Pourim ou la fête du paradoxe

publié le samedi 19 mars 2011
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Bien que d’institution rabbinique, Pourim jouit d’un statut singulier parmi les moments forts du calendrier hébraïque. Le Midrash Mishlé déclare, en effet, que c’est la seule fête qui sera encore célébrée à la fin des temps. De même, à la différence des livres des Prophètes et des Hagiographes, le Rouleau d’Esther ne sera jamais caduque (TJ Meguila 1, 5). L’actualité permanente de Pourim s’ajoute à sa valeur religieuse élevée à celle de Kippour, la proximité des noms de Pourim et de Kip-pourim n’étant pas fortuite (enseignement du Ari zal).

Dans les recommandations halakhiques relatives à Pourim, nous retrouvons également une attention toute particulière : la Meguila doit être lue à deux reprises, le soir de Pourim et son lendemain ; l’officiant devra la lire à partir d’un parchemin calligraphié à la manière du Sefer Tora, et de préférence en réunion publique, comme le sont les lectures hebdomadaires de la Tora dans les synagogues. Plus encore : personne n’en est dispensé puisque les femmes sont aussi tenues d’écouter la Meguila.

A contrario, le côté festif et folklorique de Pourim tranche avec la solennité que lui confèrent les Textes. Ses déguisements, son repas arrosé et le devoir de boire jusqu’à ne plus discerner entre « Béni soit Mardochée et maudit soit Hamane » ont de quoi désorienter celui qui cherche de la cohérence dans cette célébration. D’ailleurs, le nom de Pourim lui-même qui signifie « Tirages au sort » en perse, n’est-il pas déroutant ? Suggère-t-il vraiment la nature de cette célébration ?

Pour y voir clair, faisons une brève rétrospective. L’évènement historique de Pourim survient à la fin de l’époque des Prophètes (en 450 environ avant l’ère courante). La fin de la prophétie et la destruction du premier Temple de Jérusalem laissent un vide spirituel béant et coïncident avec l’avènement de la philosophie en Grèce. Elles inaugurent en quelque sorte notre ère avec ses doutes et ses questionnements, autant sur la réalité de la vocation du peuple juif que sur la Présence de Dieu dans l’histoire. Dieu se cache désormais et la tâche du Juif consiste à Le chercher personnellement de tout son cœur et de toute son âme. Seuls les Textes qui ont été écrits sous influence de l’Esprit saint, dont le Rouleau d’Esther fait désormais partie intégrante, guident ses pas et ses mouvements dans cette quête. Plus tard, la transcription du Talmud et du Midrash rendront cette tâche plus aisée. Aussi, l’histoire de Pourim intervient à un moment où le Dieu manifesté se retire. L’attitude des Juifs en une telle circonstance peut être double : soit leur mémoire devient courte et le silence de Dieu est confondu avec Son absence, soit l’écho de Zakhor (« Souviens-toi ») entendu au Sinaï retentit encore dans leur esprit et leur confiance en Dieu et en sa Loi est renouvelée. Mardochée incarne dans l’évènement de Pourim celui qui, pour préserver l’intégrité de sa foi, avait mis en danger sa propre vie et celle de tout son peuple. Mais c’est aussi celui qui, par de nombreux concours de circonstances dont l’interprétation est double (hasard ou Providence ?), a réussi à sauver de l’extermination tout son peuple.

Pour la tradition juive, nul doute que l’histoire de Pourim a été ordonnée dans un sens (le décret de Hamane) puis dans l’autre (l’annulation du décret) par Celui qui scrute les cœurs et prête l’oreille aux prières, les acteurs n’étant en l’occurrence que des marionnettes entre Ses mains. L’ivresse recommandée à Pourim et l’inconscience qu’elle engendre, de même que les déguisements qui symbolisent l’interchangeabilité des hommes par le simple changement de leurs apparences, sont là pour attester le rôle insignifiant des hommes dans leur histoire lorsque la décision divine doit s’imposer. Tout dans la vie du Juif est désormais tributaire de sa détermination soit à lire l’histoire comme une succession de hasards - c’est le pour ou tirage au sort aléatoire de Hamane - soit à y voir la main de la Providence qui coordonne la succession des évènements selon une orientation bien précise mais qui, en apparence, n’est que coïncidences - c’est le second sens de pour, d’où le nom de Pourim.

L’importance accordée par la Tradition à Pourim vise donc notre initiation à la lecture de l’histoire post-prophétique dans laquelle Dieu est absent en apparence (comme dans la Méguila) à la manière juive, et cette tâche se poursuivra jusqu’à la fin des temps. Car, faut-il le rappeler, si la Tora a été donnée au Sinaï dans l’euphorie des miracles de la sortie d’Egypte et malgré tout sous la contrainte, celle qui a été acceptée à Suze par les Juifs perses était volontaire (Chabat 88a) et avec la conscience aiguë qu’être juif est une chance inouïe, quoiqu’il en coûte. Ce sentiment d’adhésion à la Tora et de foi en Dieu des Juifs de Pourim n’est-il pas, pour le moins, semblable à celui des Juifs du Sinaï qui ont reçu les secondes Tables de la Loi le jour de Kippour ?



Docteur Elie Botbol
Strasbourg




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