Etre antisémite, la conscience tranquille

Par le Professeur Robert Wistrich
publié le vendredi 29 août 2003
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Il est difficile de lutter contre les « nouveaux judéophobes » d’Europe, du fait qu’ils ne se qualifient presque jamais eux-mêmes d’antisémites, contrairement à leurs pères spirituels. Nombre d’entre eux, précisément, se situent à gauche, car l’antisémitisme, à l’aube du 21ème siècle, se drape dans les prestigieux atours des « droits de l’homme ».

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J’ai participé à la conférence de l’OSCE (Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe) qui se tenait au palais du Hofburg, à Vienne, où l’on m’avait demandé d’intervenir sur l’antisémitisme moderne face à 400 délégués environ.

A première vue, cette expérience avait quelque chose d’assez insolite. L’OSCE, qui a été créée en pleine guerre froide, est une organisation internationale de premier plan qui, pour autant que je sache, ne s’est jamais intéressée au plus vieux préjugé du monde : la haine des juifs. Comme son nom l’indique, cette organisation s’occupe des problèmes de sécurité communs à ses membres, bien que la définition de ses fonctions inclue également la surveillance des droits de l’homme. Mais les droits de l’homme et la lutte contre l’antisémitisme - malgré le lien qui les unit - ne font pas vraiment bon ménage sur la scène politique internationale, au cours de ces dernières décennies. Mon invitation, en tant que spécialiste, à témoigner et à parler devant cette honorable assemblée, résultait d’une forte pression du State Department américain. Les Etats-Unis avaient également envoyé à cette Conférence une délégation de haut niveau à la tête de laquelle se trouvait l’ex-maire de New York, Rudolph Giuliani.

Ce sont les Américains, avec le soutien des délégués des organisations juives, qui ont réclamé avec une particulière fermeté que l’antisémitisme soit reconnu comme catégorie spécifique de préjugé, et que les gouvernements européens soient beaucoup plus fermes pour le combattre. Les Européens ont clairement manifesté une attitude beaucoup plus réservée quant au traitement de l’antisémitisme comme catégorie séparée et ont préféré l’inclure dans la catégorie générale de racisme, xénophobie, discrimination. Comme l’a déclaré le président néerlandais, on a pu remarquer une volonté à peine dissimulée d’en finir avec les affaires juives, pour pouvoir passer à des sujets plus « politiquement corrects » comme la lutte contre la discrimination raciale et l’islamophobie. Telle a été, me semble-t-il, la position de la plupart des pays d’Europe occidentale et centrale. L’exception la plus remarquable a été celle de l’Allemagne, qui a proposé de créer un comité de suivi à Berlin, l’an prochain.

Il y a 65 ans, sur la Heldenplatz (« place des Héros »), à quelques centaines de mètres seulement du bâtiment où nous étions réunis, des centaines de milliers d’Autrichiens acclamaient Adolf Hitler. En 1938, année cruciale, avant que ne tombe la nuit de la Shoah sur les Juifs d’Europe, les Juifs allemands et autrichiens avaient déjà subi des humiliations et des cruautés. Lors de la Conférence de l’OSCE, des survivants ont évoqué cette époque-là, troublant la sérénité de l’auditoire. Outre les Américains et les Allemands, ce sont des délégués russes, ukrainiens, des pays balkaniques et d’Europe orientale qui ont été les plus attentifs à l’antisémitisme et à la nécessité de le combattre. Là aussi, on a pu observer, par plus d’un signe, à quel point la « Nouvelle Europe » (Pologne, Hongrie, Slovaquie, etc.) était plus proche des positions américaine et juive que de celles du courant principal et solidement établi de la « Vieille Europe ».

On a assisté, lors de la Conférence, à un début de prise de conscience du caractère spécifique de l’antisémitisme, du degré de gravité de son renouveau et de la nécessité d’une intervention des gouvernements et d’une politique de ’tolérance zéro’ à l’égard de ses manifestations les plus virulentes. Mais il existe des lacunes considérables dans la manière dont la plupart des Européens appréhendent et évaluent le problème de l’antisémitisme moderne. En voici quelques-unes, qui méritent d’être relevées :

-  Le devoir de se préoccuper du problème brûlant de l’antisémitisme islamique - espèce dangereuse, très destructrice et dotée du potentiel meurtrier d’une pathologie dont les conséquences se sont propagées dans tout le Moyen-Orient arabophone. Par son extension et son extrémisme, cet antisémitisme n’est comparable qu’à celui de l’Allemagne nazie. Les manuels scolaires du monde arabe sont imprégnés de ce poison, qui exacerbe les passions lors des prédications régulières dans les mosquées. Cette maladie a déjà atteint une partie de la jeunesse musulmane en France, aux Pays-Bas, en Belgique, Grande-Bretagne, Allemagne, Suède et dans d’autres pays d’Europe. Par effet boomerang, cela a provoqué au Moyen-Orient un extrémisme et un nouvel antisémitisme violent qui plongent tout droit au cœur de l’Europe. De plus, les Européens n’ont jusqu’à présent adopté aucune stratégie éducative ou politique en vue de traiter ce problème très grave pour l’avenir des communautés juives sur ce continent. Au lieu de cela, de peur d’être accusés d’islamophobie, ils pratiquent la politique de l’autruche, ou ils rejettent sur Israël la responsabilité de l’existence du problème, ce qui aggrave encore les positions antisémites.

-  On ne peut mener une lutte efficace contre l’antisémitisme sans l’aide des média. Mais, dans l’Union Européenne, même les principaux courants médiatiques débordent d’une dangereuse désinformation. L’armée israélienne - et, par conséquent, les « Juifs » de manière générale - est décrite comme massacrant de sang-froid des enfants palestiniens. Un groupe de « conspirateurs » juifs américains très influents est accusé de planifier la guerre en Irak et de dominer la politique étrangère américaine. Les sentiments anti-américains en Europe occidentale se nourrissent d’un d’antisémitisme profondément enfoui. Sur la carte politique, ceci est encore plus vrai à gauche qu’à droite.

-  En outre, il est plus difficile de combattre les « nouveaux judéophobes » parce qu’ils ne se définissent pas comme tels - contrairement à leurs pères spirituels d’il y a soixante ans. Ils sont très irrités d’entendre la moindre allusion à une quelconque hostilité envers les Juifs de leur part. Ils mettent l’accent en particulier sur l’image d’Israël comme Etat diabolique, sur le démantèlement de ce qu’ils appellent « l’entité sioniste » et sur la pureté déchue du seul Etat juif. Nombre d’Européens refusent, évidemment, de reconnaître qu’il s’agit d’antisémitisme. Après tout, en avoir conscience les contraindrait à renoncer à l’un de leurs sports favoris.

-  D’un point de vue éducatif, nous ne pouvons traiter ce renouveau d’antisémitisme sans avoir à nous confronter à sa dynamique changeante et sans révéler ses nouveaux atours intellectuels. Il ne s’agit pas d’un antisémitisme ethnique, nationaliste ou raciste qui prend racine au 19ème siècle. Mais il semble que la persécution des juifs dans le style nazi soit la seule que connaissent les délégués de la Conférence de Vienne ou contre laquelle ils soient prêts à lutter. Peu leur importe que, à l’aube du 21ème siècle, l’antisémitisme se drape dans les prestigieux atours des « droits de l’homme ». De là leur antisémitisme, avec une conscience tranquille. Qui plus est, certains de leurs porte-parole les plus notoires se considèrent comme étant à l’avant-garde de la lutte contre le racisme, le fascisme et autres maux semblables, remplissant les fonctions de combattants révolutionnaires au service de la nouvelle religion - celle de l’humanitaire. A Durban déjà, lors de la conférence de l’ONU contre le racisme (en automne 2001), nous avons été témoins d’un spectacle honteux et avons vu comment l’on peut mettre la main sur des objectifs méritoires comme la lutte contre le racisme et les transformer en une affreuse célébration satanique contre Israël et le peuple juif.

-  Les délégués à la Conférence de Vienne étaient certainement conscients de l’épidémie de négation de la Shoah. Mais leurs déclarations, pas assez fermes, sur le négationnisme n’ont pas fait le poids face à la propagande contre l’Etat et le peuple juifs. D’innombrables intellectuels, artistes, hommes de religion, journalistes et caricaturistes européens mettent côte à côte aujourd’hui la croix gammée et l’étoile de David. L’idée que les Juifs - les victimes d’autrefois - sont devenus des bourreaux est l’un des grands mensonges de notre époque ; et des millions d’Européens acceptent cette idée presque sans l’approfondir. Pour tout ce qui concerne l’Etat juif, peu nombreux sont ceux qui font la différence entre une critique légitime et des propos diffamatoires.

-  La lutte contre l’antisémitisme est encore plus compliquée à cause de la déviation que constitue « l’antisionisme » et des intentions de nuire de nombreux faiseurs d’opinion de premier plan dans toute l’Europe. Que ce soit dans les média, les églises, à l’université ou chez des hommes politiques éminents, (principalement dans la gauche libérale) - existe une tendance presque automatique à prétendre qu’Israël est coupable de la plupart des problèmes du Moyen-Orient et, plus généralement, de l’extrémisme musulman et de l’épidémie de terrorisme. Cette déviation est manifeste au point que, plus d’une fois, elle transforme la réprobation formelle de manifestations de racisme et d’antisémitisme en termes vides de sens.

Pourtant, la réalité est bien différente. L’hitlérisme a cessé d’être le principal critère d’antisémitisme. Une gauche antiraciste pure et dure luttant contre l’impérialisme américain et le « nazisme » israélien pourrait devenir un étalon beaucoup plus fiable. Quant au pacifisme, il pourrait constituer un bon indice de la tendance qui croit aux « groupes de conspirateurs juifs » et aux collusions. Un honorable député du Labour, Tom Delisle, l’un des critiques acerbes de Tony Blair et de la guerre contre l’Irak - a prétendu récemment que le Ministre britannique des Affaires étrangères, Jack Straw, dont un grand-père, paraît-il, était juif, faisait également partie de la « collusion juive » qui oeuvrait dans les coulisses de l’attaque anglo-américaine contre Saddam Hussein. Selon ce calcul, Jack Straw n’est qu’un « Mischling zweiten Grades » - un métis de second degré - selon la définition des lois raciales nazies de 1935.

-  On ne peut lutter contre l’antisémitisme lorsqu’on nie obstinément jusqu’à l’existence même du phénomène, comme cela a été le cas en France jusqu’à il y a un an. Je me souviens encore de la déclaration du président de la République française : « il n’y a pas d’antisémitisme en France ». Tandis qu’à ses côtés Shimon Pérès, Ministre israélien des Affaires étrangères de l’époque, approuvait. Ceci se passait avant les dernières élections présidentielles en France, tandis que des synagogues et des centres communautaires étaient en flammes et que des écoles, des élèves et des civils juifs étaient attaqués dans des proportions sans précédent depuis 1945. La fréquence des actions racistes contre les Juifs de France a été multipliée par trois ou quatre depuis septembre 2000, comparée à celle des actions contre la communauté musulmane, laquelle est dix fois plus nombreuse. Ces statistiques sont inquiétantes. Au cours de ces trois dernières années, la plupart des actes antisémites ont été perpétrés par des Arabes musulmans originaires d’Afrique du Nord. Par contre, il n’y a eu aucune attaque de Juifs contre des Français musulmans. Ce fait fondamental est occulté par les média français et européens, qui tentent d’établir une comparaison mensongère entre antisémitisme et islamophobie.

-  L’antisémitisme se propage en revêtant sans cesse des formes différentes, il s’adapte à l’esprit du temps - comme un virus malin qui puise des forces nouvelles à chaque fois que l’épidémie est déclarée. Les vieux slogans et les anciennes tactiques qui étaient utilisés contre les nazis, le racisme et la xénophobie, ont tous échoué. Ce sont des mantras [2] qui ont fait leur temps. En fait, il se peut même qu’ils alimentent le mal qu’ils étaient supposés extirper - l’antisémitisme. La « nazification » d’Israël et du peuple juif, par exemple, équivaut à un meurtre rituel qui, précisément, réveille des sentiments antisémites ; et pourtant, certains d’entre ceux qui se prétendent être les champions de l’antiracisme continuent à tenir ce discours.

Aujourd’hui, pour lutter efficacement contre l’antisémitisme, d’un point de vue éducatif, moral, juridique et politique, nous nous devons d’être attentifs à ces caractères changeants. Nous nous devons de réclamer plus que des discours sur la tolérance, le pluralisme et le multiculturalisme - avec toute l’importance de l’affirmation de ces valeurs partout où existe une discrimination contre des minorités. Ce n’est déjà plus le principal problème. Le plus important, et de loin, est de mettre un terme à un système international qui fait honte et dont l’objectif est de contester la légitimité de l’Etat juif, de le dénigrer, de lui attribuer un caractère diabolique. Sur la question de l’antisémitisme, comme sur celle du terrorisme et des droits de l’homme, le premier pas, et le plus important, consiste à appeler un chat un chat.

* Cet article se fonde sur une proposition de principes d’éducation sur l’antisémitisme, présentée récemment par le professeur Robert Weistrich, membre éminent du Centre de la paix et directeur du Centre international de recherche sur l’antisémitisme, à l’Université hébraïque de Jérusalem - proposition devant l’Organisation de sécurité et de coopération européenne (OSCE), sur la demande de cette organisation.



David Levy
webmaster


[1] Dans le rituel hindouiste, le mantra est une prière murmurée, souvent réduite à une brève formule indéfiniment répétée.

[2] Dans le rituel hindouiste, le mantra est une prière murmurée, souvent réduite à une brève formule indéfiniment répétée.



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