Finkielkraut face aux dérives de la gauche

Par Alexis Lacroix [30 août 2003]
publié le mercredi 3 septembre 2003
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Le philosophe lance un des grands débats de cette rentrée : pourquoi une gauche en crise idéologique se laisse-t-elle contaminer par l’antisémitisme, la conscience légère ?

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Avec son profil d’aigle, ses mains mobiles et ses pantalons fripés, « Finky » est une des figures les plus marquantes et familières du PIF (paysage intellectuel français). Mais son vibrato radiophonique rappelle que ce philosophe attachant, producteur de l’émission « Répliques » sur France Culture, harcèle l’espace public d’interpellations poignantes et courroucées. Le style Finkielkraut, c’est l’intranquillité.

Celui qu’on a dit « mécontemporain » s’affirme plutôt ces temps-ci comme un contemporain aux aguets. Le « Lonesome Cow-Boy » du concept a des raisons de s’en faire. Avant la publication, le mois prochain, de ses dialogues avec le philosophe allemand Peter Sloterdijk (Pauvert), Finkielkraut livre, ces jours-ci, « Au nom de l’Autre, réflexions sur l’antisémitisme qui vient » *. Sa hantise ? L’émergence d’une judéophobie d’autant plus virulente qu’elle est bardée de bonne conscience.

Le philosophe pose un regard aigu et sans concession sur la mobilisation de l’entre-deux-tours de la présidentielle contre le candidat du Front national : « Le 1er mai, des centaines de milliers d’enfants, d’adolescents, d’adultes de toutes origines et de toutes appartenances ont ainsi défilé à Paris comme en province, dans un étrange climat de plénitude antifasciste (...). Jamais en effet 1er Mai n’avait été aussi motivé, aussi mélangé, aussi jubilatoire, aussi lycéen, aussi effervescent (...).

La surenchère de l’ultragauche

Face au miracle d’un cataclysme conforme à son concept et d’une histoire assez obligeante pour repasser les plats, l’euphorie fusionnait avec l’épouvante (...). Ayant évidemment voté avec la majorité républicaine, je partage son contentement. Comme la foule des réfractaires au Matin brun, je suis soulagé et je savoure le triomphe des gens sympas sur les gens obtus, sans toutefois entrer dans la danse car ce sont les danseurs qui font, aujourd’hui, la vie dure aux Juifs. Pas tous les danseurs, bien sûr, mais il faudrait avoir une âme obnubilée par les tragédies advenues pour ne pas le reconnaître : l’avenir de la haine est dans leur camp et non dans celui des fidèles de Vichy (...). Dans le camp de la société métissée et non dans celui de la nation ethnique. »

Alain Finkielkraut n’en fait pas mystère : il a « le coeur lourd ». Cette humeur sombre ne doit pourtant rien à la mélancolie. En une rentrée marquée par la surenchère de l’ultragauche, Finkielkraut est un homme pressé. L’urgence pour le philosophe ? Comprendre la mue accélérée de la passion antijuive. Depuis le début de l’intifada dite d’al-Aqsa il y a trois ans, la haine des Juifs se donne libre cours en Europe et, singulièrement, en France. Or cette haine, affirme Finkielkraut, s’écarte des « vieux schémas ». C’est un « nouveau démon » adossé « au souvenir d’Auschwitz ». Tel est le paradoxe inaugural de cet essai tranchant comme une lame de rasoir : l’antisémitisme puise désormais dans la mémoire de l’antisémitisme nazi.

L’auteur admet certes volontiers que « Les observateurs ont assurément raison : l’antisémitisme n’est pas une idée neuve en Europe. Ils font fausse route cependant, et on s’égare avec eux quand on rabat ce qui arrive sur ce qui est arrivé, comme l’expérience historique engage à le faire. »

L’infatigable avocat de l’expérience sioniste constate cependant : « Ce dont les Juifs ont à répondre désormais, ce n’est pas de la corruption de l’identité française, c’est du martyre qu’ils infligent, ou laissent infliger en leur nom, à l’altérité palestinienne. »

L’anti-impérialisme "pogromiste"

Le scandale de Durban avait déjà révélé à Alain Finkielkraut, il y a deux ans, les potentialités redoutables du tiers-mondisme. En septembre 2001, la ville sud-africaine avait accueilli une conférence internationale des Nations unies censée contribuer à la lutte contre le racisme. Une semaine durant, les tables rondes des ONG avaient donné à voir un spectacle accablant : des négriers soudanais ou des tyrans ethnocidaires instruisant le procès du sionisme et semonçant les citoyens d’Israël - seuls « vrais racistes ».

Mais alors, Finkielkraut ne devinait pas la vitesse foudroyante avec laquelle l’anti-impérialisme « pogromiste » s’emparerait de l’intelligentsia occidentale. En France ou chez nos voisins, si « le sionisme est criminalisé par toujours plus d’intellectuels », c’est parce qu’une « radicalisation des clercs » menace l’Europe, et que ce durcissement de la vie intellectuelle engage, comme le craint l’auteur d’Au nom de l’Autre, l’idée que ce continent se fait de lui-même. « Quelles sont les fondations de l’Europe d’aujourd’hui ? (...) Veut-elle faire honneur à des ancêtres communs ? Non, elle brise avec une histoire sanglante et n’érige en devoir que la mémoire du mal radical. » Et Finkielkraut de préciser : « Ce qui unit l’Europe d’aujourd’hui, c’est le désaveu de la guerre, de l’hégémonisme, de l’antisémitisme et, de proche en proche, de toutes les formes d’intolérance ou d’inégalité qu’elle a mises en oeuvre (...). L’Europe postcriminelle est, pour le dire avec les mots de Camus, un "juge-pénitent" qui tire toute sa fierté de sa repentance et qui ne cesse de s’avoir à l’oeil. »

Mais pourquoi est-ce d’abord à l’antisémitisme, et non à une autre passion collective, que s’abandonne cette Europe « postcriminelle » ? Finkielkraut cherche l’erreur du côté du culte de l’Autre. Couplé à la « culture de l’excuse », il favorise tous les aveuglements : ainsi, quand l’Autre « se comporte en ennemi déclaré, ce n’est jamais que de la légitime défense ; s’il commet des actes répréhensibles, c’est en réaction à l’esprit de réaction, en réponse aux mesures d’apartheid et aux pratiques sécuritaires dont il est victime ».

Au nom de l’Autre va marquer les controverses des semaines qu’on nous promet « brûlantes ». Car le souci de l’Autre dévoyé dont Finkielkraut détaille les errements n’est pas antisémite par accident. Tandis que « le monde éclairé se convertit en masse au transfrontiérisme et à l’errance », les Juifs semblent suivre le chemin inverse et céder à « l’idolâtrie » et à « la sanctification du Lieu ». Expiant leurs démons identitaires, les adhérents de l’Union européenne condamnent dans l’expérience israélienne l’image de ce que « la grande déconstruction pénitentielle de l’Etat nation » leur interdit d’être.

Et si, loin de constituer la « question française » qu’entend soulever l’ultragauche hexagonale, le destin d’Israël était d’abord une question posée à l’Europe ? Tout le sel de ce livre de combat vient de ce qu’on y retrouve, mise au service de l’urgence de l’oeuvre, l’ironie jubilatoire de l’écrivain qui dessine, livre après livre, les contours d’un conservatisme intelligent.

* Gallimard.



David Levy
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