Lettre ouverte aux disciples de Rabbi Akiba

publié le samedi 23 mai 2009
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Plus de dix huit siècles nous séparent et votre histoire tragique hante encore nos mémoires. Nous pensons à vous, certes, pour rendre hommage à votre courage car vous avez consacré l’essentiel de votre vie à l’étude de la Tora en bravant le décret romain qui l’interdisait. Mais aussi, hélas, parce que votre vie a été happée prématurément par une épidémie qui vous a emportés tous en un mois à peine en cette période de l’Omer. Enfin, parce que vos pairs, les rédacteurs du Talmud, ont décelé dans votre destin dramatique une dimension nationale et religieuse qui devait être transmise aux juifs de tous les temps. Il est vrai que vous étiez au nombre de 24000 et que votre rabbi est l’un des grands maîtres de tous les temps. Un fléau de cette ampleur dans ce contexte ne pouvait donc pas être réduit à un simple phénomène épidémiologique. Il fallait trouver une interprétation à ce drame humain qui a anéanti toute une région et mis en péril la continuité de la transmission de la Tora. Rabbi Akiba, le maître, a pu triompher du désespoir compréhensible qui a dû le toucher après cette hécatombe et il reprit sa mission en allant pérenniser la Tora en Judée.

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Mais votre histoire à vous s’est arrêtée là, tragiquement. La tradition juive a tenu à marquer cet évènement par une période de deuil de trente-trois jours car on ne pouvait ni l’oublier ni l’occulter, mais est-ce suffisant ? Il nous incombe d’en saisir le sens afin de faire progresser notre propre histoire. Le Talmud a été intransigeant dans la sentence sans appel qu’il a prononcée à votre endroit. « C’est - dit le traité Yébamot (62b) - parce qu’ils ne s’étaient pas comportés avec honneur les uns vis-à-vis des autres ».

Aussi éclairée soit-elle, cette justification est insoutenable en l’état et mérite d’être explicitée. Il est impensable que le Talmud se soit érigé en tribunal posthume pour juger des hommes déjà morts et frappés de manière aussi impitoyable. Il ne peut s’agir que d’expliquer ce qu’était le climat asocial de cette époque, qui régnait depuis la génération de la destruction du second Temple et où « la haine gratuite » était perceptible. Quelques décennies plus tard, pour le Talmud, la page n’était pas encore tournée et vous en faites les frais. Vraisemblablement, l’investissement engagé et assidu dans l’étude de la Tora vous a-t-il paru primer sur toute autre considération, et vous avez ainsi ignoré la question du rapport à autrui et l’état moral de la communauté à laquelle vous apparteniez. Vous n’aviez peut-être pas saisi le danger moral et spirituel qui se cache dans le rapport malsain à autrui et qui rend l’étude de la Tora inopérante. Car, vous le saviez mieux que quiconque, si dans la Tora nous cherchons à saisir l’essence de la vérité - un rapport lucide et éclairé à la réalité sensible du monde - nous ne pouvons ignorer l’étape ultime et concomitante de notre quête qui consiste à se saisir de la vérité de l’essence : ce qu’est l’être humain au regard de l’Être divin.

Certes, la Tora est une science juive et, à ce titre, elle pose des questions existentielles sur l’être en tant qu’objet d’investigation intellectuelle : c’est le substrat de l’étude de la Tora. Mais au-delà de cette connaissance et de ce savoir, la Tora vise aussi et surtout à entrer en relation avec l’être humain en tant que sujet, à le rendre sensible et à lui faire percevoir une réalité suprasensible, comme le déclare le verset : « Toi, on t’a montré afin que tu saches que Hachem est le Dieu ; il n’y a rien d’autre que Lui » (Deut. 4, 36). L’homme est le seul être chez qui le rapport au suprasensible se vit, se cristallise et prend forme ; il constitue l’unique laboratoire de cette rencontre ontologique. Dés lors, dans la relation avec autrui, la découverte d’une existence autre que soi et autre que toute possession, devient confrontation avec sa propre finitude et ouverture sur le monde de l’Autre.

Le ‘haver est, certes, celui avec lequel nous échangeons dans l’étude des Textes de manière contradictoire, mais peut-il être réduit pour autant à cette seule fonction de partenaire d’étude ? Il est aussi celui en qui se vit une aventure irréductible à tout savoir. A ce titre, il est une Tora vivante : une certaine Tora, certes, mais une Tora certaine aussi. Sa Tora mérite, dans tous les cas, des égards. Et là l’histoire a retenu que, en tant que disciples de Rabbi Akiba, vous auriez dû incarner plus que tout autre cette dimension de l’être indissociable de tout homme et de l’homme de Tora, en particulier.

L’impératif du respect d’autrui, au-delà de son savoir, est une leçon de vie que vous, disciples de Rabbi Akiba, vous nous avez léguée, à votre corps défendant. C’est pour honorer cette réalité ontologique que le Pirké avot nous enjoint "d’accueillir tout homme avec une face lumineuse". Désormais, c’est à nous qu’incombe la noble tâche de reconnaître au quotidien et en tout homme le sceau divin, le tselem Elokim, la dimension de l’Être.

A la mémoire de monsieur Joseph Peller (zal)



Docteur Elie Botbol
Strasbourg




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