Le malaise persistant des juifs de France

LE MONDE | 19.09.03 | 14h11
publié le lundi 22 septembre 2003
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"Rupture", "choc", "fissure": les juifs de France cherchent les mots pour exprimer le changement qui est intervenu dans leur vie depuis le début de la deuxième Intifada, il y a trois ans. Ce malaise diffus est alimenté par la peur face aux actes de violence antisémites, vécus comme autant de remises en cause de leur appartenance à la nation. Il se traduit par une forme de repli communautaire, ou par la tentation de l'exil, en Israël pour l'alya (la "montée" vers l'Etat hébreu), mais aussi en Amérique du Nord. Des reproches sont également adressés aux médias, jugés partiaux dans le traitement de la crise du Proche-Orient. Depuis le printemps, les actes antijuifs ont diminué, mais les organisations demeurent vigilantes face aux agressions émanant plus désormais des jeunes musulmans que de l'extrême droite.

Inquiétude ? Mal-être ? Malaise ? Voilà maintenant trois ans que le diagnostic fait débat. Trois ans que les juifs de France, ces 500 000 à 600 000 personnes hâtivement regroupées sous l'appellation "communauté juive", s'interrogent sur la nature du sentiment qui les habite. Selon qu'ils soient parisiens ou provinciaux, originaires d'Europe de l'Est (ashkénazes) ou du bassin méditerranéen (séfarades), exposés ou non à l'antisémitisme, ils ne l'éprouvent pas avec la même acuité.

A l'heure où la situation se détériore à nouveau en Israël, nombre d'entre eux, y compris parmi les intellectuels, s'accordent cependant à dire que "quelque chose" a changé dans leur vie de Français depuis le début de la deuxième Intifada, en septembre 2000. Quelque chose qui a trait à la fois à Israël et à leur place dans la France d'aujourd'hui.

Définir ce sentiment n'est pas chose facile. Il se nourrit de peur face aux violences antisémites ; de rancœur à l'égard de la gauche, accusée, en son temps, de passivité ; de reproches aux journalistes, critiqués pour leur traitement du Proche-Orient... Sans oublier des interrogations à long terme : l'avenir de la laïcité et de la République.

Une enquête effectuée à la demande du Fonds social juif unifié (FSJU) auprès de 1 132 chefs de famille avait mis ce phénomène en évidence dès l'automne 2002. Mais avec la guerre en Irak la peur a gagné du terrain. Les écoles n'ont pas été épargnées, les universités non plus. Des manifestations d'extrême gauche ont viré à l'antisionisme, voire à l'antisémitisme. La communauté s'en est inquiétée, comme l'ont montré divers colloques organisés à Paris : "Quel avenir pour les juifs de France ?" (au Sénat), ou "Communautarisme : vers un ghetto imposé ?" (à l'Espace Rachi).

"MENTALITÉ D'ASSIÉGÉS"

Beaucoup ont vécu ces événements comme "un choc", voire comme une remise en cause de leur appartenance à la nation. D'où cette impression d'être devenus des citoyens à part, mis au ban d'une société qui avait auparavant effectué un important travail de mémoire sur la Shoah. "Il y a eu un ébranlement, une fissure, précise David Saada, directeur général du FSJU. Cela n'a pas touché que les 30 % de personnes engagées dans la vie communautaire, mais aussi, ce qui est nouveau, des gens éloignés du centre actif."

Les organisations communautaires, à commencer par le Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), le disent à mots plus ou moins prudents, mais la crainte ne vient pas, cette fois, de l'extrême droite. Elle émane plutôt de certains jeunes musulmans, sensibles à la cause palestinienne et prompts à s'afficher "antifeuj" (juif, en verlan).

Ce phénomène, s'il ignore les clivages droite-gauche, est particulièrement perceptible chez les séfarades, majoritaires (70 %) et toujours prêts à rappeler que la République avait fait d'eux des citoyens français en 1870 avec le décret Crémieux. Nombre d'entre eux, qui vivent dans l'appréhension d'un nouveau déchirement près de cinquante ans après la décolonisation de l'Afrique du Nord, s'estiment délaissés au profit des musulmans. Bien des discussions aboutissent à des démonstrations chiffrées, sur le thème "ils (les musulmans) sont 6 millions, nous ne sommes que 500 000 à 600 000". "A raisonner de la sorte, on finit par avoir une mentalité d'assiégés", regrette David, commerçant à Paris.

Au printemps, l'issue rapide du conflit irakien et les espoirs de paix au Proche-Orient ont pourtant eu un effet apaisant. En dépit d'une rechute au cours de l'été, les actes de violence antijuifs ont diminué. L'accalmie a gagné le front politique : le président du CRIF, Roger Cukierman, souvent taxé de populisme et de maladresse par ses adversaires, s'est réconcilié avec les socialistes et les Verts, mais pas avec l'extrême gauche altermondialiste.

La crise est-elle pour autant terminée ? Certains veulent le croire, à l'image du président du CRIF Rhône-Alpes, Alain Jakubowicz, selon lequel le sujet n'est "plus d'actualité". "Le sentiment d'abandon est jugulé", insiste la présidente de l'organisation de défense des droits de l'homme B'nai B'rith, Edwige Elkaïm. Le responsable du CRIF Marseille-Provence, Clément Yana, réputé pour son sens du dialogue, se montre également optimiste. "La tendance est à l'apaisement, constate-t-il,mais il faut rester vigilants, en isolant les extrémistes de tout bord. Nous devons dialoguer sans mettre un couvercle sur les problèmes."

Pour beaucoup d'autres, le mal persiste, même s'il est moins aigu qu'il y a quelques mois. Si les statistiques manquent, tout indique que la tentation de l'exil est réelle, que ce soit vers Israël ou l'Amérique du Nord. "On n'est pas encore sortis de la période de malaise", estime David Saada, de la FSJU. "La communauté est dans une situation post-traumatique, elle ne s'attendait pas au retour de bâton antisémite", précise Patrick Klugman, ex-président de l'Union des étudiants juifs de France (UEJF, proche de la gauche), aujourd'hui membre du comité directeur du CRIF. "La fracture que l'on pouvait craindre n'a pas eu lieu, mais l'amour pour la République n'est plus aussi fusionnel qu'auparavant."

"RÈGNE DE L'ENTRE-SOI"

D'après M. Klugman, connu pour stigmatiser à la fois les "antifeujs" et les extrémistes juifs, le climat s'est "fortement détérioré" dans certaines universités où s'expriment, selon lui, les "frustrations accumulées depuis des dizaines d'années par la communauté maghrébine".

Dans ces conditions, les juifs n'auraient-ils pas tendance à se replier sur eux-mêmes ? "Mais nous sommes les victimes de cette communautarisation ! s'insurge Roger Cukierman. On se replie sur nous-mêmes parce que nous sommes attaqués ! Nous n'avons jamais agressé quiconque. Nous respectons la loi républicaine, l'hymne national, le drapeau français. Vous savez, j'étais aux Etats-Unis il y a quelques semaines. Vue de là-bas, la France est antisémite, c'est l'horreur absolue. Nous n'en sommes pas là, heureusement. La France n'est pas antisémite." Le président du CRIF poursuit : "Notre problème est circonscrit à quelques éléments marginaux. L'immense majorité des Français se comporte normalement et nous sommes en dialogue avec les responsables musulmans."

Le repli communautaire est malgré tout indéniable dans une partie de la jeunesse. "A Sarcelles ou à Créteil, certains vivent en Israël dans leur tête", constate M. Klugman. A ses yeux, cette situation est révélatrice d'une crise qui dépasse les seuls juifs. "Toute une frange de la population est en rupture, assure-t-il. Cela vient du fait qu'on a cassé le moule républicain, qui a si bien fonctionné pendant cent cinquante ans. Ce pays, qui a tant fait pour les juifs, ne se reconnaît plus lui-même."

D'où une affirmation identitaire de plus en plus marquée. A Marseille, par exemple, Emmanuel Nidam, le responsable local de l'UEJF, explique : "Le repli est énorme, on ne peut pas le nier. Ici, il y a maintenant des boîtes pour les Arabes, des boîtes pour les Juifs ! C'est le règne de l'entre-soi. Il est difficile de sortir de cette logique. Les gens ont pris des postures et s'y tiennent. Heureusement, il y a aussi des signes de rapprochement. Nous y travaillons sans cesse."

Les voix dissonantes ont pourtant du mal à se faire entendre. Toute critique du gouvernement d'Ariel Sharon est vite perçue comme de la défiance. Toute contestation de la direction du CRIF est ressentie comme une trahison. "Ecrivez bien que nous n'avons pas tous les mêmes opinions !", lance Valérie, étudiante en droit à Paris. Et tant mieux, car ce serait le triomphe du communautarisme !" "Toute la difficulté, conclut-elle, est de montrer aux juifs que ce qui leur arrive, les agressions, la violence, l'hostilité, arrive à tout le monde. En d'autres termes, ce n'est pas uniquement notre problème, même si nous le ressentons avec une sensibilité particulière, mais celui de la République dans son ensemble. Et jusqu'à preuve du contraire, la France reste notre pays."

Philippe Broussard


Ruée vers les écoles communautaires

De la maternelle au lycée, l'enseignement juif est en plein essor en France. Le Fonds social juif unifié (FSJU) recense 251 établissements sous contrat avec l'Etat sur l'ensemble du territoire. Pour l'année scolaire 2002-2003, ils accueillaient 25 884 élèves, auxquels il convenait d'ajouter environ 4 000 élèves scolarisés dans des établissements hors contrat.

Selon le FSJU, les effectifs ont connu une hausse de 31 % au cours des dix dernières années. 71 % de ces élèves sont scolarisés en Ile-de-France. Les chiffres de la rentrée 2003 ne sont pas encore connus mais ils devraient connaître une hausse d'au moins 3 %. David Saada, directeur général de la FSJU, affirme avoir constaté une "forte demande". Selon lui, "il devient difficile de trouver une place disponible dans une école juive".

ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 20.09.03


David Levy
webmaster




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  • Le malaise persistant des juifs de France
    21 décembre 2008

    Habib ( musulman ).

    Je pense que cette crise, va passer ; comme les autres crises de cohabitation qu’a connu l’histoire, humaine. Enfin , inchallah ou beloukasem !



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