Bernard-Henri Lévy :« On peut être attaché par tout son être à Israël et être favorable à un État palestinien »

paru dans Actualité Juive (janvier 2003)
publié le mercredi 8 octobre 2003
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Du correspondant de guerre à la Nouvelle philosophie, du romancier à la caricature médiatique : BHL est un personnage au centre de la controverse, au point de figurer parmi les marionnettes des Guignols de l’info.

Son dernier livre, intitulé « Qui a tué Daniel Pearl ? », est émouvant. Il est aussi un hommage à ce journaliste juif américain kidnappé et tué l’année dernière par ses ravisseurs islamistes en Afghanistan.


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A. J. : François Mitterrand a été votre témoin lors de votre second mariage. Quelles étaient vos relations avec l’ancien Président de la République ?

B-H. L. : Tendresse. Admiration. Sentiment d’avoir à faire à un homme d’exception. Mais incapacité, aussi, à me laisser enrôler par un homme qui projette tout de même de faire entrer des ministres communistes dans son futur gouvernement. Nous rompons, d’ailleurs, là-dessus, au lendemain de la victoire de 1981. Et puis une deuxième fois, beaucoup plus tard, lors de la guerre de Bosnie. Le président était venu à Sarajevo. Mais il avait menti lors de l’interview qu’il m’avait donnée pour mon film « Bosna ». « Je ne suis pas au courant, disait-il, de la présence de camps de concentration en Bosnie serbe », alors que son homologue bosniaque venait de me donner la preuve du contraire.

A. J. : Dans votre ouvrage « L’idéologie française », vous dénonciez l’étroite collaboration du communisme et du pétainisme. Face à la recrudescence des actes antisémites et la montée d’un anti-sionisme d’extrême-gauche, peut-on conclure que cette forme d’antisémitisme n’a jamais vraiment disparu en France ?

B-H. L. : L’antisémitisme, il ne faut jamais l’oublier, n’est ni de gauche, ni de droite, mais les deux. L’antisémitisme d’extrême gauche, par exemple, existe depuis l’Affaire Dreyfus. Et c’est lui qui revient sous les habits neufs du progressisme pro-palestinien. Dites : « Ce n’est pas les Juifs que je hais mais les victimes que je défends » et d’un seul coup, la passion antisémite deviendra plus présentable.

A. J. : Vous êtes l’auteur du documentaire « Un jour dans la mort de Sarajevo » et du film « Bosna ». Quelles sont les raisons de votre engagement dans ce conflit ?

B-H. L. : Sa barbarie, d’abord. Une ville assiégée, des camps de concentration, la mort des enfants, tout ça n’est pas si fréquent dans l’Europe de la fin du XXe siècle ! Mais il y a aussi le fait que le grand défi du siècle suivant me semblait déjà devoir être celui de l’affrontement entre l’Islam intégriste et l’Islam modéré, affrontement dont la Bosnie martyre était manifestement l’un des théâtres. Allions-nous laisser mourir l’un des pays au monde où existe depuis très longtemps cet Islam démocratique et laïc ? Allions-nous sacrifier ces gens juste au moment où nous nous apprêtions à soutenir les Talibans ? Quelle erreur de calcul pour l’Occident ! Quelle folie !

A. J. : Peut-on affirmer que l’Europe est morte à Sarajevo ?

B-H. L. : Morte, non. Mais affaiblie, oui sûrement. Je pourrais vous démontrer qu’une bonne part de sa crise actuelle, de sa difficulté à se construire, à se donner une incarnation politique, est un effet différé de toute cette histoire - comme si nous avions tous, Européens d’aujourd’hui, un peu du cadavre de la Bosnie qui ne parvenait pas à passer...

A. J. : Dans « Réflexions sur la guerre », vous évoquez la mort du général Massoud. L’Occident aurait-il pu le sauver ?

B-H. L. : En tout cas, il aurait dû. Nous avions le choix entre le soutenir ou soutenir les Talibans. Et le fait est que la France, comme le reste du monde, s’est couchée devant les intégristes. Quelle erreur, là encore ! Quelle faute politique ! Massoud n’était pas un islamiste. Comme le Bosniaque Izetbegovic, il faisait partie de ces Musulmans modérés avec lesquels il était possible de parler calmement d’Israël, de l’être juif, de l’Occident et de ses valeurs. C’était un devoir politique de les soutenir. Ce fut une tragique erreur de les confondre avec leurs assassins, les Musulmans intégristes.

A. J. : Que pensez-vous de la guerre américaine contre l’Irak ?

B-H. L. : Elle était moralement juste car il est moralement juste d’abattre un dictateur capable de gazer ses opposants, de les liquider par dizaines de milliers. Mais elle était politiquement périlleuse car, outre le fait que je ne crois pas au messianisme démocratique, on prenait le risque, ce faisant, de donner un tour de plus à la roue de cette fameuse guerre des civilisations qui est le rêve secret des islamistes. J’ajoute que l’Irak n’était pas la cible la plus urgente. Al Qaïda ? La bombe ? Tout cela était à Karachi plus qu’à Bagdad...

A. J. : Et puis il y a ces amalgames véhiculés par les médias : guerre US en Irak et guerre des Juifs, terrorisme et conflit israélo-palestinien ?

B-H. L. : Ne dîtes pas « les » médias en général. Ce n’est pas juste. Il y a des médias qui refusent, justement, ce type de dérapage. Cela étant dit, le thème me rappelle évidemment quelque chose. C’est le cliché antisémite le plus pur. C’est le Céline de 1938. C’est le bon vieux thème des « Juifs fauteurs de guerre ». Quant à la deuxième expression, elle est idiote. Car les deux phénomènes, hélas, sont parfaitement déconnectés. Le terrorisme perdurerait même si la paix se faisait au Proche-Orient. Il a, du reste, son épicentre dans des régions - l’Asie du Sud - où il n’y a pas de connaissance de la question palestinienne, ni de proximité avec les acteurs du conflit. L’arrière-pensée, on la voit bien : les Juifs responsables, non seulement de la guerre, mais aussi du terrorisme.

A. J. : Vous avez participé, il y a quelques semaines, à une rencontre à la fois sioniste et pro-palestinienne aux côtés de Malek Boutih, ancien président de SOS racisme. Peut-on être les deux ?

B-H. L. : On peut être, comme moi, attaché par tout son être à Israël et être favorable, oui, à un État palestinien. Pourquoi ? Pour deux raisons. D’abord parce que c’est le droit des Palestiniens. Mais, ensuite, parce que c’est l’intérêt d’Israël. J’ai toujours pensé que la seule garantie de sécurité pour Israël serait d’avoir à faire, non pas à un ennemi insidieux, à des civils militarisés, mais à un vrai État doté d’une vraie armée. Les guerres sans ligne de front, les guerres où le front est partout, sont des guerres que l’on perd toujours.

A. J. : Dans votre dernier livre : « Qui a tué Daniel Pearl ? », vous démontrez la puissance du terrorisme dont les gouvernements n’ont pas mesuré l’ampleur. Depuis, ont-ils changé leur politique ?

B-H. L. : Je ne sais pas. On verra. Mais à voir la façon dont le président pakistanais Moucharraf a été reçu aux États-Unis comme en France, j’ai des doutes.

A. J. : Après vous être autant identifié à ce « frère » que vous appelez Danny, comment allez vous reprendre de la distance avec lui ?

B-H. L. : Pourquoi « prendre de la distance » ? Ce genre de fraternité, d’amitié posthume, dure, par définition, autant que votre vie.

A. J. : Vous décrivez le parcours de ces terroristes guidés par une foi sanglante. Malgré un nouvel espoir récent de paix entre Israéliens et Palestiniens, que peut-on espérer pour l’Etat hébreu, pour l’Occident, pour le monde ?

B-H. L. : Je crois à la Paix. Je crois aussi qu’elle est plus proche qu’on ne le dit. Les Israéliens sont de plus en plus nombreux à comprendre qu’il est dans l’intérêt d’Israël de faire un geste vers les Palestiniens. Il y a, aussi, que cela leur plaise ou non, un nombre croissant de Palestiniens qui comprennent qu’Israël n’est pas une parenthèse historique, un nouveau royaume des Croisés. La paix, comme toutes les paix, résultera d’un compromis entre les deux peuples. Je dis bien : un compromis. Les Israéliens doivent renoncer au rêve du grand Israël. Les Palestiniens, eux, doivent enfin reconnaître l’existence d’Israël et sa légitimité. Ils doivent renoncer au rêve d’une « Palestine » retrouvée, avec droit au retour des réfugiés et tout le reste. Et ce double compromis, je le précise, peut se faire sans effusion, sans lyrisme, sans même être obligés de « s’ailer ». Il s’agit juste de l’intérêt bien compris des deux parties, ce que j’ai appelé ailleurs « la paix sèche ». L’amour, l’amitié, viendront plus tard, peut-être beaucoup plus tard, et comme par surcroît.







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