Eloge du Cantique

publié le dimanche 16 janvier 2011
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« Il est au-dessus de toute bénédiction et louange » Néhémie (9, 5)

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Après le miracle de la traversée de la Mer Rouge, les Hébreux entonnèrent le Cantique de Moïse dans lequel ils s’écrièrent : « Ceci est mon Dieu ». Bien qu’invisible et indicible, l’Être divin devenait à leurs yeux une réalité sensible incontournable qu’ils pouvaient presque montrer du doigt, d’où l’emploi du pronom démonstratif ceci. Ils Le glorifièrent ensuite en clamant Son unicité et Sa suprématie en ces termes : « Qui est comme Toi parmi les puissants, ô Yhvh ! ».

Le Midrash assimile ce sentiment de proximité de Dieu à une perception prophétique de grande lucidité. Il déclare, en effet, que «  la vision qu’a eue une simple servante au bord de la Mer Rouge dépassait celles du prophète Ezéchiel (du Char céleste) et des autres prophètes » (Mekhilta).

La clarté de cette vision ne transparaît pas seulement dans la subtilité des expressions formulées par les Hébreux à la gloire de Dieu. Elle se révèle aussi par le mode musical adopté pour les énoncer. Car la Chira est, certes, une poésie mais c’est aussi un chant. Ces esclaves hébreux fraîchement libérés d’Egypte ne sont pas des poètes. Ils ne s’expriment pas ainsi en vertu d’un art dont ils ignorent tout, mais d’une puissance divine avec laquelle ils communient à ce moment précis. Dieu leur a tendu la main, « la grande main qu’Il a mise en œuvre en Egypte », et eux Lui offrent en retour leur cœur, leur âme, le chant de la vie et de la liberté recouvrée. Le chant est ici expression de l’âme au service de l’Ineffable qu’elle perçoit et qu’elle célèbre dans le même élan.

Le roi David choisira ce genre littéraire cantillé pour rédiger son unique ouvrage, les Psaumes. Certes, il y était prédisposé car il était musicien et possédait une fibre sensible. Mais, contraint par les évènements, il était devenu aussi guerrier et tenace. Puis il aurait pu dédier son art comme tant d’autres aux thèmes traditionnels de la poésie lyrique : l’amour, la mort, la solitude, la nature ou la rêverie. Il choisit de faire état dans les Psaumes de ses difficultés existentielles, de ses contrariétés (avec son fils Avshalom et avec le roi Shaoul), de son aspiration à mieux comprendre les chemins de vie, de sa reconnaissance envers Dieu, de Ses conseils avisés pour accéder à la voie des Justes, etc. Il prit souvent Dieu à témoin pour valider ses bonnes actions et intentions ou pour faire œuvre de pénitence pour ses errements et ses impatiences (notamment pour Bethsabée). Et, fait remarquable, tout cela il l’a chanté avec la verve du poète et l’épanchement spontané de l’âme.

Ces vertus de sincérité et de sérénité joyeuse manifestées par David dans les Psaumes sont suggérées par une métaphore dans l’apologue talmudique qui confère à sa harpe une certaine autonomie tant elles étaient naturelles et spontanées chez lui : « Une harpe pendait au-dessus du lit de David. A minuit, un vent du nord y soufflait, et la harpe jouait toute seule » (Berakhot 3b). Elles expliquent, nous semble-t-il, la promesse qui lui a été faite par Dieu d’être l’ascendant, lors de la rédemption finale d’Israël, du « Messie fils de David ». A contrario, un de ses descendants, le roi Ezéchias, qui avait été pressenti pour être le Messie, a été récusé parce qu’il n’avait pas chanté les louanges de Dieu ni après sa guérison ni après avoir échappé miraculeusement à l’empereur assyrien Sennachérib venu le combattre (Sanhédrine 94a).

Le style poétique et spontané adopté par David dans les Psaumes et par Moïse dans le Cantique témoigne de leur rapport vivant et toujours renouvelé au monde et à Dieu. Malgré les lourdes charges liées à leur fonction royale, ces deux personnalités ont su préserver leur humanité et leur humilité intactes. Et, dans leur service divin, ils ne se sont pas abandonnés à la routine, source de fossilisation de la relation du fidèle à Dieu, car leur quête du vrai et du juste était de tous les instants.

La connaissance de la Tora et l’intelligence requise pour son application sont, certes, indispensables à une vie conforme au judaïsme. Le Talmud et le Code de la loi juive en sont les références naturelles. Mais sont-elles suffisantes pour animer une vie, pour la rendre passionnante ? La vie est d’abord une sensibilité au monde, aux choses, aux hommes ; c’est un chant, un chant à la gloire de l’Être duquel procèdent tous les êtres. Cette dimension sensible de la vie n’en est pas la moindre, ni dans la vie religieuse ni dans la vie tout court. Elle constitue le moteur de toute démarche humaine. Un exemple presque banal : Einstein aurait déclaré après un concert de Yéhoudi Ménuhin : « Maintenant, je sais que Dieu existe ».

Dans l’histoire religieuse juive, les Cabalistes au Moyen-âge puis les ‘Hassidim au 18ème siècle l’ont remis à l’honneur lorsque le manque s’en est fait sentir au sein du peuple. Les premiers la célébrèrent par l’approche mystique ; elle ne pouvait, en effet, être intellectualisée sans recours au champ lexical et au registre du divin. Ils constituèrent le Zohar et rédigèrent de nombreux ouvrages mystiques. Mais ils composèrent aussi des chants liturgiques, Zemirot, Piyoutim et Séli’hot, dans lesquels seule l’âme des hommes avertis perçoit la profondeur, les nuances et les allégories sous-jacentes. Citons pour mémoire deux Zemirot assez connues, composées en l’honneur du Chabat par deux cabalistes de Safed du 16ème siècle, R. Isaac Louria, dit le Ari, et R. El’azar Azkiri : Azamer bichva’hine et Yedid néfesh. Quant aux ‘Hassidim, ils populariseront cette approche en y rajoutant leurs mélodies ou Nigounim et leurs fameux contes allégoriques. Conscients de l’importance de cette dimension sensible, les hommes de la Grande Assemblée ont institué dés le début de la prière quotidienne du matin la récitation de Psaumes, d’extraits des Chroniques et de Néhémie, et du Cantique de Moïse, en encadrant ce crescendo de louanges par deux bénédictions. L’expression qui clôture cette section de l’office illustre bien sa haute valeur religieuse : Habo‘her béchiré Zimra. Elle signifie que Dieu prend en affection particulière ceux qui Lui adressent leurs chants harmonieux.

Chabat Chira nous rappelle, une fois l’an, lors du du Chabat, jour prédisposé au recueillement, la nécessité d’être à l’écoute du chant de la vie et de faire revivre cette dimension suprasensible présente en chaque homme.

A la mémoire de Rabbi Moché bar Zohar TOLEDANO zatsal et de madame Yokheved BOTBOL zal



Docteur Elie Botbol
Strasbourg




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