La tentative de marginalisation des Intellectuels juifs en France va-t-elle marquer le pas ?

publié le jeudi 16 octobre 2003
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La tentative de marginalisation des Intellectuels juifs en France va-t-elle marquer le pas ?
Un article de l’intellectuel musulman Tariq Ramadan, refusé par Le Monde et Libération, met en cause les intellectuels juifs pour « communautarisme » et soutien à Israël. L’article diffusé un moment sur le site altermondialiste du Forum Social Européen a été retiré après la vive réaction des principaux accusés.

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Tariq Ramadan a le verbe facile. Du charisme et une influence indéniable chez les jeunes musulmans européens. Cet écrivain, penseur, conférencier, et militant d’un islamisme qui se présente comme modéré, petit-fils de Hassan al-Banna, fondateur égyptien des Frères Musulmans, installé à Genève, est plus connu pour sa défense du foulard islamique, une des réponses que doit apporter l’Islam à la modernité, que pour son universalité. L’ambiguïté entoure le personnage qui a une nette tendance au double langage, selon qu’il s’adresse aux médias ou au jeunes des banlieues issus de l’immigration.
Hors voici que Tariq Ramadan met bas le masque, en attaquant sans réserves, les « intellectuels communautaires ». Sont nommément désignés sous ce vocable, accusés de ne produire que des points de vue entachés du pêché originel de soutien à Israël, Pierre-André Taguieff, Alain Finkielkraut, André Glucksmann, Alexandre Adler, Bernard Kouchner, et Bernard-Henri Lévy. « Des intellectuels juifs français que l’on avait jusqu’alors considérés comme des penseurs universalistes ont commencé, sur le plan national comme international, à développer des analyses de plus en plus orientées par un souci communautaire qui tend à relativiser la défense des principes universels d’égalité ou de justice. » écrit-il.
A propos de Taguieff et de son livre (La Nouvelle Judéophobie) ; Tariq Ramadan fait dans le conditionnel de circonstance : « la communauté juive de France ferait face au nouveau danger que représente cette nouvelle population d’origine maghrébine qui, de concert avec l’extrême gauche, banaliserait la judéophobie et la justifierait par une critique très retors d’Israël et un « antisionisme absolu ».. A propos de Finkielkraut et de son livre (Au nom de l’Autre, réflexions sur l’antisémitisme qui vient) ; c’est une attaque frontale. : « Alain Finkielkraut verse dans tous les excès sans être gêné de soutenir Sharon. Le débat n’est plus fondé sur des principes universels et même s’il prétend être lié à la tradition européenne commune, sa prise de position révèle une attitude communautariste qui fausse les termes du débat, en France comme au sujet de la Palestine. Sa dénonciation du « culte de l’Autre » ne cesse, en miroir, d’exacerber le sentiment d’altérité du juif -victime et le mur de la honte devient « une simple clôture de sécurité » qu’Israël construit à contre cœur. » A propos de Adler, une condamnation sans ambages : « la lecture du monde qu’il nous propose se comprend surtout au regard de son attachement à Israël. » Pour ce qui concerne BHL ; un classique soupçon d’inféodation : « Bernard-Henri Lévy, défenseur sélectif des grandes causes, critique très peu Israël à qui il ne cesse de témoigner sa « solidarité de juif et de Français ». Sa dernière campagne contre le Pakistan semblait comme sortie de nulle part, presque anachronique. En s’intéressant à l’abominable et inexcusable meurtre de Daniel Pearl, il en profite pour stigmatiser le Pakistan dont l’ennemi, l’Inde, devrait donc naturellement devenir notre ami... Lévy n’est bien sûr pas le maître à penser de Sharon mais son analyse révèle une curieuse similitude quant au moment de son énonciation et à ses visées stratégiques : Sharon vient d’effectuer une visite historique en Inde afin de renforcer la coopération économique et militaire entre les deux pays. » Quant à André Gulcksman, dans son dernier livre (Ouest contre Ouest), un bonne suspicion de tripatouillage : Il « ...nous livre un plaidoyer colérique pour la guerre qui passe sous un silence très parlant les intérêts israéliens. »
Le texte a été refusé 5 fois par le journal Le Monde, et par Libération.
L’on pourrait facilement tourner en dérision ce procédé qui consiste à dénoncer des intellectuels en les accusant de double allégeance. On pourrait tout aussi bien relire l’histoire et rendre ce type de procès par voie de presse rétroactif. Hannah Arendt (Eichmann à Jérusalem, Sur l’Antisémitisme) deviendrait un suppôt du sionisme, Gershom Scholem (les Grands courants de la Mystique juive), un soutien inconditionnel du rabbin Kahane, Elie Wiesel (Le Mendiant de Jérusalem), un fervent partisan de l’annexion de la Cisjordanie...et tout intellectuel juif qui aurait reçu un prix Nobel ou autre serait tenu de le rendre illico pour cause de double allégeance. Comme le monde serait bien sans intellectuels juifs ou alors honteux de l’être, qui laisseraient la place vacante pour Tariq Ramadan. On pourrait surtout relever la curieuse similitude des procédés avec les anciens réflexes totalitaristes, qui visent à délégitmer une idéologie (le sionisme), en posant comme prémices qu’elle est néfaste et illégitime, et en soulignant que si des intellectuels d’origine juive ne s’élèvent pas systématiquement contre, c’est qu’ils sont pour, et donc eux-mêmes en panne de légitimité. Ainsi faisait Staline quand il voulait discréditer un opposant, l’accusant de sionisme, comme par exemple dans « le complot des médecins juifs », et le procès des « blouses blanches. » Ainsi faisaient les fascistes français, collaborateurs, quand ils arrêtaient des juifs en les accusant de « bolchévisme » et dénonçaient les intellectuels juifs -entre autres- à longueur de colonnes dans Je suis Partout. Ainsi a fait Le Pen en dénonçant le Bnai Brith comme une puissance occulte, gouvernant l’Amérique à partir de Jérusalem. Quand on veut attaquer un peuple, une religion, un Etat, il faut d’abord décrédibiliser et en isoler les membres. Tariq Ramadan, intellectuel musulman, se retrouve en curieuse compagnie pour quelqu’un qui aspire à l’universalité, et cela n’a certainement pas échappé aux journaux Libération et Le Monde qui ont refusé ce texte.
Les choses auraient pu en rester là, si le dérapage ne s’était constitué par la publication de l’article par le site altermondialiste du Forum Social Européen. Nous donnant un remake mondain et parisien de la conférence de Durban. On savait depuis que José Bové a fait de son corps un rempart pour la personne de Yasser Arafat, et a publiquement soupçonné le Mossad d’être à l’origine de la campagne d’ agressions antisémites en France (sans doute pour encourager l’alyah), que la voix des altermondialistes n’était pas dans le camp d’Israël. On respectait ce choix, même s’il ne nous convenait pas. Après tout, de grands intellectuels juifs israéliens ne se privent pas de critiquer Israël. On découvre ce que l’on soupçonnait, c’est que le mouvement des altermondialistes n’est pas non plus philosémite. Mais surtout on s’aperçoit qu’il est prêt à passer par-dessus quelques entorses à la laïcité et à l’universalisme pour élargir sa base sociale vers les couches les plus défavorisées des jeunes beurs. On appelle cela de la démagogie.
Les principaux intéressés mis en cause ont réagi. Par la plume de BHL, dans son bloc note du magazine Le Point (10 octobre), avec un certain emportement : « ... ma récente « campagne contre le Pakistan », qui semblait à M. Ramadan « comme sortie de nulle part et presque anachronique », trouve sa vraie signification lorsque l’on prend la peine de la « rapprocher » de la « visite historique » d’Ariel Sharon en Inde, pays ennemi du Pakistan. (...) Je passe sur l’infamie de ces propositions qui, sous couvert d’une attaque en règle contre l’esprit communautaire, ne font que ressusciter le bon vieux thème du complot juif : Lévy et Adler en ambassadeurs occultes de Sharon - le Protocole des Sages de Sion n’est pas loin. (...) Le vrai problème, c’est le lieu où cet article, après avoir été refusé par la plupart des grands quotidiens nationaux, a fini par atterrir - le problème, c’est l’attitude de ces altermondialistes qui hébergent, qu’on le veuille ou non, un texte nauséabond sans l’avoir, à l’heure où j’écris, en aucune façon désavoué. » André Glucksmann n’est pas en reste qui rétorque « Ce qui est étonnant, ce n’est pas que Monsieur Ramadan soit antisémite mais qu’il ose désormais se revendiquer comme tel. »
Tariq Ramadan, qui est par ailleurs professeur de philosophie et de littérature connaît ses classiques et a certainement lu « L’Art d’avoir toujours raison » de Schopenhauer : « Si un argument met inopinément l’adversaire en colère, il faut s’efforcer de pousser cet argument encore plus loin : non seulement parce qu’il est bon de le mettre en colère, mais parce qu’on peut supposer que l’on a touché le point faible de son raisonnement et qu’on peut sans doute l’attaquer encore d’avantage sur ce point qu’on ne l’avait fait d’abord. » (Stratagème n°27). Son piège est grossier et c’est tomber dedans que de lui accorder autant d’importance. Sur ce point, il a déjà au moins gagné des points de notoriété.
Légèrement ennuyé par la tournure que prend cette polémique, les altermondialistes font marche arrière et retirent le texte incriminé du site du Forum Social Européen. Explications ? Jacques Nikonoff, président d’Attac, subodore une manipulation visant « à provoquer un problème à l’intérieur du mouvement altermondialiste » (Libération, samedi 11 octobre), sans qu’on sache clairement d’où elle vient. Sur Judaïques FM, il se déclare prêt à porter plainte au cas où Mr Ramadan aurait dit « des choses antisémites ». Contre-feu puéril ? Mal informé sur ce qui passe sur son propre site ? Pierre Khalfa, membre du conseil d’administration d’Attac met un bémol : « ...tempête dans un verre d’eau...Je suis en désaccord sur plein de points avec Ramadan. Mais son texte n’est pas antisémite. Il est marqué par une pensée communautariste. Il applique à d’autres un modèle de pensée qui est le sien. ». Interrogé par le Monde du 11 octobre Pierre Khalfa confirme et rappelle que par ailleurs « il est dangereux d’agiter le chiffon rouge de l’antisémitisme à n’importe quelle occasion. » Et enfin, Bernard Cassen , président d’honneur d’Attac (Le Monde), plus conciliant : « l’une des caractéristiques du Forum Social Européen , c’est l’irruption d’organisations immigrées et musulmanes ...phénomène important et à beaucoup d’égards positif. » dénonçant tout de même dans la démarche de Tariq Ramadan « une grosse ficelle » visant à monopoliser la représentation des couches les plus défavorisées de la population, les immigrés, les plus touchées par la mondialisation.
Soit dit en passant, sans vouloir faire du « communautarisme », on aimerait bien, même si les altermondialistes ne parlent pas d’une même voix, qu’ils soient plus vigilants quant au choix de leurs partenaires idéologiques


Dimitri Friedman
Journaliste, spécialiste en communication.




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