Rivoli 75001 Paris

Représentations : mercredi, jeudi, vendredi, samedi et dimanche à 18h30 relâche : lundi et mardi Achat des places le jour même à partir de 17 h 30.

Accueil et renseignements 01 44 58 98 58 (tous les jours sauf mardi de 11h à 17h)

Prix des places : 13,00 € Tarif réduit : 11,00 € Tarif jeunes dernière minute (moins de 27 ans) : 7,50 €

La critique de Colette Godard (Libération) - 13 mars 2002

Le western yiddish de George Tabori, rencontre hallucinée de trois égarés

La débile, le juif et le Peau-Rouge Comment Weisman, juif new-yorkais, citadin pur jus, se retrouve-t-il coincé dans un coin des montagnes Rocheuses en compagnie de sa fille débile légère et de sa femme en cendres dans une urne ? Justement, il a fait le voyage pour obéir aux dernières volontés de la défunte. Puisque de son vivant elle n’aimait pas l’avion, il a pris sa voiture, puis est tombé en panne. D’entrée, il se fait faucher sa voiture par un chasseur armé d’un fusil qui s’en va sur cette réflexion : « D’où je viens, on noie les handicapés comme des chats aveugles. »

« Golem fou ». Se souvenant de Clark Gable et de Claudette Colbert dans New York Miami (entre road movie et comédie sophistiquée), Weisman s’apprête à faire de l’auto-stop lorsqu’arrive un Indien, plus peau-rouge que nature. Bramant sa colère contre le monde entier et les juifs en particulier, déballant ses mésaventures, il s’emploie à se laver de sa couleur cuivrée. En vain. Et s’il était tout simplement « un pauvre Golem fou qui se mélange les pinceaux, un petit gamin malade qui n’arrive pas à décider s’il est rouge, blanc ou bleu », pourquoi pas « un figurant d’Hollywood au chômage, qui a tellement joué les Indiens qu’il croit en être un » ?

Avec Weisman et Copperface (1), le ton est donné, mélange de ricanement, d’affolement, de goût presque enfantin pour la blague politiquement incorrecte, de désarroi, avec en plus les brusques éclats d’une lucidité rageuse au-delà de la révolte, une propension à creuser sous les mots pour atteindre les vérités qui déchirent. George Tabori fonctionne uniquement sur un humour qui étrangle le rire dans la gorge, mais entraîne très loin sur des chemins piégés, labyrinthe de miroirs où les reflets se mêlent et se perdent.

La route, en tout cas, n’est jamais directe. Le premier degré est sans aucun doute une notion inconnue de Tabori, Hongrois de naissance, réfugié en Angleterre, scénariste à Hollywood, avant de retourner en Europe, chassé par le maccarthysme. Pas un militant, mais où qu’il vive, un étranger. C’est le sujet de son western yiddish, tout entier centré sur le rituel du duel final. Mais ici, qui est le bon, qui est le méchant ?

Duo de galères. Chacun feignant de se croire chez lui et reconnu comme tel, arbitrés par Ruth, la jeune débile, les deux hommes s’affrontent sur le thème : qui est le plus malheureux ? Volubile, Copperface dévide son existence de galères, tandis que Weisman scande sa vie bourrée de culpabilité. L’affrontement se poursuit à la manière des sumos, autour d’un cercle tracé dans le sable. Combat de mots qui alternent, s’enchaînent, se rejoignent. Comme se rejoignent les deux hommes, image double qui se fond dans un même individu. « Je m’appelle Geegee Goldberg », explique Copperface avant de partir avec Ruth.

Rien n’étant simple chez Tabori, le metteur en scène Jacques Connort choisit donc la simplicité. Sans chercher une logique de toute façon absente, sans tomber dans le piège de la caricature, il demande aux comédiens de trouver l’humanité derrière la sauvagerie de l’humour. On aurait pu imaginer la jeune débile (Anne Kessler) moins grimaçante, mais Bruno Raffaelli est un Copperface impressionnant face au Weisman sans pathétique de Gérard Giroudon, magnifiquement perdu, éperdu, hargneusement douloureux et drôle.

(1) « Peau-Rouge », en anglais.



David Levy
webmaster




blog comments powered by Disqus



Articles incontournables