A mes amis arabes, par Avraham Burg

LE MONDE | 07.10.03
publié le mercredi 8 octobre 2003
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Je me présente : ma mère est née à Hébron en 1921. Je suis un fils d’Hébron de la huitième génération. Le lien affectif qui nous attache à cette ville a été sauvagement tranché au cours de l’été 1929. Ceux qui hurlaient : "Mort aux juifs" sont passé à l’acte. La moitié des membres de ma famille ont été égorgés par les pogromistes. L’autre moitié, dont mon grand-père, des oncles, des tantes et ma mère ont été sauvés par le propriétaire arabe de leur résidence. Ma famille s’est depuis lors divisée en deux. Une moitié ne fera plus jamais confiance aux Arabes, surtout ceux d’Hébron. L’autre moitié, où je me range, ne renoncera jamais à rechercher des voisins avides de paix, afin de sauver avec eux le monde qui nous est commun.

J’ai des droits dans la cité du patriarche Abraham, dans la ville où ma mère est née et d’où nous avons été exilés. Non, jamais je ne me laisserai spolier de ces droits, bien que je n’aie nulle intention de les mettre en pratique. Parce que, en plus de mes droits, j’ai le devoir de créer ici des conditions d’existence qui soient autre chose qu’un interminable conflit mortel. Le droit de vivre de mes enfants et des enfants d’Al-Halil passe avant le droit de nous trucider les uns les autres sur l’autel de la possession du sol et de la maison. Consentir à des concessions au nom d’une entente réciproque, n’est-ce pas là le message que doit émettre la ville du Père des croyants ?

Il y a quelques semaines, j’ai écrit dans le plus grand quotidien israélien un article exprimant ma souffrance. Je concluais : "L’alternative, c’est une prise de position radicale : le blanc ou le noir ; s’y dérober serait consentir à l’abject. Voici les composantes de l’option sioniste authentique : une frontière incontestée, au centimètre près - un plan social global pour guérir la société israélienne de son insensibilité et de son absence de solidarité -, la mise au ban du personnel politique corrompu". -Ce point de vue, "La révolution sioniste est morte", a été publié dans Le Monde du 11 septembre.-

On m’a immédiatement interpellé : "Et à tes amis arabes, que leur dis-tu ?" C’est vrai : critiquer la situation qui sévit chez moi ne m’autorise pas à garder le silence sur ce que je pense à propos de ce qui se passe chez vous.

Je ne décolère pas. J’enrage. Je ne supporte plus de voir mon rêve et le rêve de mes amis arabes et juifs devenir la proie des flammes du fanatisme. J’avais cru qu’un puissant jet d’eau, celui de la paix, allait éteindre tout cela. Mais l’incendie se propage partout : les maisons, les corps, les rêves, tout brûle. Je suis en colère contre vous, contre ceux de vos chefs religieux qui donnent une interprétation odieuse à la sublime parole divine, et vous les laissez faire.

Mais, je m’en suis fait le serment à moi-même, la colère ne sera pas ma conseillère. La vengeance ne sera pas ma politique. Parce que je persiste à croire, sans naïveté ni sottise, à croire, à prier, à vouloir.

Et voici ce que je crois : la base de tout accord à venir sera un compromis territorial. Non pas un vulgaire maquignonnage, mais la décision mûrement réfléchie de deux peuples résolus à se reconnaître mutuellement, par-delà un passé de haine et de vengeances.

Je crois sans aucune réserve que le pays d’Israël est tout entier à moi, ainsi que l’affirme ma Bible. Je sais que le rêve de la Palestine tout entière est constant dans tout foyer palestinien. Donc je dois préalablement consentir à un compromis avec mon rêve, renoncer à revenir à Hébron, mais vivre libre et affranchi dans le nouvel Israël. Mon frère arabe doit pareillement renoncer à revenir à Jaffa ou à Ashkelon, mais vivre en toute dignité à Naplouse ou à Beit Anane. Celui qui consent à ce compromis avec son rêve se qualifie pour siéger à la table des négociations en vue d’un compromis consenti au nom de son peuple.

Je crois fermement que chaque peuple a une fonction sur la scène de l’histoire. Selon un philosophe juif du siècle dernier, le peuple juif est le peuple de l’Alliance. A vous de vous demander quelle fonction vous attribuez à votre peuple.

On a fait de vous l’éternel alibi de tous les échecs des régimes arabes. Si vos réfugiés en Syrie et au Liban sont livrés à eux-mêmes, ce n’est pas à cause de nous. Tandis qu’Israël a accueilli au cours du demi-siècle écoulé des masses de réfugiés juifs du monde entier sans rien attendre de personne, les Etats arabes n’ont pas bougé le petit doigt pour les réfugiés palestiniens. Certains sans doute voyaient-ils leur intérêt à utiliser votre colère et votre souffrance cyniquement entretenues. Ils savent qu’avec la proclamation de votre indépendance, les mondes arabe et musulman en seront bouleversés de fond en comble.

L’Etat d’Israël est devenu un fait intangible, les Palestiniens en sont conscients. L’un des plus éminents experts de la société palestinienne m’a confié que, dans tous les domaines, les Palestiniens sont radicalement hostiles à Israël à cause de l’occupation, de l’insensibilité, de l’emploi de la force, du niveau élevé de développement économique. Il est cependant un plan où les Palestiniens veulent prendre Israël pour modèle : la démocratie.

Les trente-cinq années d’occupation ont causé des ravages, chez vous et chez nous. Et, pourtant, il pourrait en sortir quelque chose de positif : une réelle possibilité de voir naître la première démocratie arabe de l’histoire. En face de nous, en face de cette coalition des démocraties israélienne et palestinienne, se dresse cette pernicieuse alliance entre des dirigeants corrompus et les manipulateurs qui se prétendent messagers de Dieu créateur de l’homme, ce qui les autorise à envoyer vos fils au suicide. Ils feront tout pour étrangler la moindre chance de démocratie, parce qu’en démocratie émergent des hommes créatifs et optimistes et non des êtres apeurés. Tandis qu’eux-mêmes sont apeurés à la seule idée d’une société palestinienne sans peur.

Jusqu’à présent, vous avez été le jouet des Etats arabes, de l’islam fanatique, de l’Etat d’Israël et de vos propres dirigeants corrompus. Mais voici l’occasion de prendre en charge vous-mêmes le destin palestinien. Etant donné que ma condition restera précaire aussi longtemps que la vôtre ne sera pas devenue satisfaisante, très satisfaisante, je propose de mettre à votre disposition l’expérience historique du peuple juif. Dispersés pendant deux millénaires, nous étions faibles et affligés de la mentalité des faibles. Tels que nous étions, les autres en faisaient leur affaire. Notre faiblesse mettait en valeur leur puissance. Parce que nous étions vaincus, ils se sentaient victorieux.

Il en a été ainsi jusqu’à l’émergence du sionisme, le mouvement de renaissance nationale juive, qui a pris en charge le destin de notre peuple. Si ce peuple, le plus discriminé de l’histoire de l’humanité, a mis à son actif les réalisations les plus éclatantes, il le doit à une classe dirigeante de pionniers aux mains propres. A partir du moment où nous avons décidé d’en finir avec nos faiblesses et de devenir forts, à nos propres yeux aussi bien qu’aux yeux du monde, les rapports entre notre peuple et les nations ont définitivement changé de caractère.

Vous avez cru jusqu’à présent devoir cultiver votre faiblesse, bien que vous ayez l’option d’être forts. Si vous persistez, je doute de vos chances de succès. Imaginons un instant qu’Israël se soit retiré des territoires, qu’il n’y ait plus d’implantations, que la Palestine soit devenue un Etat universellement reconnu avec sa capitale à Jérusalem-Est, que sera-t-il, cet Etat ? Quel rôle allez-vous lui assigner dans le concert des nations ?

Si rien chez vous ne change, vous allez vers un échec retentissant. La Palestine, Etat le plus jeune du monde, risque d’être un Etat faible au plan des valeurs, inapte à assumer la vocation de votre peuple.

Quand un kamikaze réussit son attentat, nous entendons bien vos clameurs de triomphe et simultanément les plaintes désespérées qui accompagnent le chahid monté au ciel, le corps dépecé, laissant derrière lui en Israël un cortège d’orphelins et de veuves. "Faute d’avoir des hélicoptères et des avions de combat, dites-vous, c’est notre seule arme stratégique."

Tout cela, c’est votre vérité. Quant à ma vérité à moi, la voici : la victime du kamikaze, c’est moi, tandis que lui-même est la victime des prétendus émissaires de Dieu. Il n’existe pas de Dieu comme cela. Mon Dieu à moi déteste tout être humain qui sème la mort. Nul ici bas, même le partisan le plus fervent de la cause palestinienne, n’admet que le suicide soit une arme légitime. C’est une arme bestiale, certainement pas l’arme d’un héros de la libération nationale. Aussi longtemps que les kamikazes et leurs commanditaires seront pour vous sacro-saints, je ne serai pas votre partenaire.

Et ce n’est pas tout. Il y aura un "après". Quand nous aurons quitté la Palestine. A ce moment vont surgir les grands débats sur l’avenir de votre Etat : religieux ou moderne ? islamiste ou laïque ? Saurez-vous faire barrage aux violents et leur interdire de trancher à leur manière les débats de la nation palestinienne ?

Notre intérêt à nous, c’est de renoncer au rêve du Grand Israël, démanteler les implantations, évacuer les territoires, élaborer un modus vivendi pacifique avec l’Etat de Palestine, promouvoir par les urnes des dirigeants aux mains propres et orienter les énergies nationales vers l’intérieur.

Votre intérêt ? Exactement la même chose. Renoncer à votre rêve fantasque de nous expulser d’ici et de revenir dans vos villages, dont la plupart n’existent plus, combattre la corruption qui vous ronge et orienter toutes vos ressources en faveur de la promotion d’une société arabe modèle. Une Palestine exemplaire peut déclencher une révolution positive dans le monde arabe tout entier. L’émergence d’une démocratie musulmane sera un bienfait pour les peuples de la région et fera des Palestiniens le pont entre Orient et Occident.

Une très ancienne histoire a pour héros un sage qui savait tout et avait réponse à tout. Un petit malin se présenta un jour à lui, sûr d’être capable de le confondre en lui soumettant un problème insoluble. Le malin en question avait attrapé un papillon qu’il tenait dans son poignet fermé. Et de demander au sage : "Qu’y a-t-il dans ma main, un papillon vivant ou un papillon mort ?" Si le sage répond : "Vivant", s’était dit notre homme, j’écrase le papillon ; s’il répond : "Mort", je libère le papillon. Mais le sage contemple longuement son interpellateur, puis délivre tranquillement sa réponse : "Tout est dans tes propres mains."

Un avenir de vie ou de mort ? Espérance ou désespoir pour vos enfants ? Tout est dans vos propres mains.

Traduit de l’hébreu par Lucien Lazare
© Avraham Burg





Ce texte est paru en langue arabe dans le quotidien palestinien Al-Qods (Jérusalem) du 15 septembre.

Avraham Burg, député du parti travailliste israélien, est ancien président de la Knesset (1999-2003), ancien président de l’Agence Juive.



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