Epître à Tarik Ramadan

Le Figaro [16 octobre 2003]
publié le jeudi 16 octobre 2003
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Toute la ville en parle. Le chef spirituel, ou peut-être faudrait-il dire « l’émir » des Frères musulmans francophones, Tarik Ramadan, s’en est pris sur Internet à une série d’intellectuels juifs français, leur reprochant leur engagement communautaire et le caractère partisan de ce qu’ils entendent faire passer pour des analyses objectives, et qui ne sont que l’étalement de leurs préjugés ethnocentriques. Cette déclaration a été accueillie par l’indignation des uns, l’embarras des autres - les nouveaux amis d’extrême gauche de Ramadan. Étant moi-même l’une des cibles de l’auteur, je ne suis sans doute pas le mieux placé pour lui répondre, ou même le commenter. Mais mon goût d’historien et mon souci de la vérité m’incitent à passer outre et à livrer aux lecteurs de notre journal les quelques réflexions auxquels ce petit incident local me convie.

Bien entendu, la démarche de Ramadan s’apparente à celle du célèbre Avrell Dalton qui, dans la bande dessinée bien connue, commet toujours la gaffe stupide qui profite à Lucky Luke et lui vaut la colère apoplectique de son jeune frère Joe. C’est évidemment maladroit - après que Le Pen l’eut fait maintes fois, mais avec plus d’humour et de verve - que d’égrener ainsi une litanie de noms juifs ou supposés tels, alors que la rhétorique antisioniste, bien huilée depuis le procès soviétique des médecins de 1952, permet de s’en prendre avec le plus parfait antiracisme apparent au « cosmopolitisme » des mêmes personnages, en ayant évité tout écueil.

Il y a toujours d’ailleurs dans ces listes d’inculpation un professeur Vinogradov, parfaitement russe, égaré au milieu des Etinger, Stern et Kagan, qui permet de montrer que l’on n’ouvre pas la chasse aux enfants d’Israël, mais que l’on combat seulement les plus mauvais d’entre eux. D’ailleurs, avec les mentions de Pierre-André Taguieff et de Pascal Bruckner, qui ne sont pas juifs, notre ami égyptien était en bonne voie. Malheureusement, il n’y a pas pensé. La prochaine fois il devrait montrer sa copie à de véritables professionnels. Il y en a en France.

A la vérité, Tarik Ramadan m’est un peu sympathique, davantage que les professionnels sus-mentionnés : d’abord pour sa franchise sans apprêt ni perversité et aussi sans doute, plus profondément, pour ce mélange de fanatisme et de fidélité déchirée à l’histoire des siens que, bien entendu, je partage avec lui. C’est un exercice bien difficile que de sauver l’image du père, ou du grand-père, et il y a toujours quelque profit moral à le faire. Malheureusement, le Prophète, lorsqu’il reprend dans le Coran le récit du déluge de Noé, a laissé de côté l’épisode où Shem, le bon fils, ancêtre tout à la fois des Arabes et des Juifs, qui couvre de son manteau l’image ternie du vieux patriarche, tandis que Canaan, qui n’est sans doute pas l’ancêtre véritable des Palestiniens, se fait maudire à jamais pour s’être moqué du vieillard ivre mort. Mais il pourra toujours retrouver le passage dans la Genèse.

Le combat de Tarik Ramadan pour maintenir une dignité et une cohésion de tous les musulmans dispersés et humiliés parfois, dans cette nouvelle Europe qui s’édifie sous nos yeux, n’est pas, à proprement parler, méprisable. Son attitude de défi lui vaut déjà et lui vaudra demain, plus encore, des persécutions inévitables. Il est aussi, dans le camp d’en face, des Juifs qui ne craignent pas de déplaire pour rester fidèles à leurs convictions et à leurs parentèles. Les démarches sont ici parallèles, et sans doute Ramadan a-t-il simplement protesté parce que, eux, on les écoute comme s’ils proféraient la vérité, nue et inconditionnée, et, lui, on le récuse encore sous le prétexte que son grand-père Hassan al-Bannah, supplicié sous Nasser, a fondé la Confrérie des frères musulmans. Il ne peut, le malheureux, faire un pas dans cette société sans que l’on vienne à lui rappeler le lieu d’où il parle.

Je peux comprendre la protestation, mais il me vient aussi une réponse à cette plainte. Il est vain de s’interroger sur la finitude de la parole humaine, elle est au coeur même de notre vie, de nos angoisses et du rapport que nous cherchons à instaurer avec la parole du Dieu vivant. Personne ne peut parler en toute indépendance du lieu et du temps auxquels il appartient. Mais la créativité inépuisable de l’esprit humain consiste à accepter cette sanglante et inévitable naissance, sans pour autant cesser de proférer des mots et des raisonnements qui font sens et qui atteignent parfois la vérité. Et là, au moins dans les sociétés qui sont régies par la liberté de conscience, laquelle a disparu du monde islamique avec le déclin du califat abbasside vers la fin du IXe siècle, les lecteurs (ou les auditeurs) peuvent juger. Il est absurde de disqualifier ma parole, sous le prétexte que je suis juif et, surtout, ce qui ne fait pas de doute, sioniste, c’est-à-dire, dans le langage qui est le mien, partisan de l’existence de l’Etat d’Israël, et convaincu de la force régénérative qu’il incarne pour le peuple juif au-delà même de ses frontières. Mais, à bien le lire, Ramadan ne profère rien de bien grave, quand bien même cela serait absurde. Il exprime seulement tout haut le préjugé et l’irritation qui courent tout bas chez des gens qui n’ont ni sa droiture ni son manque d’hypocrisie.

Parvenu à ce point, il convient tout de même de s’interroger sur l’univers mental de l’auteur qui, rappelons-le, est le commissaire politique en chef de cet UOIF qui, par notre négligence, est devenue l’organisation la plus puissante du récemment formé Conseil du culte musulman. Il serait faux d’accuser Ramadan d’antisémitisme. En réalité, les siens, en Égypte par exemple, ont combattu les chrétiens coptes avec une énergie plus grande encore qu’ils n’ont combattu les juifs égyptiens. Et allons un peu plus loin : la haine que les Frères musulmans et sans doute Tarik Ramadan éprouvent pour les musulmans libéraux ou païens à ses yeux est sans commune mesure avec l’animadversion qu’il me porte, ou qu’il porte aux « coptes arrogants ».

Loin de me persécuter à partir de considérations raciales, un Tarik Ramadan m’honorerait à l’instar d’Abdallah compagnon du prophète, ou des petites soeurs Levy du Lycée de banlieue parisienne, si je me convertissais à l’islam. Faute d’une telle révélation extatique, on voudra encore bien de moi si je fais acte de contrition en acceptant mon statut de protégé de l’islam et accepte, en un mot, de moins la ramener. Je pourrais toujours écrire sur la littérature russe du XIXe siècle ou sur la structure des quatuors de Beethoven, à condition que j’évite de m’habiller en vert, de monter à cheval (c’est déjà fait), d’enseigner faussement le Coran à mes enfants ou d’opiner sur la seule religion vraie, l’islam tel que le conçoit la confrérie depuis les années 20, c’est-à-dire un grand souffle de sable chaud et stérile sur les jardins féconds de l’Andalousie toujours renaissante.

Que l’archaïsme violent d’une telle pensée éclate, dans les propos décidément maladroits de l’émir des fanatiques, n’a au fond qu’une importance anecdotique. On se souviendra encore longtemps des auteurs qu’il fustige quand son nom aura été oublié de tous. Le vrai, l’unique, mais le fort intéressant problème, dans cette affaire, c’est, bien entendu, le milieu qui lui donne gîte et couvert, accueille sa prose, engage le dialogue et soutient ses combats, j’ai nommé la mouvance antilibérale, que je n’ai aucune raison d’appeler ici du nouveau nom dont elle s’affuble, altermondialiste, une épithète contraire au génie de la langue française ainsi qu’au simple bon sens : qui ne combat, en politique, pour un autre monde ? Il y eut, reconnaissons-le, dans la mouvance de l’antiracisme d’origine communiste, une véritable hésitation à tendre la main aux islamistes.

La décomposition finale du communisme français, l’OPA amicale de trotskistes, aujourd’hui mieux structurés et plus radicaux, ont conduit tout naturellement au dédouanement de l’islamisme français, de ses haines et de ses préjugés sous le prétexte stupide que « l’islam, ce serait le peuple ! ». Voici pourquoi nos défenseurs professionnels de nos libertés menacées sont incroyablement muets devant les attaques et les pressions que la communauté juive subit depuis trois ans. D’ailleurs, ne les a-t-elle pas bien cherchées, les attaques, cette communauté, en sortant, peut-être pas de son statut de « dhimmitude », mais au moins de celui de minorité tel que défini par le paragraphe cinq de la loi soviétique sur les nationalités qui surveille et prévient l’ethnocentrisme ? C’est ainsi que la conjonction de l’islamisme ascendant des Frères musulmans européens et du brejnévisme déglingué de l’archéomarxisme français a rendu les petits-fils de Gabriel Péri et de Georges Politzer (pardon, je ne voulais pas dire Politzer, disons plutôt Jacques Decour), désespérément muets, tout comme à Moscou sous Brejnev.

Je ne donnerai toutefois qu’un conseil d’ami aux grands prêtres de l’antilibéralisme qui dialoguent passionnément avec Ramadan et l’UOIF, c’est de se munir d’une assez longue cuiller lorsqu’ils soupent avec lui et ses amis. Déjà, Anouar el-Sadate avait légalisé à moitié la confrérie des Frères musulmans après une longue négociation avec Ramadan père, venu tout exprès d’Arabie saoudite. On connaît la suite ou plutôt la fin. Doctrinaires de l’antilibéralisme, évitez à l’avenir les parades militaires. On ne sait jamais ce qui peut arriver.







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  • Question a Alexandre Adler
    12 février 2006, par MLK
    Je suis un jeune "beur" kabylo français, (enfin c’est par ce mot que les autres hominidés du coin me désignent) et j’ai du mal a m’y retrouver dans toutes les histoires où on mèle a un débat franco-français les propos d’étrangers comme ramadan qui n’ont normalement rien de grandiose a y apporter. Ma question est la suivante, si vous avez le temps d’y repondre biensur. Pensez vous que l’on puisse parvenir, tout en restant fidèle aux principaux principes des grands monothéismes, à construire une grande nation multiculturelle ou la raison trônerait au dessus des croyances, tout en les respectant et en les utilisant a bon escient ? Ou bien est-ce que nous sommes condamnés a vivre dans un monde primitif fait d’identités exacerbées et de croyances farouches faussement déguisées en démarches rationnelles (cf ramadan) où toute relation entre les peuples de racines différentes reste déterminée par les rapports de force ? Croyez vous en l’europe ? Croyez vous en le monde ? Que doit on y faire, nous, jeunes musulmans qui voulons être pacifistes tout en restant nous mêmes ? Je vous le demande a vous parce que je n’ai plus aucune confiance en les musulmans, ni en les arabes, ni en personne de l’exterieur en la matière. Croyez vous qu’une démarche proche de celle de ramadan, sans le double langage et l’antisémitisme qui est nouvellement celui des arabes, soit une bonne démarche a entreprendre et à laquelle se consacrer ? Ou pensez vous qu’un mouvement de pacification et de rationnalisation doit nécesairement chasser toute idée religieuse, quitte a éliminer leurs adeptes les plus rigides ?


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