Le Mur

Le juif nouveau est arrivé
publié le lundi 29 septembre 2003
Partagez cet article :



A propos de l’article paru dans l’édition du dimanche 28 septembre du journal Le Monde : « Cisjordanie, la Vie le long du "Mur" ».

publicité

(JPEG)

Jusqu’à présent, pour tout juif, il n’y avait qu’un Mur où venait buter ses interrogations sur l’attachement à cette terre d’Israël, et il était à Jérusalem. Mais voilà qu’une muraille vient lui faire de l’ombre. Et remet en cause le droit d’Israël à exister en tant qu’Etat juif, dé - légitimation orchestrée sous prétexte de racisme.

C’est une thèse, et on n’est pas obligé d’y souscrire. Mais une partie de la gauche internationale et Le Monde qui vient de publier un reportage sur ce « Mur », le font.

« La peur, la folie terroriste, l’incapacité à trouver une solution politique ont été auprès des israéliens, les conseillères de cette clôture. » lit-on au début de l’article. Et de rappeler par souci d’objectivité, qu’à l’origine, le principe d’une séparation physique des deux peuples est une idée de la gauche israélienne, approuvée par Itzhak Rabin, lui-même.

Tout serait bien dans le meilleur des mondes, si Le Monde ne passait sans ambages, de la raison politique à l’émotion sans laquelle il n’y a pas de bon reportage. En allant mesurer aux pieds du « Mur », les conséquences pour les populations locales de cette séparation. Le vieil Ahmed, par exemple, arabe israélien qui habite à Oum El Fahum, en deçà de la « ligne verte » frontière d’avant la guerre de 1967, ne peut plus aller rendre visite à une partie de sa famille restée à Taybé, de l’autre côté de la frontière, à une portée de regard. Car au bout de son champ, se dresse une immense clôture électrique.

Côté israélien du « Mur » qui mord sur le futur Etat Palestinien, c’est propre et bien entretenu, les autoroutes que ne peuvent pas emprunter les Palestiniens sont droites. Les Israéliens, se dit-on sont un peu les prussiens du Moyen Orient. Côté Palestinien, c’est la gabegie, le système D, on cherche à passer la clôture et les blocs de bétons, pour aller voir un frère, vendre des fruits et légumes, aller cultiver son champ d’oliviers resté de l’autre côté, ou simplement récupérer les oliviers multi - centenaires, déracinés pour cause de tracé, et qui sont en train de mourir. Mais on ne peut pas. C’est le règne de l’arbitraire, des tracasseries ubuesques des soldats, des « raisons sécuritaires » invoquées à tout bout de champ pour arracher des arbres, confisquer des terres, mettre des parpaings, des barbelés, des guérites avec des tireurs, des chicanes, des projecteurs pour empêcher des terroristes de passer. Les Palestiniens, pense-t-on, sont un peu les Roms du Proche Orient. Voilà à quoi aboutit le « Mur » nous suggère Le Monde. A deux visions du monde, celle des coloniaux occidentaux d’un côté, celle des colonisés orientaux de l’autre. Une autoroute d’un côté, un monde fait de sentiers, de labyrinthes, de souks, de liens familiaux, de naïveté perdue et d’harmonie séculaire avec la terre, de l’autre. Une vision d’Israël moderne, répressif, ennuyeux et un morceau de Palestine chaleureuse que l’on ruine.

Mais ça n’est pas tout. Allons voir Dov Avital, secrétaire général du Kibboutz Metzer. Cette bonne vieille institution du kibboutz. Qui se souvient que le kibboutz a été l’un des piliers de la formation de l’Etat d’Israël ? 3% de la population, 60% des cadres de la politique ou de l’armée du temps de Ben Gourion et des pères fondateurs. Un peu la bonne foi d’Israël, le kibboutz, un peu le bon profil, malgré sa faiblesse numérique. Celui de Metzer (500 habitants) ne déroge pas à la règle. Il a été fondé par des marxistes argentins « à la conscience sociale affûtée par leur expérience de la dictature péroniste ». Comme figure romantique du bon juif de gauche, on ne peut pas rêver mieux. Ils vivaient en harmonie avec les Palestiniens du village voisin de Kaffin, ils s’invitaient même à leurs mariages respectifs et partageaient tout : l’eau des puits, l’électricité, les routes, la même équipe de foot. Mais un massacre commis dans le Kibboutz par un terroriste venu de Tulkarem fit cinq morts en novembre 2002, dont le secrétaire du kibboutz, une femme et ses deux enfants. Jusque là, pas de problèmes dit l’article. Le jour précédent le massacre, les « marxistes » de Metzer envisageaient même de tenir une conférence de presse commune avec les Palestiniens de Kaffin pour protester contre la construction de la clôture qui allait amputer le village arabe de 70% de ses terres, de ses puits, de ses oliviers, cinquante ans après la fondation de l’Etat d’Israël qui l’avait déjà amputé de ... 70% de ses terres ! Que dit Dov Avital devant l’inhumanité de cette clôture ? « Nos destins sont liés. Chaque arbre confisqué est une bombe à retardement. » Phrase d’ailleurs reprise en exergue par le journal. On reste stupéfait par le manque de réflexes de l’auteur de l’article qui ne pose pas la question qui s’impose, dans le registre de l’émotion : Est-ce une explication rationnelle et acceptable du comportement des kamikazes qui se font sauter dans des bus empruntés par des femmes et des enfants ? Pourquoi une voix aussi bien ancrée ne devrait-elle pas être questionnée ? Parce qu’elle est de gauche ? Et cette autre question qui n’est pas posé : le terrorisme, selon Dov Avital, est-il constitutif de la conscience politique des dirigeants Palestiniens, comme le racisme serait inhérent à l’Etat Juif ? Deux poids, deux mesures ? Quand on a un personnage pareil au bout de son magnéto, on ne le lâche pas, jusqu’à ce qu’il ait rendu toute sa substantifique moelle.

Passons à Abou Dis, après un détour par Ariel, implantation où le maire, un colon juif et fier de l’être, ironise : « la clôture, quelle clôture ? » Abou Dis est le lieu où se tient l’ université Al Qods présidée par Sari Nusseibeh, un partisan du dialogue et de la paix, côté Palestinien. Le « Mur » va amputer l’Université d’un tiers du campus. « Sur le plan politique, je pense que ce mur est un désastre pour les deux peuples. » Et voilà, il n’y a plus qu’à boucler. Ce qui est fait en un raccourci saisissant, par la voix de Diana Buttu, conseiller juridique auprès des officiels palestiniens : « ...si les palestiniens ne peuvent avoir un Etat indépendant viable , ils deviendront citoyens d’Israël. Une personne, un vote. Ce sera la fin de l’Etat juif, et le mur en sera la cause. » Fin d’Israël ? La messe est dite.

Peu importe au fond, que l’éditorial au dos de ce reportage tempère le propos par le rappel des ravages du terrorisme, assimilé à un crime contre l’humanité. D’où vient qu’à la lecture de cet article qui se pare de tous les attributs de l’objectivité, je ressens un malaise ? Est-ce parce qu’en tant que juif je ne peux plus être de gauche, ou parce qu’en tant que de gauche je ne peux plus être juif, ou en tout cas pas du côté des Israéliens racistes ? Est-ce dû à ce que dit réellement le dossier sur la brutalité de l’Etat juif ? Non. Cette brutalité fait écho à celle des attentats suicides, et l’on sait qu’après l’échec de Taba, la venue au pouvoir d’un homme du passé comme Ariel Sharon ne peut engendrer l’avenir. Le malaise est-il dans le futur dessiné par la fin de ce dossier, menace à peine voilée, la fin d’Israël, et s’il ne respecte pas la loi de la démocratie du ventre, de la démographie, sa nécessaire chute morale, sa relégation au rang d’un état raciste ? Non plus, on sait depuis 1989, que les murs se défont au gré des accords et de l’élan des populations, que les territoires s’échangent, que des minorités co-existent. Il est même des révolutions de velours.

Le malaise vient de ce que Le Monde véhicule, et donc heurte, le long de ce « Mur ». Ce « Mur » fait résonance en nous à l’autre. L’autre Mur, l’autre juif. Celui qui se lamente. Celui pour lequel des générations se sont tournées vers Sion, et peu importe si elles n’étaient pas toutes mystiques dans leur quête de la transformation physique. Comme il était bien, ce bon vieux juif qu’ on pouvait embrigader dans les cohortes de gauche ! Le malaise vient de ce que les vieux clichés sont tapis derrière les images neuves, presque intacts et nous reviennent dans la gueule. Les dirigeants du Monde ne peuvent pas ignorer qu’à jouer avec les clichés dans le registre de l’émotion, à mettre d’un côté les bons et de l’autre les méchants, on fait le lit de l’antisémitisme, de la simplification pour les besoins du sommaire, du repli communautaire, et de toutes les attitudes de méfiance. Ils ne peuvent pas ne pas savoir qu’une élaboration journalistique qui mélange avec habileté l’émotion aux pieds du « Mur », et l’action éditoriale même empreinte de réserves d’usage sur le terrorisme, verra toujours l’émotion arraisonner les mots et les retenir en otages. Quelques photos dans ce dossier suffisent d’ailleurs à franchir les passerelles défaillantes de la pensée et du chemin vers lequel nous emmène la direction du Monde si besoin est : une ville palestinienne derrière le « Mur ». Une autoroute rectiligne et vide bordée d’une clôture, derrière laquelle viennent buter deux palestiniens avec leur carriole tirée par un âne. Un palestinien se glissant entre deux blocs de bétons ornés d’une étoile juive, stoppé par un militaire israélien...ça c’est de l’iconographie. Point n’est besoin d’aller chercher loin sur les traces de la mémoire, du ghetto, pour se retrouver sur le fil du rasoir en longeant ce « Mur » là. Le Monde est là pour nous éclairer sur la nature raciste du « Mur », donc du gouvernement qui le construit, donc du peuple qui a élu ce gouvernement, donc de l’Etat qu’ils ont bâti, donc de ceux qui soutiennent cet Etat, en France et ailleurs.

Si ce « Mur » est une impasse politique pour Israël, il est dans le traitement qu’en fait Le Monde une absence totale de conscience quant aux images véhiculées. A ce jeu là on a vite fait de jeter dans le même sac, Israël, ce morceau d’Amérique, cette resucée d’apartheid, Wall Street et Tel Aviv. Selon la bonne vieille rengaine : le juif, c’est le cosmopolitisme, la libre circulation des capitaux, l’égoïsme bourgeois derrière des murs épais, dont seuls sortent intacts ceux qui se convertissent à l’idéologie anti-mondialiste, ou à sa version soft caritative. Non, ce n’est pas être inféodé aux rapports marchands ou baigner dans la fidélité confite, que de souscrire à la vision sécuritaire des Israéliens. Même si cela ne nous rachète pas, loin de là de l’anéantissement moral dans lequel nous plonge en ce moment cette muraille. Oui, Israël est critiquable, et toute critique n’est pas antisémite. Mais par un glissement de sens que d’autres ont bien décrit et qu’a institutionnalisé la conférence de Durban sur l’anti-racisme, Israël, dans l’imaginaire proto-marxiste a remplacé le juif bourgeois. Il est devenu le juif des nations, et comme le juif hier, il est responsable de son propre malheur par son entêtement à vouloir être juif. Une vision, qui par cette brèche dont l’Histoire a le secret s’entrechoque et se superpose à celle du classique antisémitisme de droite.

Qu’on se le dise. Le Juif nouveau est arrivé. Hier errant, aujourd’hui parvenu. Son investissement, c’est la terre de Palestine qu’il confisque et dont il fait l’objet de sa nouvelle idolâtrie, et ce « Mur », c’est son coffre-fort. Et pour bâtir ce coffre, Israël est prêt à raser des maisons, arracher des arbres, couper des villages en deux, bombarder des populations, détruire des bibliothèques. En devenant étatique, le juif est tombé, en tant que tel il a perdu toute légitimation morale, et ceux qui le soutiennent avec lui. La couronne d’épines est dans la poussière, il faut la ramasser. Pour une frange de la gauche, celui qu’il faut défendre contre le cosmopolitisme de l’argent, c’est le Palestinien. Seuls sortiront moralement intacts de ce schéma infernal, les juifs critiques. Au prix d’un reniement. Voilà la nouvelle antienne du Monde à laquelle on voudrait nous faire adhérer par une manipulation de sens et d’images. Sommé de dire aux pieds de ce « Mur » à quel camp j’appartiens, ce nouveau psaume me donne le vertige, et malgré les dénégations de ce journal bien-pensant sur les buts politiques qu’il poursuit, la nausée.



Dimitri Friedman
Journaliste, spécialiste en communication.




blog comments powered by Disqus



Articles incontournables