Un double sauvetage : une famille juive syrienne et des rouleaux de Torah

Keren Hayesod FLASH DE SOLIDARITÉ No. 236 - 08.10.03
publié le jeudi 9 octobre 2003
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UN DOUBLE SAUVETAGE : UNE FAMILLE JUIVE SYRIENNE ET DES ROULEAUX DE TORAH

Shifra Paikin, Agence Juive pour Israël, octobre 2003


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Les Israéliens voient se renouveler d’année en année les joyeuses célébrations du jour de Simhat Torah : les rouleaux de Torah sont alors extraits de l’Arche sainte et des processions de fidèles paradent joyeusement à la synagogue et dans les rues de leur quartier. Reuven Shimon, habitant du quartier de Katamon à Jérusalem s’apprête cette année à célébrer Simhat Torah avec une solennité spéciale dans la synagogue qu’il fréquente. C’est que Reuven ne s’est pas contenté de fuir la Syrie avec les siens - il est parvenu avec un courage, une audace et une foi hors du commun à transporter clandestinement dans ses bagages les quatre rouleaux de Torah restés dans sa synagogue d’Alep.

L’histoire commence au moment où le président Assad annonça (au printemps 1992) que les Juifs syriens pouvaient obtenir un permis d’émigrer aux Etats-Unis. Comme la plupart des coreligionnaires de sa communauté, Reuven Shimon, père de six enfants et résident d’Alep, remplit un formulaire d’émigration qu’il présenta aux autorités syriennes. Après six mois d’attente et d’inquiétude, sa requête fut entérinée, mais seulement pour lui-même et trois de ses enfants. Suivirent trois mois de vaines négociations avec le ministère de l’Intérieur. Shimon se résolut alors à adopter la solution répandue dans son pays : la corruption. Il offrit un bracelet en or au fonctionnaire ministériel. Le lendemain tous les membres de la famille obtinrent leur permis d’émigrer. Mais Reuven n’en resta pas là : « Mon père m’avait dit de partir seulement pour Erets-Israël et pour Jérusalem. » C’est alors qu’il conçut son plan pour réaliser ce vœu.

Il s’adressa à l’ambassade de Turquie où il demanda un visa d’entrée dans ce pays. « Vous avez le droit de quitter la Syrie uniquement pour les Etats-Unis », fut la réponse du préposé. Reuven ne se découragea pas et demanda un entretien avec l’ambassadeur à qui il déclara : « J’ai un frère qui a quitté la Syrie pour la Turquie il y a 35 ans et qui a épousé une Turque, je tiens absolument à le retrouver ». L’ambassadeur finit par se laisser convaincre et sans grand enthousiasme lui délivra un visa, en le prévenant qu’il était le premier et le dernier Juif à qui il accorderait un visa d’entrée en Turquie.

Reuven se rendit alors à la synagogue qui connut des jours de gloire dans le passé et qui était tombée en désuétude depuis que la communauté juive d’Alep s’était dispersée un peu partout dans le monde. Il contempla les superbes rouleaux de Torah datant de quelque 140 ans et qui valaient une petite fortune. Et il décida d’en emmener un avec lui en Israël. Le soir même et, avec l’accord tacite du hakham (le rabbin), il sortit un rouleau de l’arche. Mais problème : selon la loi juive, un rouleau de Torah entièrement copié à la main et dont toutes les lettres et les signes de cantilation doivent être conformes à la tradition massorétique ne peut être déplacé d’un endroit à l’autre sans un miniane (quorum de dix hommes). Qu’à cela ne tienne : Reuven ternit quelques lettres en les frottant à l’aide d’une bougie, ce qui rendit l’ouvrage sacré imparfait, donc transportable par un seul homme...

Après ce premier « sauvetage », Reuven ne parvint pas à trouver le sommeil une fois rentré chez lui. C’est qu’il restait trois rouleaux de Torah à sauver des mains d’ éventuels pillards. La nuit suivante il réitéra l’opération, emportant un deuxième rouleau. Puis un troisième, puis un quatrième. Au bout de quatre nuits, il était parvenu à ramener les quatre rouleaux de Torah de sa synagogue. Restait à les dissimuler, enroulés dans des vêtements neufs, dans sa valise.

Des valises, ils en avaient douze en tout, Reuven, sa femme et leurs six enfants quand ils montèrent dans l’autocar pour Istanbul, quittant leur Syrie natale où leurs ancêtres avaient vécu pendant de longs siècles. Quand leur véhicule parvint à la frontière turque, le garde- frontière de service observa Reuven avec suspicion. Dédaignant les suppliques et les offres de bakchich de Reuven, le garde décida de faire du zèle et exigea de Reuven qu’il ouvre toutes ses valises. Lesquelles furent consciencieusement fouillées... Arrive la valise où étaient dissimulés les rouleaux de Torah, et là le miracle se produit : le garde l’inspecte sommairement - tandis que Reuven prononce in petto la bénédiction Baroukh hamehaye metim (« Béni soit Celui qui ressuscite les morts »). C’est sans rechigner que Reuven donna alors au garde l’inévitable bakchich.

Après 35 heures de route en autobus, les voilà arrivés à Istanbul. Il faisait déjà nuit, mais aussitôt après avoir installé sa femme et ses enfants à l’hôtel, Reuven prit un taxi pour se rendre au consulat d’Israël. « Le drapeau israélien, toute ma vie je l’avais vu en train de brûler ou piétiné sur les écrans de la télé syrienne. Pour la première fois, je le voyais intact à l’entrée du consulat. Je suis resté là à le contempler pendant un bon quart d’heure... »

Entrant dans l’immeuble il s’est dirigé vers le consulat, évidemment fermé à cette heure. Il ne se doutait pas que quelqu’un l’observait. Tout à coup une petite lucarne s’ouvrit et une voix s’enquit de son identité.

« Je suis Juif et je viens d’arriver de Syrie » , répondit Reuven. Tout étonné le consul sortit et lui demanda de réciter une prière. Il prononça le Shema Israel, ce qui ne suffit pas au consul qui lui demanda de réciter une autre prière. Reuven entama un passage de Shaharit, la prière du matin : « Elohaï nechama cheyatsarta bi tehora hi » (« Mon Dieu, l’âme que tu as créé en moi est pure »). Ce n’est qu’après lui avoir demandé d’identifier le contenu de la mezouza que le consul d’Israël le fit entrer dans son bureau. Reuven lui raconta les péripéties de sa fuite miraculeuse et lui dit qu’il avait de la famille à Kiryat Ata, près de Haïfa, mais qu’il tenait à vivre à Jérusalem. Le consul lui remit un peu d’argent et lui dit de rentrer à l’hôtel.

Quelques heures plus tard, le consul l’appela et lui conseilla de prendre ses dispositions pour aller vivre à Kiryat Ata. Reuven s’obstina : « Seulement Jérusalem » .

Après plusieurs jours d’incertitude sur le sort de Reuven et de sa famille, l’un de ses proches en Israël s’adressa à un employé de l’Agence Juive, lequel contacta Yona Betzaleli, président du syndicat des employés de l’Agence Juive, à qui il raconta les péripéties de cette famille. Yona s’est immédiatement occupé de l’hébergement de la famille au centre d’intégration de l’Agence Juive à Mevasseret Sion, dans les faubourgs de la capitale.

En arrivant à l’aéroport Ben-Gurion, un étranger qui a entendu parler du « rapt » audacieux des rouleaux de Torah s’approche de Reuven et lui propose de les acheter en lui tendant un chèque en blanc dûment signé. « Ces rouleaux de Torah ne sont pas à vendre", fut la réponse de Reuven. "Ils appartiennent à Dieu. Si je vous les vends, Il pourra reprendre à tout instant cet argent. S’Il veut faire ma fortune, il la fera à Son heure. »

Après les premières semaines d’intégration en Israël, les soucis se mirent à assaillir Reuven. Son métier d’horloger ne pouvait guère assurer la subsistance de sa famille à une époque où l’on trouve des montres à 10 dollars... Le salut vint une fois de plus de Yona Betzaleli. « Quand j’étais encore en Turquie, mes proches m’avaient indiqué que Yona proposait des emplois aux nouveaux immigrants. Sans le connaître, je l’ai appelé et il m’a proposé un emploi de cuisinier au campus de Kiriat Moriah de l’Agence Juive. C’est Dieu qui m’a envoyé cet ange du paradis » .

Puis, avec l’aide de l’Agence Juive, Reuven a pu faire l’acquisition d’un appartement à Jérusalem. Son fils aîné espère être reçu à la faculté de droit, les deux cadets ont entamé leurs études de dayanim (juges des tribunaux rabbiniques). Les plus jeunes vont à l’école.

Les rouleaux de la Torah ont été remis au président de la communauté juive d’origine syrienne, le Hakham Edmond Cohen, qui les a distribués à des synagogues de Bnei Brak et de Jérusalem







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