Raphael DRAI : La Noblesse de l’Ame

publié le jeudi 23 juillet 2015
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Comme nombre d’entre nous, je pleure la disparition d’un esprit puissant et éclairé, profondément universel parce que porteur de l’éthique juive, combattant de la Mémoire et résistant inlassable, formidablement résistant, même, à l’égard des mensonges qui envahissent, chaque fois qu’on n’y prend garde, l’histoire contemporaine. Ce veilleur s’appelait Raphaël Draï ; sa disparition est une tragédie personnelle, car ce frère méditerranéen m’était proche, faisant preuve d’une chaleureuse attention, et collective, parce que son immense érudition dans les domaines politique, talmudique, historique et psychanalytique vont faire cruellement défaut à une époque qui en aurait tant besoin.

J’ai bénéficié d’un double privilège : voir l’un de mes ouvrages être préfacé par Raphaël Draï et intervenir conjointement avec lui lors de conférences. Par l’écrit et par l’oral, deux dimensions indissociables de la Thora, il faisait mieux que briller : il étincelait en offrant à chacune, à chacun la possibilité de mesurer la profondeur d’une réflexion qui s’appuyait sur ses maîtres, qu’il s’agisse des plus grands commentateurs de la Bible ou des penseurs contemporains, au sein d’un éventail aussi large que sa culture personnelle. Avec une simplicité et une franchise qu’il conjuguait à la noblesse de ses propos, il développait une pensée de la mesure, non pas au sens d’un quelconque renoncement, mais au contraire d’une active et toujours pertinente volonté de concilier ce qui de prime abord paraissait opposé.

Raphaël affrontait les incohérences de l’époque avec lucidité, courage et une ironie non pas grinçante mais bienveillante, et le voir travailler ou parler, y compris en public, les manches de chemise relevées et le col ouvert sur une cravate desserrée témoignait de son ardeur à l’incessant labeur intellectuel et de sa gourmandise dans l’identification des faux semblants qui nous égarent. Cet intellectuel français heureux, patriote affirmé en même tant qu’amoureux et défenseur avisé d’Israël, a beaucoup écrit et fort opportunément ; mais c’est dans son dernier opus, La fin de l’Algérie française et les juridictions d’exception, qu’il a porté à son paroxysme sa pensée effilée (il affectionnait le terme) et si nécessaire. Sous un petit format proposé par les excellentes éditions Manucius, cet ouvrage est un grand livre, indispensable pour comprendre des temps brouillés. Raphaël y porte un regard et une écoute acérés et intègres sur les mensonges, les errements -et les glissements progressifs vers l’abandon des Français d’Algérie- d’un régime politique qui s’est confondu avec l’Etat.

Remarquablement écrit, et cette qualité prend un sens imposant lorsqu’il s’agit d’analyser les dérives sémantiques et les rapports entre Justice et Morale, cet apport majeur à une réflexion qui a collectivement trop tardé est d’autant plus remarquable que l’auteur, né à Constantine, était passionné par l’affaire algérienne au point qu’il eût pu en être un acteur engagé si un père avisé ne l’avait éloigné du théâtre du drame en l’invitant avec autorité à poursuivre ses études en métropole. Oui, nous devons à Raphaël de lire ce testament à la fois personnel et distancié, dont la citation introductive de son ami le philosophe Jean-François Mattéi, qui lui aussi hélas ! nous a quitté, donne le ton : « La mesure aura toujours une longueur d’avance pour juger une démesure qui ne lâche pas prise pour autant ». Pour ma part, je pleure l’ami qui s’engageait inlassablement sur les chemins exigeants de l’amour de l’être humain, quelle que soit sa confession, et qui était passionné par la vie dans tous ses défis et contradictions, en étant convaincu qu’ils en créent la cohérence. Raphaël Draï était un noble et mieux encore -il aurait goûté cette expression ashkénaze- un Mensch.



Morad EL HATTAB
Auteur des Chroniques d’un buveur de lune (Essais sur le Mal et l’Amour), Ed. Albin Michel




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