À JÉRUSALEM, les mots veulent tout - et rien - dire

publié le mercredi 1er octobre 2003
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Je suis journaliste dans la partie peut-être la plus exposée du monde et l’exercice de ma profession paraît souvent superflu.

Parfois, elle semble obscène, comme ce fut le cas au petit matin l’année dernière, quand je me suis rendue sur place pour voir ce qu’il restait d’un café qui a été la cible d’une bombe et que j’ai fini par écrire au sujet de cet homme, perché comme un oiseau sur le haut d’une échelle, ramassant à l’aide de pincettes des morceaux de chair humaine accrochés aux arbres.

Les mots m’emplissent de désespoir. Je parcours des dépêches sur une autre attaque, une autre initiative, encore une discussion entre Bush et Sharon, une autre déclaration d’Arafat, une nouvelle tragédie à un poste de contrôle, une autre calamité, trop petite pour mériter un article entier et, pour être franche, trop importante pour que les mots lui rendent justice. Ceux que je vois sont des signes creux, comme du linge défraîchi fouetté par un vent futile.

Cette ville a été sous les feux ininterrompus des médias, qui produisent des milliers et des milliers de mots par jour. Mais les mots ne font que flotter dans l’air, et pendant les derniers jours, comme les oiseaux qui se sont envolés pour leur migration annuelle d’automne depuis l’Europe vers l’Afrique (10.000 aigles la semaine dernière), j’ai parfois regardé tristement vers le ciel et j’ai vu dans le bruissement de leurs ailes noires comme des lettres flotter de manière aléatoire au-dessus de moi.

Ce n’est pas seulement que tout ait déjà été écrit et réécrit tant de fois dans des articles ; c’est que les événements eux-mêmes se reproduisent tellement souvent qu’ils en perdent leur impact.

Un autre café dans mon voisinage a explosé le 9 septembre, juste quand je finissais de dîner avec des amis. Le café Hillel est à environ 300 mètres de chez moi — si proche que nous avons été secoués par le souffle. Je dois avouer que j’étais gagnée le lendemain par une impression particulière, parce qu’au lieu de faire ce que font la plupart d’entre nous - la description du moment de l’explosion - je pouvais dépeindre les vibrations malsaines, simplement en enroulant mes bras autour de ma poitrine.

Nous avons senti la bombe avant que nous l’ayons entendue. L’un de mes amis, un autre journaliste dépité, a dit qu’il pensait que cela avait quelque chose à voir avec les lois de la physique. Je n’ai pas pris la peine de le vérifier ; il me semblait que le bruit venait trop tard et que cela n’avait que peu d’importance.

Toute la nuit, je ne pus me débarrasser du tremblement intérieur qui me secouait. Un peu après 3 heures du matin, j’ai entendu la radio israélienne interviewer un homme identifié comme le "père de la dernière victime à reconnaître, un serveur du café." Comme les milliers de pères abasourdis et brisés avant lui, il déclara que le nouveau travail de son fils l’angoissait et il avait pris l’habitude de veiller jusqu’à 3 heures du matin, en attendant que son fils rentre à la maison. "Je m’inquiétais," dit-il, "mais jamais je n’aurais imaginé un tel désastre."

Mon esprit mit quelques minutes à revenir sur un petit détail de l’émission : le jeune homme en question, Shafik Karam, était de Beit Hanina, qui est dans un quartier arabe comme il faut du nord-est de Jérusalem. Son père, Yihyeh Karam, avait parlé au journaliste-radio dans un hébreu impeccable et tout ce que j’ai retenu était encore un éloge que des parents font ici sur leurs enfants avec tendresse et le coeur brisé. À aucun moment n’ai-je considéré son appartenance ethnique. Le jour suivant, les journaux nous ont informés que les Karams étaient des Palestiniens chrétiens.

Les Arabes meurent souvent à côté des Juifs quand la terreur frappe. C’est l’un des faits paradoxalement trop insignifiant et en même temps trop chargé de sens pour mériter une mention dans la plupart des articles publiés ici, comme si la coexistence qu’elle implique est devenue trop exaspérante pour être exprimée par des mots.

L’annonce de la mort de Karam dans le " Al Quds ", un quotidien jérusalémite, était un autre exemple de dissimulation. La presse palestinienne ne parle pas d’actes de terrorisme palestinien, même lorsque le terrorisme frappe des Palestiniens. La nécrologe indiquait que Karam, 27 ans, "avait été rappelé par D.ieu" en raison "d’un accident du travail," comme si un plateau lui était tombé sur la tête. L’euphémisme était particulièrement saisissant en raison d’une nouvelle _expression d’argot qui a cours ici depuis l’Intifada. Le terme "accident du travail" désigne la détonation prématurée d’une ceinture explosive pendant que le terroriste prépare une attaque, une journée de travail comme une autre pour les brigades-suicide — tandis que la mort de Karam, qui travaillait étroitement avec des Juifs, représente un symbole d’espoir dont nous avons perdu l’habitude : Juifs et Arabes vivant ensemble et en paix.

L’enterrement de Karam se déroula à Mar Yacoub, petite église catholique orthodoxe, et débuta à 16h le 11 septembre, soit 9h du matin à New York - presque à l’instant même où commençait la cérémonie du souvenir sur le site du World Trade Center.

Lorsqu’au cours de son éloge funèbre, le Père Marwan Dades s’écria : " Mais quel est donc le but de ce combat ? Pour quelle raison nous entretuons-nous de la sorte ? ", je me demandai s’il ne pensait pas à son propre frère, Khader, un délégué médical assassiné voilà près d’un an par un sniper le long de l’autoroute reliant Naplouse à Ramallah qui, voyant une plaque d’immatriculation israélienne sur sa voiture, le prit pour cible, croyant que le conducteur était juif.

Pour nous tous ici, la réalité est parfois trop bouleversante à articuler, et le Père Dades, un homme jeune à la voix de vieillard, ne put continuer. Le service ne dura pas plus d’un quart d’heure - il aspergea légèrement d’eau bénite le cercueil de Karam, diffusa quelques effluves de l’encensoir en argent et enfin, dans un soupir, prononça " Maskin, Allah yirachamo, amen " — Pauvre homme, que D.ieu ait pitié de lui, Amen.

La mère de Karam, Sohaila, savait parfaitement ce qu’elle disait lorsqu’elle se jeta sur le cercueil en pleurant : " Prends moi avec toi, mon fils ! ".

Alors l’église redevint silencieuse et le cercueil, soulevé par les nombreuses mains de la foule des hommes qui, sur la pointe des pieds, étendirent leurs bras vers le ciel, flotta ainsi en équilibre précaire par dessus l’assemblée, avant que la dépouille de Shafik Karam ne sembla s’envoler vers la porte de l’église jusqu’au cimetière.

Il s’ensuivit un nouveau flot de paroles, venues me rappeler qu’aussi inadéquates qu’elles puissent être, il était impensable que nous puissions vivre sans elles. Et lorsque le cercueil fut emporté, plus d’une centaine de femmes se dirigent vers le sous-sol de l’église, fatiguées, indignées, emplies de désespoir. La communauté Chrétienne, de plus en plus réduite, sent que son avenir est incertain et que personne ici ne la représente.

Voyant mon bloc-notes, les femmes se rassemblèrent autour de moi, parlant un mélange d’hébreu et d’arabe. Lorsqu’elles évoquent les " Arabes ", elles parlent de la majorité musulmane dont elles veulent fermement se détacher. Les Chrétiens palestiniens aspirent à rester une minorité au sein de l’Etat hébreu. Une femme, travaillant depuis longtemps au Musée d’Israël, me montre à quel point elle s’identifie à Israël en me sortant de l’étui de sa carte d’identité israélienne bleu turquoise si facilement reconnaissable, une photo de sa fille. L’une des femmes déclare : " Sharon est vieux maintenant. A-t-il seulement toute sa tête ? Il sait ce qu’il a à faire : brûler les arabes. Sans plus attendre. "

Une autre prend la parole : " Les Chrétiens veulent la paix. Allez leur dire cela, aux Arabes. "

Aucune ne semble avoir peur. Vigoureuses et bien habillées, faisant preuve de sang-froid et d’humour même dans un moment aussi douloureux, ces mères de famille‚ la cinquantaine ou la soixantaine, tenaient haut et fort des propos que même les faucons du Likoud n’oseraient pas tenir, fut-ce officieusement.

Au bout d’une heure environ, je partis épuisée, assommée par leurs paroles si véhémentes, leur situation si affligeante. J’étais effondrée par leur malheur alors que je me croyais incapable de supporter leur attaque verbale. Ces femmes n’apparaissent nulle part dans les déclarations et les images produites ici quotidiennement, et elles en sont parfaitement conscientes. Elles se sentent invisibles à cause de cela. C’est peut-être pour cette raison que Martha, Nadia, Georgette et Fazia m’ont demandé de noter leurs noms, en s’assurant que je les épelais correctement.

Bien sûr, ce n’était pas simplement de leur nom dont elles voulaient qu’on se rappelle mais de leurs vies. Quelle que soit la manière dont je me bats avec les mots, qu’ils paraissent adéquats ou non, ils sont là pour me rappeler une vérité que j’ai toujours sue. Retranscrire nos histoires, ce n’est pas seulement jongler avec des mots qui n’ont aucun sens. C’est ouvrir une brèche dans la bataille contre l’oubli et le désespoir.

Noga Tarnopolsky est un Ecrivain israélien. Elle contribue régulièrement au quotidien Haaretz.
(c) 2003 The Washington Post Company

© pour la traduction : Karen Benson et Albert Capino - Primo-Europe



David Levy
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