Inconnu à cette adresse

publié le samedi 12 janvier 2002
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L’histoire

(JPEG) 12 novembre 1932. San Francisco. Munich.
Max Eisenstein écrit à son associé, ami et frère Martin Schulse, reparti pour leur Allemagne natale. De sa plume fraternelle, les mots ne sont qu’amour, regrets et mélancolie. Les nouvelles sont bonnes, leur galerie d’art de San Francisco se porte bien, les toiles se vendent, mais lui et sa famille lui manquent. La réponse ne se fait pas attendre, pour Martin la vie va bon train à Munich, il sera bientôt notable. Les dollars américains lui ont procuré l’honneur et la respectabilité rêvés dans une Allemagne délitée et appauvrie par la guerre. Une Allemagne qui pourtant renaît, après des années d’humiliation, elle accueille son rédempteur et tend à nouveau les bras au bonheur, à la gloire et au prestige de son empire déchu . Ainsi commence une correspondance qui ne s’achèvera que le 3 mars 1934. En tout, moins d’une vingtaine de lettres, où l’Histoire s’immisce et gangrène une amitié qu’on aurait souhaité éternelle et indestructible.

1933.
Max s’inquiète. Mais qui est donc Hitler, ce nouveau chancelier ? Martin, pourtant peu enclin à partager au début les idées du Fürher, se félicite de sa nomination. Le désespoir de l’un fait l’espoir de l’autre. Désespoir de voir l’esprit libéral de son ami emporté par les sombres attentes de la renaissance germanique. Mais que cessent débats et apitoiement sur le peuple juif, " cette plaie ouverte pour toute nation qui lui donné refuge ", Max, ce " vieux compagnon ", aimé non pas à cause mais malgré sa race, doit cesser de lui écrire au risque de le compromettre. Amitié tragique ou haine burlesque, ces lettres nous enfoncent dans l’horreur de la guerre et de l’Histoire en nous parlant tout simplement de vérité humaine.

Inconnu à cette adresse, est sans conteste l’œuvre 2001 qui a alimenté le plus de buzz cette année, et ce à juste titre. Inconnu en France jusqu’à sa parution aux éditions Autrement au printemps dernier, ce roman épistolaire avait déjà remporté un vif succès outre-atlantique lors de sa parution sous sa forme intégrale dans Story Magazine en 1938, soit un an avant que n’éclate la Seconde Guerre mondiale. Son auteur, Kressman Taylor. Un homme " seul capable d’écrire avec une telle force " ? Non, pas du tout. Une femme, Katheryn Kressman, épouse du publicitaire Taylor, gérant de la carrière de madame, selon qui Kressman Taylor serait un nom de plume plus vendeur. Clairvoyant ou visionnaire ? Ce drame épistolaire nous laisse avec un étrange sentiment doux amer. Il y a d’abord ce malaise d’avoir su et d’avoir laissé faire, Hitler a inquiété dès son arrivée au pouvoir et pourtant personne n’a bougé. Un peu comme aujourd’hui, quand conscient de massacres qui continuent à être pratiqués dans le monde, on ne fait que justifier le silence et l’inertie par notre impuissance. Puis il y a cette satisfaction morbide de savoir qu’aussi petite soit-elle la vengeance a payé. Alors quand on lit la dernière ligne de ce court récit, on a comme un petit sourire où vient s’écraser une larme. Ebahi par la virtuosité avec laquelle l’auteur a mené son intrigue, on se réjouit d’une mort qui pourtant ne guérira pas les blessures de l’histoire.

L’adaptation théâtrale du roman épistolaire de Kressman Taylor par Françoise Petit joue tout en sobriété. Les textes sont lus par les deux acteurs à la manière d’un journal intime. Sur scène quelques enjambées séparent Munich de San Francisco. Aux sourires et exaltations de la première demi-heure font bientôt place les angoisses et les turpitudes. Il est intéressant de voir au fur et a mesure du temps, Eisenstein traverser les quelques mètres qui le séparent de Munich pour supplier son ami de venir en aide à sa sœur. Et inversement, en fin de jeu, Shulse s’agenouiller auprès de Max, redevenu son frère de toujours, le temps de la clémence. Les déplacements sur la scène expriment subtilement la communion première et la confusion des sentiments des derniers instants. L’enjeu de l’adaptation d’un roman est toujours un pari difficile à relever, surtout pour un récit de format court. Françoise Petit et les comédiens , Eric Laugérias et Matthieu Rozé, l’ont sans conteste remporté avec succès.

Le livre

Katheryn Kressman Taylor, Editions Autrement, décembre 1999

La pièce

au Théâtre de la pépinière-Opéra, mise en scène par Françoise Petit avec Eric Laugérias et Matthieu Rozé.
7, rue Louis Le Grand, (2ème arrdt).
Rens. : 01.42.61.44.16







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